« Le théâtre a pris une telle importance dans la vie contemporaine, qu’on en doit suivre avec grand soin les différentes évolutions »

Émile Cahen, Archives israélites

Le Juif, un personnage stéréotypé durant des siècles

Le personnage juif sur scène a toujours existé : depuis Le Marchand de Venise de Shakespeare et son Shylock, stéréotype de l’usurier juif , de nombreuses pièces ont mis en scène des juifs âpres au gain. Il s’agissait d’une convention acceptée par tous et qui ne suscitait aucun débat.

L’auteur dramatique Abraham Dreyfus donne en 1886 une conférence sur « le Juif au théâtre » à la Société des Études Juives sous la présidence du Grand-Rabbin Zadoc Kahn qui présente ainsi la causerie : « Tout ne sera peut-être pas agréable à entendre pour des oreilles israélites, car si nous avons été beaucoup maltraités dans la vie réelle, on ne nous a guère ménagés dans la vie imaginaire de la scène. »1 Dreyfus fait un rappel de toutes les pièces dans lesquelles figurent un juif – odieux ou grotesque- et conclut « qu’une convention supérieure à toutes les sympathies ou antipathies possibles a décidé du rôle que le juif devait jouer au théâtre, et le spectateur français est l’esclave de cette convention. » Comme Abraham Dreyfus s’étonnait que le grand auteur dramatique juif, Adolphe d’Ennery, n’ait mis aucun personnage sémite sur scène, celui-ci lui en a expliqué les raisons : « J’estime qu’au théâtre il ne faut pas lutter contre le sentiment public… Le premier devoir de l’auteur est de plaire au spectateur, c’est-à-dire de respecter ses goûts et ses habitudes… si j’avais mis un juif en scène, j’aurais été naturellement obligé d’en faire un usurier, ou un escroc ou un traître…, un vilain personnage enfin. Cela m’aurait été désagréable, puisque je suis moi-même d’origine juive. Que fais-je alors ? J’ai supprimé le juif radicalement. Vous n’en trouverez pas un seul dans mon théâtre.»2 Et Dreyfus de conclure qu’il y a peut-être une autre voie que celle empruntée par les auteurs dramatiques,  juif odieux ou grotesque ou pas de juif du tout : « Ce sont les vrais Juifs que les écrivains soucieux de la réalité devraient étudier […] Je sais bien que nos auteurs dramatiques, privés de ce personnage traditionnel, perdront du coup le bénéfice des « effets » sur lesquels ils avaient pu compter jusqu’ici. Le vieux théâtre en sera révolutionné… Qu’importe si la vérité et l’art y gagnent ?»3

Les dramatiques émules de Drumont

Les vœux d’Abraham Dreyfus ne seront pas exaucés ; bien au contraire l’antisémitisme4 au théâtre se manifestera de façon récurrente à partir des années 1890. Cette apparition correspond au changement dans le répertoire théâtral : désormais, et sous l’influence du grand metteur en scène André Antoine, le théâtre s’empare de tous les sujets y compris de ceux qui étaient jugés trop « vulgaires » pour la scène…pour le meilleur et pour le pire ! Le théâtre va donc diffuser le débat sur « la question juive » qui a pris un véritable essor à la suite de la publication de la France Juive de Drumont (1886) puis du journal la Libre Parole (1892). Le théâtre devient un reflet de la société et l’antisémitisme en est l’un des éléments les plus fédérateurs.

La pièce qui va obtenir un grand succès en 1892 et ouvrir le ban du répertoire antisémite moderne, c’est Le Prince d’Aurec5 d’Henri Lavedan6. Si la pièce de Lavedan obtient un grand succès public et déchaîne un scandale –la pièce fut retirée de l’affiche au bout d’un mois et sera interdite pendant quatre ans - c’est qu’elle met en scène « des figures familières »7 : « on piquait la curiosité par la promesse de types à reconnaître en la comédie, de personnalités jetées directement de la vie sur le théâtre »8 Et le personnage très vite reconnu fut le baron de Hirsch sous les traits du baron de théâtre de Horn9.

Le baron de Hirsch, juif né à Munich, dont le grand-père avait été anobli par le roi de Bavière, amasse une immense fortune et consacre une grande partie de celle-ci à aider ses coreligionnaires turcs puis russes à organiser leur émigration vers l’Amérique. Co-fondateur de la banque qui deviendra ultérieurement la Banque de Paris et des Pays Bas (aujourd’hui Paribas), responsable de la construction et de l’exploitation dans l’Empire Ottoman d’un réseau de chemins de fer, cet homme d’affaires philanthrope, surnommé « Türkenhirsch10 », désirait plus que tout se faire accepter par l’aristocratie : « nul ne comprenait cependant , même parmi ses proches, les raisons poussant un grand philanthrope si préoccupé du sort de ses coreligionnaires à se compromettre, voir à se ridiculiser pour se faire accepter par une caste qu’il savait animée de profonds préjugés antisémites »11. Son rêve était d’entrer au Cercle de la Rue Royale. Malgré les avertissements reçus de toutes parts, le baron de Hirsch s’obstina à vouloir se faire élire: le résultat fut une immense humiliation. Édouard Drumont dans son Testament d’un antisémite se gausse de son évincement du Club : « Le malheureux Hirsch resta seul à la porte. [...] Il n’a pas de chance, voilà tout ; c’est une malhonnêteté méconnue. »12

C’est dans ce contexte que Henri Lavedan rédige sa comédie Le Prince d’Aurec qu’il destine à la Comédie-Française : la pièce met aux prises un aristocrate criblé de dettes de jeu, sa femme, frivole et dépensière, et un baron, banquier évidemment juif avec « l’âpre vanité du parvenu, le désir de paraître, de briller en haute posture »13. Le baron de Horn règle les dettes des aristocrates, espérant que le Prince le fera entrer au Jockey Club et que la Princesse cédera à ses avances. Mais le baron en sera pour ses frais et se révoltera: « Il s’agit de vos dédains que je ne supporterai pas plus que vos menaces. Vous êtes étonnants. Vous avez pensé que vous pourriez impunément nous caresser, nous attirer dans vos pièges, spéculer sur nos vanités même ridicules, puiser à pleines mains dans nos porte-monnaie, et nous rejeter après comme une chose usée, dès que nous avons cessé de plaire... sans que nous réclamions... Vous vous êtes trompés. Pas de Jockey, pas de princesse... ».14 Sous les traits du baron de Horn, chacun reconnaît le baron de Hirsch... Ce dernier en sera si mortifié qu’il « séjourna de plus en plus à Londres ».15

Jules Claretie16, l’administrateur de la Comédie-Française, refuse, prudemment, la pièce qui déjà déchaine les passions : « Les courriéristes de théâtre avaient mené grand bruit autour de la pièce de M. Henri Lavedan, qu’ils nous annonçaient comme une œuvre révolutionnaire, devant porter la terreur dans le palais de nos rois : les juifs de la haute finance. D’après ces aimables nouvellistes, l’auteur avait composé contre les juifs « une satire en style de Juvénal17 qui les déchirait de la belle façon », et le bon M. Claretie, effrayé de tant de virulence, s’était hâté de rendre le manuscrit du Prince d’Aurec, que M. Lavedan destinait à la Comédie-Française. Bref, notre cœur d’antisémite tressaillait de joie à toutes ces bonnes nouvelles. »18 Le refus par Jules Claretie de monter la pièce provoque la colère des journalistes antisémites : « La vérité, c’est que le Théâtre-Français n’est plus le théâtre de la France mais le fief d’une coterie de mondains et de juifs illettrés qui font les importants et décident de la littérature. Ainsi fut écarté un ouvrage hardi, original, spirituel, de belle tenue littéraire... »19

Finalement la pièce sera créée au théâtre du Vaudeville, grâce à son directeur Albert Carré, le 1er juin 1892. Comme prévu, la pièce soulève la polémique : « Depuis longtemps on ne nous avait offert une pièce aussi vive, aussi agressive, aussi insolente que celle-ci. Le Prince d’Aurec va soulever des clameurs, déchaîner des tempêtes. De huit heures à minuit, un vent de colère a soufflé sur le théâtre du Vaudeville : colère sur la scène, colère dans la salle et dans les couloirs[…] Ils [les aristocrates] s’allient à la finance, au commerce, à l’industrie, et, -ce qui est plus caractéristique- à la juiverie cosmopolite. […] En renonçant à ses préjugés de race, le Prince d’Aurec diminue son prestige et il avilit ses parchemins en les négociant au poids de l’or. »20 Mais alors que les critiques soulignent le caractère du Juif « avec tout le mépris dû aux têtes de turcs de Drumont »21 [« M. Lavedan a donné au baron de Horn un peu de l’âme haineuse de Shylock »22, « le riche paria à la peau huileuse, le serf affranchi de la loque jaune »23, « C’est le baron de Horn, baron de la veille, de Horn depuis le ghetto, ancien marchand de lorgnettes devenu archimillionnaire par suite d’opérations véreuses, tendant à forcer la porte des cercles difficiles et à se faire aimer des belles catholiques » 24] ce sont les conservateurs ulcérés par le traitement réservé à l’aristocratie qui obtiendront l’arrêt de la pièce .

Bien sûr, les stéréotypes sont les mêmes que dans les anciennes pièces mais l’inscription du personnage dans la société contemporaine (en jetant en pâture un personnage reconnaissable par le public) donne des arguments au débat sur la « question juive » qui fait rage et chaque pièce apporte son lot de « preuves » sur le caractère inassimilable du juif.

La Juive « inassimilable » du Retour de Jérusalem

La pièce qui va réellement soulever les passions et alimenter le débat sur « la question juive », c’est le Retour de Jérusalem de Maurice Donnay en 1903. L’auteur jouit, à l’époque, d’une gloire immense ; ses pièces créées presque exclusivement par Réjane et Lucien Guitry attirent un public nombreux et sont entrées, pour plusieurs d’entre elles, au répertoire de la Comédie Française où elles connaissent le triomphe. L’annonce de cette nouvelle pièce – et de son thème « le conflit de deux races » - va provoquer une vive curiosité dans le Tout-Paris mondain et artistique. La pièce n’est d’ailleurs pas désignée comme un règlement de compte antisémite, au contraire : Simone le Bargy25, la grande actrice d’origine juive, ne va-t-elle pas tenir le rôle principal, celui de Judith et le directeur du théâtre du Gymnase, Alphonse Franck, lui-même juif, n’a-t-il pas jugé cette pièce d’une grande impartialité ? Antoine d’ailleurs signale tout de suite qu’elle n’a rien à voir avec les pièces précédentes même s’il pressent qu’elle entraînera des débats : « Maurice Donnay donne une pièce considérable, Le Retour de Jérusalem, destinée à éveiller une agitation véritable. C’est une étude de la question juive, autrement franche et nette que Le Prince d’Aurec de Lavedan ou Décadence d’Albert Guinon. »26. L’auteur, se félicite Francis Chevassu dans Le Théâtre de décembre 1903, a « de propos délibéré abandonné précisément le thème favori des écrivains qui associent la querelle de race à une doctrine sociale : la question d’argent ». Michel Aubier, un chrétien, quitte sa femme et ses enfants pour Judith, une jeune divorcée, belle et intelligente. Au retour d’un voyage à Jérusalem, Judith qui se détache de Michel, le trahit en soutenant un ami juif pour la place de conseiller d’un ministre ; elle sait pourtant que Michel a proposé pour ce même poste le nom d’un proche. Parmi les personnes juives qui forment la cour de Judith et qui se pressent dans son salon, Vowenberg, antimilitariste borné, qui se fait mettre à la porte par Michel Aubier.

Dès la première, la pièce fait scandale : « Sifflée à outrance par les uns, acclamée avec fureur par les autres »,27 la pauvre Simone Le Bargy –suprême ambiguïté – se fait traiter à double titre de « sale juive » par une partie de la salle qui confond dans l’insulte l’actrice et son personnage. Mais comme le souligne Adolphe Brisson, « Il est visible que le rôle de Judith a été composé pour elle. L’écrivain avait l’actrice sous les yeux, en créant le personnage. »28 Pourtant, malgré un évanouissement à la fin de cette première représentation, Simone Le Bargy –par quels arguments?- se laisse convaincre de continuer à jouer. Ce qu’elle fait pendant une année entière car la pièce connait un formidable succès. Et la presse se déchaîne. La Libre Parole qui voit ses campagnes antisémites intensifiées par le théâtre, attise le feu : sous le titre Le Juif aux feux de la rampe, Léon Daudet, s’emballe : « Donnay a été entraîné par son sujet, un des plus beaux, des plus actuels qui soient : l’irréductible incompatibilité du Juif et du Français, l’impossibilité de se comprendre, de s’entendre quand on ne parle pas la même langue […] Voyez la scène dramatique aussi, en dépit d’une censure enjuivée et prompte à la circoncision, en dépit d’interdictions et des décrets, des surveillances de la haute et de la basse police, la scène s’entrouvre pour que jaillisse un jet de sincérité nationale. Maurice Donnay n’était pas des nôtres […] Eh ! bien le courant de l’Antisémitisme est allé le trouver dans son logis derrière ses manuscrits, l’arrachant à ses sujets ordinaires. »29

Les critiques sont néanmoins très divisés : sur la qualité littéraire et sur le débat des « races ». Les plus favorables à la pièce sont les journalistes qui se servent du Retour de Jérusalem comme d’un étendard nationaliste et antisémite et qui ne s’encombrent pas d’analyse dramaturgique. C’est le cas de Dom Blasius : « Depuis le Prince d’Aurec, de M. Henri Lavedan, la question des races aryenne et sémite n’avait pas été portée au théâtre avec tant de franchise et d’impartialité que vient d’en montrer M. Maurice Donnay dans sa nouvelle comédie. »30 ou de François de Nion qui affirme qu’« on n’a pas vu souvent, au théâtre, une œuvre d’audace si grande, -et si heureuse. »31 Le rapprochement avec la pièce de Lavedan est constamment effectué mais le critique du Siècle, lui, rappelle la Manette Salomon de Goncourt constatant toutefois que « M. Maurice Donnay l’a reprise ou plutôt l’a aigrie en lui imposant le suc presque desséché, mais encore nocif des polémiques d’hier ou plutôt d’avant-hier »32

Car dans l’ensemble, la presse s’interroge sur l’opportunité de représenter une telle pièce dans le contexte de l’époque : « Depuis la répétition générale du Retour de Jérusalem, un tumulte était à prévoir, d’autant plus inévitable que la nouvelle pièce de M. Donnay survient au moment même où la reprise de l’Affaire Dreyfus est bien faite pour réveiller des passions qui n’avaient jamais été qu’à moitié endormies. »33 Le critique du Siècle, lui, croit pouvoir affirmer que M. Donnay essaie de réveiller des querelles qui n’ont plus cours. À en juger par la réception de la pièce, cet optimisme est vite démenti car les passions se déchaîneront dans le public : lorsqu’à la fin de l’Acte I, Suzanne lancera à Michel « Va retrouver ta sale juive34 ! alors les applaudissements éclatèrent, bruyants, significatifs, précurseurs des scènes tumultueuses qui devaient se produire au troisième acte. »35 Car c’est, en effet, au troisième acte, le personnage de Vowenberg36 qui va porter le tumulte à son comble. : « En un clin d’œil, toute la salle est debout ! pas un mot de Vowenberg qui ne soit accueilli par une bordée de sifflets ; les hommes lui montrent le poing, les femmes le huent et les sifflets se transforment, tout à coup, en un tonnerre d’applaudissements lorsque, sur une dernière insulte à l’armée, Vowenberg se voit brutalement chassé par Michel Aubier. »37 « La scène où Michel chasse Vowenberg de chez lui a été accueillie par un tonnerre de bravos et des trépignements de joie »38.

Alors oui, Donnay a flatté le goût du public : « Le Retour de Jérusalem est une pièce antisémite…antisémite par l’allure, la distribution des diatribes, par le duel faussé, inégal entre une jeune femme nerveuse et un homme maître de soi, antisémite par l’esprit, les mots acérés du dialogue, antisémite par le sang - le public ne s’y est point mépris. »39

La réception des pièces antisémites par la communauté juive

Les rédacteurs des revues Archives Israélites et L’Univers israélite sont très attentifs à la façon dont les Juifs sont traités sur scène et consacreront de nombreuses chroniques à l’antisémitisme au théâtre : « Quand l’antisémitisme empoisonne la presse, quand il hurle sur nos boulevards, il ne fallait pas compter qu’il renonçât aux planches sa patrie d’élection. »40 Mais constate avec résignation le rédacteur en chef de l’Univers Israélite : «Nous ne pensons pas que la représentation d’une pièce antisémite sur une scène parisienne constitue un événement que nous devrions prendre au tragique […] »41.

Pourtant la pièce de Maurice Donnay va susciter la colère de la presse juive. Le Retour de Jérusalem n’est pas annoncée comme une pièce antisémite mais comme un débat sur la « question juive ». Et puis le directeur du Gymnase, Alphonse Franck, est juif (et le directeur des Archives Israélites , Émile Cahen, avait demandé quelques mois auparavant qu’il soit décoré de la légion d’honneur) et l’actrice principale qui jouait le rôle de Judith, est, elle aussi, juive… De bonnes raisons pour ne pas se méfier. Leur indignation est à la hauteur de leur surprise !

« Ce n’est pas une individualité juive ou une catégorie de juifs qui est bafouée par l’auteur du Retour de Jérusalem ; c’est Israël tout entier, qui, chaque soir, est livré en bloc au mépris et aux risées des spectateurs. […] C’est toute une fraction de la population française dont le patriotisme est mis en suspicion. Ce sont, en un mot, toutes les excitations de l’antisémitisme dans ce qu’elles ont de plus systématique et de plus odieux, qui, de par la volonté d’un impresario juif, se trouvent illustrées par la lumière crue de la rampe. La Libre Parole exulte de se voir à pareille fête. »42

Émile Cahen, lui, est tellement affligé par cette pièce que l’auteur lui a lue avant la générale, qu’il préfère ne pas en parler… Ce qui le révolte « ce n’est pas que M. Donnay ait écrit une pareille pièce, c’est qu’il ait trouvé un directeur juif pour consentir à la monter »43 Et qu’il y ait « une foule d’israélites »… 44 pour assister à ce spectacle désolant.

L’année suivante, Maurice Donnay se sent obligé de démentir fermement avoir fait une pièce antisémite. Dans sa Préface à l'édition de la pièce publiée en 1904, il se défend: « Je dis que cette pièce fut écrite avec un sincère effort d’impartialité et même quand elle fut terminée je l’ai lue à des personnes que j’ai choisies aux deux pôles de l’opinion [...] Ces personnes la trouvèrent juste et modérée et jugèrent que des vérités, bonnes ou mauvaises à entendre, y étaient dites de part et d’autre. Et puis le directeur qui montait la pièce, l’intelligente comédienne qui en créait le principal rôle et qui l’aimait, ceux qui, en haut lieu, avaient pris connaissance du Retour de Jérusalem avant d’en autoriser les représentations, tout cela me confirmait dans la certitude que je n’avais pas fait délibérément œuvre d’antisémitisme. »45 Ce n’est pas du tout l’avis de Léon Blum46 qui, a la Une de l’Humanité, sous un titre sans concession, M. Donnay et l’antisémitisme, s’indigne : « Il n’est pas contestable que la pièce de M. Donnay a été considérée par le public, par tous les publics comme une pièce antisémite. M. Donnay en convient et il ne le regrette pas. »47 La colère de Léon Blum s’est trouvée renforcée par cette préface qu’a écrite Donnay et les sous-entendus malveillants qu’elle distille en particulier l’allusion aux « livres précurseurs d’Edouard Drumont ». Dans cette Préface, Donnay convient finalement que « le fait c’est la façon dont le public a pris la chose : il l’a prise dans un sens défavorable aux Juifs, c’est incontestable [...] une majorité des spectateurs soulignent par des applaudissements frénétiques tout ce qui est contre les Juifs... »48 mais réfute néanmoins les arguments d’Émile Faguet qui donne cette explication : « Vous n’étiez pas antisémite quand vous avez écrit votre pièce, oh ! point du tout, absolument pas, et toute votre pièce est là pour le prouver ; mais vous l’êtes devenu depuis. Immense influence du public ! D’une pièce qui n’était pas antisémite il fait une pièce antisémite par la façon dont il l’applaudit et d’un homme qui n’était pas du tout antisémite, plutôt au contraire, il fait un antisémite assez agressif. »49

Le journaliste des Archives Israélites ironise : M. Donnay « n’a pas fait délibérément œuvre d’antisémitisme Ce qui revient à dire que, comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, M. Donnay chausse les bottes de l’ogre Drumont, en croyant s’introduire dans les pantoufles de Cendrillon »50 Mais l’article redevient très vite sérieux et Hippolyte Prague fustige l’auteur qui, pour excuser la violence de sa pièce, invoque le goût du public : « Mais c’est justement ce qui vous condamne ! C’est parce que vous savez que le public ne raisonne pas ses instincts, aime à ce qu’on les flatte, même les pires, c’est parce qu’il ne distingue pas dans ses haines ou ses rancunes, qu’il frappe comme un sourd ou plutôt comme un aveugle dans le tas, qu’il faut se garder de lui monter la tête ! Vous voulez lui faire prendre en grippe les Vowenberg et consorts et on vous répondra en boycottant en Algérie51, comme on l’a vu il y a 5 ans, de petits commerçants israélites, en refusant du travail à de malheureux prolétaires, en cognant sur les petits qui ne peuvent rien à la situation que vous dénoncez et qui pâtiront pour les autres qui échapperont toujours. Est-ce juste ? »52

Mais la communauté juive n’était pas au bout de ses peines : la pièce le Baptême écrite par deux coreligionnaires va l’horrifier. Savoir et Nozière, deux auteurs juifs qui ont changé de patronymes : Savoir est le pseudonyme d’Alfred Poznanski et Nozière (il signe aussi sous le pseudonyme de Guy Launey), critique dramatique apprécié, celui de Fernand Weyl. Le baptême est un thème récurrent des pièces qui s’intéressent à la « question juive » comme si la conversion au catholicisme des Juifs était un phénomène d’importance et que le théâtre se devait de rendre compte de ce fait de société. Le critique Émile Faguet, s’insurge : « Le Baptême a pour but de critiquer et tourner au ridicule le travers d’un certain nombre de juifs qui se décident à devenir chrétiens. On conviendra que ce n’est pas un travers très répandu et c’est un cas un peu trop particulier pour intéresser très vivement un public de théâtre. »53 S’il a raison sur la rareté de la conversion, il se trompe sur l’intérêt que cette caricature éveille dans le public : car si les auteurs dramatiques parsèment leurs pièces de juifs qui se convertissent par vanité ou désir d’entrer dans les cercles mondains, c’est bien parce que ce sujet est particulièrement apprécié. Au point que le théâtre se fait le diligent porte-voix de ce faux débat : « Certes, le sujet du juif qui se convertit par intérêt ou par vanité, est pour nous moins nouveau que ne l’était l’Amérique pour les Européens au temps de Christophe Colomb ! En avons-nous assez vu sur toutes les scènes de ces israélites disposés à toutes les conversions pour conquérir ou conserver une situation mondaine ! »54

Rien apparemment ne distingue cette pièce du répertoire antisémite de base : « Quant aux idées cachées dans ce vaudeville, elles se ramènent à une question déjà traitée dans Le Retour de Jérusalem et Décadence et qui suscita alors d’assez violentes querelles, celle de la capacité d’assimilation de la race juive. »55 Une famille juive très riche, les Bloch, accepte le mariage de leur fille avec un jeune aristocrate. Mais Hélène doit se faire baptiser pour entrer dans cette famille noble. Profondément ébranlée par la religion catholique, elle va demander à toute sa famille de se convertir et finalement elle entrera dans un couvent. La pièce est émaillée de lieux communs sur les Juifs qui ne devraient plus étonner si ce n’est que la pièce est jouée au théâtre de L’Œuvre par Lugné-Poe, dreyfusard de la première heure, et qu’elle a été écrite par deux Juifs, de ces “Juifs français, comme les décrit Hannah Arendt, qui essayèrent de s’assimiler en adoptant leur propre variété d’antisémitisme56 Les incidents commencent dès les premières représentations. « Le Baptême en était à sa septième soirée lorsque la susceptibilité d'une personnalité israélite importante (il s’agit du baron Robert de Rothschild57, membre fondateur du théâtre de l’Œuvre) força le directeur et les auteurs à retirer la pièce. Et le public conclut que Le Baptême était une pièce antisémite. »58 Il n’y a pas que le public qui pense cela, certains critiques ne s’y sont pas trompés. Émile Faguet s’en montre agacé : «  Vous voyez le ton et l’accent de la pièce et que j’ai eu raison de l’appeler une satire. C’est une satire amère et même atroce. On sent que la muse des auteurs a été, non seulement la malice, mais la haine et cela gêne un peu et met mal à l’aise. On est bien obligé de convenir que les auteurs sont gens d’esprit et que s’ils n’ont pas la main légère, c’est qu’ils ne veulent pas l’avoir. Mais on souffre un peu, tout compte fait, qu’ils l’aient si lourde. »59

La Libre Parole jubile, on ne peut mieux servir sa campagne de haine antisémite. Après avoir assisté à la répétition générale, Jean Drault écrit sur quatre colonnes à la Une: « Le Baptême est une étude des mœurs et de certaines tendances des Juifs parvenus et richissimes. Et il est fort heureux que deux israélites se soient chargés de traiter ce sujet. Des auteurs non-juifs eussent été suspects d’ignorance ou de parti pris. On les eut accusés d’animosité et il leur serait arrivé ce qui est arrivé à Drumont quand il publia la France juive : un Cruppi 60 de la critique dramatique eut imprimé le lendemain que leur comédie n’était que le bottin de la diffamation. Pourtant, je vous jure bien qu’Edouard Drumont n’a jamais dit autre chose dans ses livres et dans La Libre parole que ce que MM Savoir et Nozière ont exprimé dans Le Baptême. Encore l’a-t-il dit moins durement. […] La pièce était écoutée froidement par des gens évidemment gênés. Elle était en effet gênante pour une bonne partie des spectateurs, Juifs et dreyfusards. Mais aux entr’actes, on se rattrapait. Des discussions s’engageaient sur le point de savoir si c’était antisémite ou non. On aurait voulu que Drumont fut là, pour se prononcer, et par procuration on l’interrogeait en ma personne.

J’ai déclaré en mon honneur et en ma conscience, devant Dieu et devant les hommes que jamais, au grand jamais je n’avais entendu quelque chose d’aussi terriblement antisémite. »61

La presse communautaire est scandalisée et meurtrie par cette « comédie d’autant plus déplaisante qu’elle vient de deux israélites. »62 Elle a soutenu ces écrivains pour d’autres spectacles et elle est mortifiée d’avoir à rendre compte de celui-ci : « Mais que des hommes de lettres d’origine juive, comme […] les Nozière, les Savoir et leurs émules traînent sur les planches des figures juives, plus ou moins grotesques, pour les bafouer et les livrer aux lazzi de la foule, voilà une indiscrétion que nous goûtons modérément. »63 s’indigne Matthieu Wolff dans l’Univers Israélite. D’autant que la pièce va être reprise de multiples fois jusqu’à la seconde guerre mondiale : « Pour la plus grande satisfaction de nos détracteurs, le théâtre Antoine a cru nécessaire de reprendre une pièce de MM Savoir et Nozière, dont le ton et le sujet sont fort peu agréables pour nos coreligionnaires. »64

La « question juive » au théâtre s’effacera dans les années qui suivent la guerre de 14-18 : les juifs ont payé « l’impôt du sang » et l’antisémitisme marque une pause. Mais les années 30 verront refleurir les pièces antisémites et les mêmes débats reprendront dans la presse .

Chantal Meyer-Plantureux, mars 2023


  1. https://www.persee.fr/doc/rjuiv_1149-8684_1886_num_1_1_5957
  2. https://www.persee.fr/doc/rjuiv_1149-8684_1886_num_1_1_5957
  3. https://www.persee.fr/doc/rjuiv_1149-8684_1886_num_1_1_5957
  4. Le terme antisémitisme n’apparaîtra qu’à la fin du XIXème siècle.
  5. Henri Lavedan, Le Prince d’Aurec, Paris, C. Lévy, 1894
  6. Henri Lavedan (1859-1940), journaliste, auteur dramatique, il fut anti-dreyfusard et entra à l’Académie Française en 1898.
  7. Bicoquet, « Le Prince d’Aurec », L’Écho de Paris, 3 juin 1892.
  8. Alexandre Hepp, « Le Prince d’Aurec », Le Gaulois, 28 avril 1896.
  9. Hirsch c’est le cerf en allemand et Horn, la corne...
  10. « Le cerf turc ». Dans la pièce, la Princesse d’Aurec veut demander au baron de Horn de la conseiller pour acheter du « Turc » : « C’est purement financier ce que j’ai à lui demander. Je veux le charger...de m’acheter du Turc. »
  11. Dominique Frischer, Le Moïse des Amériques, la vie extraordinaire du baron de Hirsch, Paris, Grasset, 2002.
  12. Édouard Drumont, Le Testament d’un antisémite, Paris, E. Dentu, 1891, pages 42-43
  13. Bicoquet, « Le Prince d’Aurec », L’Écho de Paris, 3 juin 1892.
  14. Henri Lavedan, Le Prince d’Aurec, Paris, Calmann-Lévy, 1914, page 131.
  15. Dominique Frischer, Le Moïse des Amériques, la vie extraordinaire du baron de Hirsch, Paris, Grasset, 2002.
  16. Jules Claretie sera administrateur de la Comédie Française de 1885 à1913 ; républicain, il sera un dreyfusard engagé. Cela explique peut-être sa décision de ne pas monter la pièce de Lavedan... Une caricature de Delannoy montre Claretie avec une liste sur laquelle est inscrite « répertoire ou classique ou juif ou belge » et un article antisémite fustige l’administrateur : « Sous le règne de M. Jules Claretie, la Comédie Française est devenue un établissement juif » Gustave Téry « les Juifs au théâtre, Comment juge le Conseiller d’État Léon Blum », L’Œuvre, janvier-février 1911.
  17. Juvénal poète satiriste latin de la fin du I er siècle est très souvent cité dans les critiques dramatiques de l’époque.
  18. Dom Blasius, « Premières représentations », L’Intransigeant, 3 juin 1892.
  19. Bicoquet, « Le Prince d’Aurec », L’Écho de Paris, 3 juin 1892.
  20. Adolphe Brisson, « Le Prince d’Aurec », Les Annales politiques et littéraires, 5 juin 1892.
  21. Georges Vanor, « les Premières », Le Constitutionnel, 3 juin 1892.
  22. Jules Lemaitre, Impressions de théâtre, Lecène, Oudin et Cie, Paris 1888.
  23. Dom Blasius, «Premières représentations », L’Intransigeant, 3 juin 1892.
  24. Georges Vanor, « les Premières », Le Constitutionnel, 3 juin 1892.
  25. Voir portrait de Simone Le Bargy, née Pauline Benda : Chantal Meyer-Plantureux, « Madame Simone, une longue vie entre théâtre et littérature », Archives juives n° 48/2, 2ème semestre 2015 pages 25-42.
  26. André Antoine, Le Théâtre, Paris, Les Éditions de France, 1932, page 451.
  27. Andrée Mégard-Gémier, Et l'on revient toujours... , Société française d'éditions littéraires et techniques , Paris,1932. (Elle jouait dans la pièce Suzanne Aubier, la femme délaissée)
  28. Adolphe Brisson, « Chronique théâtrale », Le Temps, 7 décembre 1903.
  29. Léon Daudet, « Le Juif aux feux de la rampe », La libre Parole, le 6 décembre 1903.
  30. Dom Blasius, « Premières représentations », L’Intransigeant, 5 décembre 1903.
  31. François de Nion, « Le Retour de Jérusalem », L’Écho de Paris, 4 décembre 1903.
  32. CLS, « Courrier des théâtres », 4 décembre 1903.
  33. Saint-Réal, « Un gros incident au théâtre du Gymnase », Le Gaulois, 6 décembre 1903.
  34. La phrase exacte du texte publié est « Puisque tu étouffes ici, va respirer auprès de ta Juive... va la retrouver... va...va... adieu ! ». À la première représentation, le texte dit par Suzanne était bien « Va retrouver ta sale Juive » mais la censure a interdit le mot « sale ».
  35. Saint-Réal, « Un gros incident au théâtre du Gymnase », Le Gaulois, 6 décembre 1903.
  36. Derrière le personnage de Vowenberg se cache Bernstein et derrière Lazare Haendelsohn de La Ligue Paix et Lumière , Bernard Lazare.
  37. Saint-Réal, « Un gros incident au théâtre du Gymnase », Le Gaulois, 6 décembre 1903.
  38. La libre Parole 4/12/1903.
  39. Gabriel Trarieux, La Revue, 15 novembre 1903.
  40. H. Prague, « Causerie », Archives Israélites, jeudi 16 juin 1892.
  41. B.M. (Isaïe Levaillant, rédacteur en chef), « L’Antisémitisme au théâtre », Univers Israélite, 18 décembre 1903.
  42. B.M. (Isaïe Levaillant, rédacteur en chef), « L’Antisémitisme au théâtre », Univers Israélite, 18 décembre 1903.
  43. Émile Cahen, « Chronique», Archives Israélites, jeudi 10 décembre 1903
  44. Émile Cahen, « Chronique», Archives Israélites, jeudi 2 mars 1905.
  45. Maurice Donnay, « Préface », Le Retour de Jérusalem, Paris, Librairie Charpentier et Fasquelle, 1904, page VII.
  46. En réalité Léon Blum lors de la générale n’a pas été si virulent : voir dans Chantal Meyer-Plantureux, Les Enfants de Shylock ou l’antisémitisme sur scène, l’article de Léon Blum dans La Renaissance latine du 15 décembre 1903, pages 206-214 et celui de L’Humanité du 1er juin 1904, pages 214-219. C’est la « Préface » de Maurice Donnay qui déclenche son courroux.
  47. Léon Blum, L’Humanité, 1 juin 1904.
  48. Maurice Donnay, « Préface », Le Retour de Jérusalem, Paris, Librairie Charpentier et Fasquelle, 1904, page VII.
  49. Émile Faguet, le Journal des débats, 30 mai 1904.
  50. H. Prague, « L’Antisémitisme au théâtre, à propos d’une préface », Archives Israélites, jeudi 23 juin 1904.
  51. 20-25 janvier 1898 : Menées par Max Régis, qui en mai 1898 sera élu maire d’Alger, de violentes émeutes antijuives sont menées dans toute l’Algérie qui voit le triomphe des antisémites aux élections.
  52. H. Prague, « L’Antisémitisme au théâtre, à propos d’une préface », Archives Israélites n° 25, jeudi 23 juin 1904.
  53. Émile Faguet, « La semaine dramatique », Journal des débats politiques et littéraires, 2 décembre 1907
  54. J. Ernest-Charles, «Le théâtre de l’Œuvre », Gil Blas, 28 novembre 1907
  55. Revue de presse du Baptême, BnF fonds Rondel R-246853
  56. Hannah Arendt, Sur l'antisémitisme, Paris, Points essais Calmann-Lévy, 1973, page 225
  57. Il fut l’un des souscripteurs qui permit à Lugné-Poe de monter Pelléas et Mélisande de Maeterlinck. Parmi les membres fondateurs du théâtre de l'Œuvre, on trouve outre le Baron Robert de Rothschild d'autres personnalités d'origine juive: Francis de Croisset issu d'une famille juive allemande, Louis Louis-Dreyfus, député, Charles Louis-Dreyfus, Baron Maurice de Rothschild, Henry Bernstein ... et aussi Fernand Nozière, l'auteur de la pièce...
  58. André Lang, le 5 juin 1913 (Fonds Rondel département des Arts du spectacle BNF (Rf 72288)
  59. Émile Faguet, « La semaine dramatique », Journal des débats politiques et littéraires, 2/12/1907
  60. Jean Cruppi (1855-1933) homme politique député et ministre -en 1911-1912 il est ministre de la Justice- a pris part à de grands débats. Il demanda l'abolition de la peine de mort et s'investit beaucoup dans la préparation de la loi de séparation de l'église et de l'état. Pour ces raisons –et aussi parce qu’il est juif- c'est le symbole de tout ce que déteste la droite et l'extrême droite.
  61. Jean Drault, La libre Parole , 28 novembre 1907
  62. Émile Cahen, « Au Théâtre », Archives israélites, 5 décembre 1907.
  63. Mathieu Wolff, « Actualité juive », Univers Israélite, 10 avril 1925. Le Rabbin Mathieu Wolff sera déporté et assassiné à Auschwitz.
  64. Émile Cahen, « Chronique », Archives israélites, 12 juin 1913.
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