On sait que la visibilité et l’invisibilité de faits et de phénomènes historiques dépendent de nombreux facteurs (travaux des chercheurs, orientations politiques, bonnes et mauvaises vulgarisations, « fake news », etc.) et que des informations parcellaires peuvent déformer des réalités historiques et alimenter des certitudes. Les exemples ne manquent pas. Pour ce qui nous concerne ici, le crypto-judaïsme portugais reste encore moins visible, peu connu et trop souvent associé à l’histoire des Juifs d’Espagne, comme on le voit parfois dans des ouvrages spécialisés, des chronologies, sur des cartes, ou encore dans des musées1. Cependant, on sait aujourd’hui que le phénomène marrane est plus spécifiquement portugais et que le crypto-judaïsme va s’avérer bien plus persistant au Portugal qu’en Espagne. Notre contribution cherche à rendre davantage visibles les caractères originaux du marranisme portugais qui jouèrent un rôle décisif sur son évolution et sa résilience jusqu’au xxe siècle.

Prologue

Découvertes : qui découvre qui – jeux de miroirs

« Ces mots-là, comme les enseignes et les affiches à lettres énormes, échappent à l’observateur par le fait même de leur excessive évidence. » (Edgar Allan Poe, La lettre volée).

Nous sommes en 1917. Le lieu : le village de Belmonte dans le nord-est du Portugal. L’action : un face-à-face qui se déroule durant quelques semaines pour démasquer l’identité juive des protagonistes. Qui sont-ils ? D’un côté, Samuel Schwarz, Juif ashkénaze originaire de Pologne, ingénieur des mines, qui se trouve au Portugal pour des travaux de prospection et qui, par ailleurs, s’intéresse passionnément à l’histoire juive. De l’autre côté : des représentants, des hommes mais surtout des femmes, des quelques familles du village qui se disent chrétiens mais qui ont été présentés à Schwarz par un autre habitant du village comme judeus (juifs) ou du moins d’origine juive et qui continuent à pratiquer en secret la religion juive, autrement dit qui seraient des crypto-juifs ou des marranes.

Pour Schwarz, « l’existence des juifs clandestins en plein xxe siècle, dans un pays démocratique et républicain d’Europe, paraît, à première vue, invraisemblable »2. Pour lesdits marranes, il semble inconcevable qu’un Juif ne cherche pas à cacher son judaïsme, comme ils le faisaient eux-mêmes. Les villageois, tout comme lui, se sont éloignés du judaïsme normatif, orthodoxe, mais les premiers à la suite de siècles de persécution, alors que la famille de Schwarz s’ouvrait à la Haskalah (Lumières juives). Ce jeu de miroirs s’annonce complexe. En effet, Schwarz se heurte à des difficultés qui semblent insurmontables. Toute tentative de prouver son judaïsme échoue. Son érudition et son savoir sur l’histoire juive en général, ainsi que sa fervente adhésion au sionisme en particulier ne trouvent aucun écho. Les marranes ignorent les informations que ledit « juif étranger » cherche à partager avec eux, notamment celle qui semble inspirer tant d’enthousiasme chez leur interlocuteur, à savoir la toute récente déclaration d’un certain lord anglais, Balfour, qui promet un foyer national pour le peuple juif. L’épreuve continue par l’évocation des prières. À ce stade, Schwarz fait une percée dans son enquête qui piétinait. Il comprend que ce sont les femmes, et surtout les femmes âgées, doublement invisibles, qui connaissent les prières – par cœur – et qui président les cérémonies religieuses. Néanmoins, il est incapable de prononcer « leurs » prières en langue portugaise et cherche en vain à leur faire comprendre que les Juifs d’aujourd’hui récitent les prières en langue hébraïque – dont les femmes ignorent l’existence. Arrive finalement le moment de « l’excessive évidence ». Un soir, une des marranes, la plus vieille qui aurait le rôle de hazan (sacerdotisa), lui demande de réciter une prière « en cette langue hébraïque que vous nous assurez être celle des autres juifs », Schwarz prononce évidemment le Shema Israël, la profession de foi juive. Au mot d’Adonaï les femmes se couvrent les yeux de leurs mains. La « sacerdote » proclame ensuite le verdict : « il est réellement juif parce qu’il a prononcé le nom d’Adonaï »3.

Les voies paradoxales du secret

Par cette simple phrase émouvante, Schwarz fut adopté comme un frère par le groupe des marranes puis initié à leurs secrets. Sa « découverte » modifia également le cours de sa propre vie, puisqu’il ne cessera désormais d’étudier ces marranes de Belmonte et de nombreux bourgs alentour. Se muant en historien et anthropologue, Schwarz combina de manière intuitive les méthodes de ces deux disciplines : il effectua de longs séjours auprès des marranes, retranscrivit leurs prières – jusqu’alors transmises oralement ou gardées dans le plus grand secret des familles –, écuma les archives et les bibliothèques.

Schwarz est sans doute l’un des premiers à avoir saisi la complexité de la notion de secret chez les marranes. Indispensable pour échapper aux griffes de l’Inquisition, il se transmet de génération en génération avant de devenir au fil du temps un élément fondamental de leur « religion ». Ce faisant, Schwarz préfigure une vision anthropologique du crypto-judaïsme qui, loin de se résumer à un judaïsme pratiqué clandestinement, serait un système de croyances où le secret, pilier de la pratique, conditionne le psychisme des fidèles4.

Au terme de huit années de recherches originales qui l’entraînent dans un va-et-vient incessant entre les archives et le terrain, il publie Os Cristãos novos em Portugal no século vinte5. Ce bref ouvrage d’à peine une centaine de pages, sans être l’œuvre d’un ethnologue de profession, est l’une des études les plus complètes sur le mode de vie, les pratiques, les rites et les prières des marranes et reste à ce jour l’une des plus grandes contributions à l’histoire du marranisme portugais. Or, cette publication révèle aussi une contradiction : en rendant publiques les prières et les secrets des marranes, Schwarz rompt avec l’impératif du secret qui, comme il l’a parfaitement compris, constitue un des piliers de leur religiosité. Conscient de ce paradoxe, Schwarz souligne l’urgence de recueillir et de publier ces prières – qui serait même la raison d’être de son étude : « Ces prières qui, pourtant, avaient résisté à trois siècles de persécutions, couraient le risque de s’oublier et de se perdre complètement »6. Il se réfère à la « jeune génération marrane » gagnée par « l’indifférence religieuse » et subissant les effets de ce qu’il appelle « la dissolution nationale », à savoir les mariages mixtes et plus largement les conséquences de l’assimilation7. Comme le souligne Nathan Wachtel, le projet de Schwarz constitue une « ethnologie d’urgence », destinée à sauver le patrimoine juif du Portugal et peut se situer dans le prolongement de « l’école ethnographique juive » d’Europe orientale, en plein essor depuis le milieu du xixe siècle8. Ultime paradoxe : bien plus tard, dans les années 1990, lorsque des marranes portugais de la même région de Belmonte seront à nouveau « découverts », le livre de Schwarz participera de manière essentielle à la quête identitaire de ces marranes au point de devenir le « vade mecum du parfait crypto juif »9.

Naissance du marranisme : grandeurs et misères

Pour comprendre cette résilience du phénomène marrane au Portugal (et non pas en Espagne) au xxe siècle, il nous faut remonter à ses origines dont le contexte et l’enchaînement des événements diffèrent considérablement du cas espagnol. En Espagne, les vagues de conversions forcées avaient commencé dès la fin du xive siècle, s’échelonnant tout au long du xve siècle, en laissant une communauté juive de plus en plus affaiblie et érodée, jusqu’à l’étape finale : l’expulsion de 1492. L’Inquisition fut établie dès 1478 pour traquer les convertis déviants. Ses poursuites furent d’une intensité et d’une sévérité telles que vers le milieu du xvie siècle, le marranisme espagnol fut pratiquement éradiqué. Au Portugal en revanche, où de nombreux exilés d’Espagne trouvèrent refuge, les Juifs continuaient à jouir d’une protection royale et d’une autonomie juridique jusqu’en 1496, lorsque le roi portugais Manuel Ier envisagea un mariage avec Isabel, issue de la lignée des Rois Catholiques espagnols. La première condition imposée par l’Infante fut de suivre l’exemple espagnol et d’expulser les Juifs. Le 5 décembre 1496, un décret ordonnant l’expulsion de tous les Juifs du Portugal fut publié. La suite est cruciale : craignant une baisse considérable de revenus suite au départ des Juifs, Manuel Ier cherche à éliminer le judaïsme, tout en retenant les Juifs. Cela aboutira non pas à une expulsion, mais, en 1497, à la conversion forcée de tous les Juifs du royaume. Le contraste avec l’Espagne est éclatant : par un seul acte brutal et irréversible, la communauté juive entière est convertie ; ses réseaux de sociabilité et de solidarité se transforment drastiquement en réseaux clandestins.

Mais ce n’est pas tout. La conversion forcée des Juifs du Portugal est suivie d’une politique radicale d’assimilation forcée des convertis, dictée par le roi qui en espère leur intégration sociale et religieuse. Or, c’est précisément au moment où il cherche à rendre le judaïsme invisible que les Juifs deviendront plus visibles. L’invisibilisation du judaïsme commence par l’obligation de changer de patronyme, le démantèlement des quartiers juifs (judiarias), la confiscation du mobilier et des livres, l’expropriation des synagogues, la transformation des cimetières en pâturages… Elle est renforcée par la promesse du roi qu’il ne serait fait aucune distinction entre « nouveaux » et « anciens » chrétiens. Toutes les professions, auparavant interdites aux Juifs, leur sont désormais ouvertes. En effet, les « nouveaux chrétiens » (ou ces « anciens juifs ») connaissent au début du xvie siècle une forte ascension socio-économique. Celle-ci rallume l’hostilité traditionnelle auparavant dirigée contre les Juifs, et se traduit en actes de violence, paroxystiques en 1506 lors de la Pâque juive. Un véritable massacre – tel un pogrom classique anti-juif – se déroule trois jours durant dans les rues de Lisbonne. Deux mille « nouveaux chrétiens » sont assassinés10. L’assimilation sociale est avortée.

Quid de l’intégration religieuse ? Là aussi, les années qui suivent la conversion forcée s’avèrent déterminantes. Un décret royal (1497, renouvelé en 1512) exempte les convertis de toute enquête sur la sincérité de leur conversion et sur leur foi réelle. L’Inquisition, il faut le noter, ne sera établie au Portugal qu’en 1536 ! Cette relative tolérance religieuse laisse aux convertis le temps de créer des liens de solidarité et les conditions pour former un crypto-judaïsme solidement constitué. Cette phase d’une quarantaine d’années (1497-1536) permet la consolidation du marranisme portugais et explique sa survie à travers les siècles.

Enfin, la visibilité, pour dire la stigmatisation, de ces « Juifs invisibles », ne fera que s’accentuer avec l’installation de l’Inquisition et surtout l’instauration des « statuts de pureté de sang » qui interdisent l’accès des nouveaux-chrétiens et de leurs descendants, marranes ou pas, à un grand nombre de fonctions, de privilèges, de titres honorifiques et de domaines d’activités (ils ne seront abolis qu’au xviiie siècle et en 1870 pour l’Espagne) Cette législation discriminatoire qui repose sur des critères raciaux s’accompagne d’un usage croissant d’expressions marquant l’exclusion : gente da nação (gens de la nation) ou os da nação (ceux de la nation)11.

Voir le crypto-judaïsme

La dissimulation et l’invisibilité du judaïsme sont bel et bien au cœur du marranisme, qu’on appelle communément crypto-judaïsme (kryptos - κρυπτός en grec signifie « caché »). D’où l’une des très nombreuses hypothèses étymologiques sur le mot marrane – reconnue cependant fausse de nos jours – qui le fait dériver d’un assemblage de deux vocables hébraïques mareh aïn (« donner à voir », « donner l’apparence », voulant exprimer l’idée qu’il s’agit en apparence de chrétiens). Cependant, on sait aujourd’hui que le mot dérive des mots marrano, marrão qui, au Moyen Âge, en castillan et en portugais, signifient « porc » ou « cochon »12. À l’époque, il était utilisé pour désigner de manière injurieuse les convertis qui s’en abstenaient. Il convient de rappeler que durant les trois siècles de persécutions inquisitoriales le mot reste invisible, absent des archives inquisitoriales, où seuls figurent cristão novo (nouveau chrétien) et « judaïsant ». Ce n’est que plus tard, avec la recherche moderne, que le mot marrane va être employé par des historiens dans un sens neutre pour désigner les crypto-juifs. Enfin, il est devenu aujourd’hui un mot qui inspire compassion et admiration pour les victimes et leur résistance, un symbole de résilience et d’héroïsme, voire une métaphore de la résistance du peuple juif, ou encore un concept, une figure « d’identification »13.

L’inventaire que dresse Schwarz des rites, des pratiques et des prières marranes rend extrêmement visible la déchirante dichotomie inhérente au marranisme : le désir de rester juif au-delà du rite et de la pratique dont ils s’écartent cruellement par la persécution et l’éloignement des sources de l’orthodoxie. Son œuvre, très probablement à son insu, fait parfaitement écho à la célèbre formule d’un de ses contemporains, le spinoziste Carl Gebhardt, selon laquelle le marrane apparaît comme un « catholique sans foi, juif sans savoir, et pourtant juif de vouloir »14.

Schwarz y expose les principaux stratagèmes auxquels les marranes se virent obligés de recourir au fil du temps pour dissimuler leur judaïsme, afin d’échapper aux espions de l’Inquisition. Il en résulte la disparition de certaines pratiques ainsi que de multiples altérations, lesquelles rentreront dans la tradition marrane et seront transmises à travers les générations. Disparaît en effet tout ce qui est difficile à dissimuler : la circoncision, l’abattage rituel, l’usage d’objets de culte ou encore certaines fêtes, notamment les Tabernacles (Soukkot). La seule réminiscence de la fête de Pourim est le jeûne d’Esther auquel les marranes accordent une attention particulière. La reine Esther, obligée de cacher son judaïsme, ne serait-elle pas une incarnation de leur propre destin15 ? La célébration de certaines fêtes est modifiée, comme celle de pessah. Vu l’étroite vigilance inquisitoriale durant cette période de l’année, les marranes, ne pouvant pas préparer le pain azyme et célébrer le seder, laissaient passer les premiers jours de la fête avant de pouvoir le faire. Cette préparation secrète des matzot (le troisième jour de pessah) sera encore pratiquée par les marranes de Belmonte dans les années 1990. Quant aux bougies du shabbat, elles sont allumées dans un pot de grès, et souvent mises à l’abri de la vue des voisins16.

Parmi les prières des marranes transcrites par Schwarz, deux en particulier nous donnent un exemple frappant du lien visible – invisible, ou mieux, audible – inaudible. La première est une paraphrase de la prière chrétienne du Notre-Père. Il s’agit d’un artifice destiné à le transformer en une prière crypto-juive : seul le dernier vers de chaque quatrain est prononcé à voix haute ; bout à bout, ils forment le Notre-Père17.

Seigneur, qui êtes au plus haut des cieux,

Pour vos hautes faveurs

Les pécheurs vous appellent

NOTRE PÈRE

Seigneur, tant que je le pourrai,

J’invoquerai votre nom,

Car, je sais bien que c’est vous

QUI ÊTES AUX CIEUX

Secourez, Seigneur, un pécheur,

Dont le seul désir est de vous voir,

Que votre nom soit

SANCTIFIÉ

Éternellement soyez loué,

De cette manière,

D’une voix proclamons tous :

SOIT

Nul n’a honte de le dire,

Encore moins de vous louer

Seul doit triompher

VOTRE NOM.

La deuxième est une prière que les marranes disent à voix basse en rentrant dans l’église :

À l’intérieur de cette maison n’adorez

Ni le bois ni la pierre

Mais seulement Dieu qui règne sur tout18.

Enfin, même une certaine spécialité culinaire typiquement portugaise du nord-est du pays porterait la trace marrane : les alheiras qui sont des saucisses dont l’allure ressemble à celles de viande de porc, mais qui sont en fait à base de viande de volaille ou de gibier mélangée de farine ou de pain de mie.

Fin du marranisme ?

Pour les marranes portugais, dès le xvie siècle, revenir à nouveau au sein du judaïsme n’était possible qu’en dehors du Portugal. On connaît aujourd’hui – même si elle reste encore moins visible (!) – la vaste diaspora juive portugaise qui, entre le xviie et le xviiie siècle, s’est étendue à une échelle quasiment planétaire – jusqu’à l’Inde à l’Est, les Caraïbes et les Amériques à l’Ouest, en passant par l’Europe du Nord et le Bassin méditerranéen – en lien étroit avec l’expansion maritime portugaise, l’essor du mercantilisme et le début du colonialisme19. On connaît surtout les heurts, les déchirements et les secousses provoqués par la rencontre entre le marranisme et le judaïsme normatif. La religiosité des marranes, une très large historiographie l’a montrée, repose sur un ensemble de croyances et de pratiques mêlées de doutes, d’hésitations et d’hybridations, voire de doubles sincérités, d’où émergent un esprit critique et un certain relativisme religieux, jusqu’aux idées de tolérance et de liberté de conscience. Comme l’écrit Natalia Muchnik : « Cette “scission marrane” entre les identités publique et privée, la primauté donnée au sentiment d’appartenance, à une mémoire et une histoire collectives semblent dès lors annoncer le judaïsme laïque des siècles suivants, plus ethnique et culturel que cultuel »20. En effet, le rapport entre le marranisme et la modernité s’avère aujourd’hui visiblement visible, voire est devenu un lieu commun21.

Que s’est-il passé lorsque Schwarz a fait sa « découverte » sensationnelle dans les années 1920 ? Conscient que son livre fera date, il s’efforce de le publier en d’autres langues pour attirer l’attention du monde juif occidental sur les marranes portugais et le sensibiliser afin d’aider à leur intégration au sein du judaïsme orthodoxe. Aux yeux du fervent sioniste qu’il est, la survie d’une conscience juive chez les marranes représente avant tout une preuve de la renaissance du peuple juif historique. En effet, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Cette fois, la mission de faire revenir les marranes au sein du judaïsme normatif devra se faire au Portugal.

Nommée « Œuvre du rachat », elle est confiée à un personnage hors du commun, le capitaine Artur Carlos Barros Basto (1887-1961). S’étant découvert dans sa jeunesse des origines marranes, il décide de revenir au judaïsme, ce qui lui fut possible à Tanger, et adopte le nom hébraïque d’Avraham Israel Ben-Rosh. Il échafaude toute une infrastructure missionnaire : fondation de communautés juives dotées de synagogues, envoi du personnel nécessaire et d’objets de culte, édition de livrets et de brochures. À Porto, il fonde un « institut théologique », Yeshiva Rosh Pina (Pierre angulaire), lance un journal, Ha-Lapid (Le Flambeau), destiné aux crypto-juifs, servant à la fois d’instrument pédagogique et d’organe de propagande, et fait construire une somptueuse synagogue, Mekor Haïm (Source de vie), qui se veut « la cathédrale juive du nord du Portugal », ainsi qu’un symbole tangible de la renaissance du judaïsme. Avec une ardeur messianique, Barros Basto, celui que l’historien Cecil Roth a surnommé « l’Apôtre des marranes », effectue des « tournées pastorales » dans les villages où sont éparpillées ses ouailles, pratique des circoncisions, inaugure des synagogues, assiste aux cérémonies religieuses et prêche sans relâche. Le « message de la rédemption » gagne en quelques années une quarantaine de bourgs et villages. Le nombre des marranes est alors évalué à quelques milliers. Mais ce mouvement insolite d’une grande envergure n’atteindra pas les résultats espérés. Les raisons de cet échec ne se limitent sans doute pas à la personnalité controversée de Barros Basto – accusé d’atteinte aux bonnes mœurs, destitué de l’armée et rejeté même des milieux juifs – et au contexte politique – l’installation du régime salazariste et le renforcement du cléricalisme au Portugal, ainsi que l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale. Son entreprise prosélyte ne correspondait pas aux principes du judaïsme officiel et n’était pas adaptée aux marranes, pour la plupart illettrés. Plus encore, elle se heurtait à la réalité même de leur religiosité, ancrée depuis des siècles dans l’invisibilité et dont le secret constituait une composante fondamentale. Nathan Wachtel dit bien ce paradoxe de la mémoire : « alors même qu’elle se veut la plus fidèle, elle trahit cependant quelque chose d’essentiel en dévoilant le legs ultime d’une tradition longuement, obstinément perpétuée »22.

En effet, dans les années 1990, de tous les villages et les groupements recensés par Samuel Schwarz et Ha-Lapid, Belmonte semble rester le dernier bastion du crypto-judaïsme au Portugal. C’est là que le photographe Frédéric Brenner et le journaliste Inácio Steinhardt sont présentés à leur tour à des judeus, pourtant baptisés et se rendant régulièrement à l’église. Brenner et Steinhardt les photographient et les filment dans leur vie quotidienne, leurs prières et leurs cérémonies. Mais la radio et la télévision (à l’époque, pas encore d’internet !) fait découvrir aux jeunes de Belmonte que d’autres Juifs existent ainsi qu’un judaïsme traditionnel. Dès avant l’arrivée des rabbins de Lisbonne puis d’Israël, commence un mouvement de retour parmi les marranes, qui connaît à son tour la résistance, surtout des plus âgés. Au paradoxe de la mémoire s’ajoute celui du « nouveau » et de « l’ancien » : « – Dans la religion à l’ancienne, les femmes prédominaient ? – Oui, mais maintenant, c’est le contraire. Ce sont les hommes qui décident et qui vont de l’avant ». Devant la caméra, le groupement d’hommes remet en question le rôle prépondérant de la femme dans la tradition marrane. Dona Emilia explique : « La [religion] moderne (a nova religião), je n’y vais pas. Je pratique celle de mes parents […] pour moi, ces nouvelles prières ne sont pas comme les nôtres […] Je n’abandonnerai ma religion pour rien au monde. – Pourquoi ? – Parce que j’ai la foi, ma foi » et de conclure : « [Les jeunes] doivent aller de l’avant avec le nouveau. Ils ont raison de le faire »23.

Le film porte bien son titre : « Les Derniers Marranes ». En 1990, est fondée une communauté officielle. Aujourd’hui, trente ans plus tard, elle ne compte plus que quelques dizaines de personnes. Les jeunes continuent d’émigrer en Israël à la recherche de travail mais aussi de conjoints, laissant à Belmonte les « derniers Juifs ».

De fait, à Belmonte, comme en tant d’autres lieux au Portugal, la présence la plus visible du judaïsme est son absence24. Un musée juif est fondé en 2005 (rénové en 2017). On y trouve une mezouza qui, au lieu d’être apposée au chambranle de la porte, est portative (voir image n°1). Dans les rues, on peut voir, près de certaines portes, des croix gravées dans la pierre (voir image n°2) – une manière utilisée par les marranes pour ne pas éveiller de soupçons sur leur crypto-judaïsme. Une place, depuis 2018, porte le nom de Samuel Schwarz où est érigé sa statue (voir image n° 3). Enfin, la loi entrée en vigueur en 2015 et accordant la nationalité aux descendants des Juifs séfarades d’origine portugaise ne serait-elle pas un dernier avatar des marranes portugais ?

Si possible, je mettrai ici les 3 images (avant l’épilogue) Merci.

Légendes images :

1 Mezouza portative, utilisée par les marranes au Portugal aux xvie-xviiie siècle. © Museu judaico de Belmonte.

2 Signe de croix près des portes des maisons à Belmonte. © Museu judaico de Belmonte.

3 Largo Samuel Schwarz et buste, œuvre de Pedro Figueiredo. © João Schwarz.

Épilogue

Au-delà de l’invisible : mémoires marranes

Nous sommes dans les années 2000. Le lieu : des régions retirées du Mexique, du Pérou et du Nordeste brésilien (principalement le Pernambouc, la Paraíba et le Rio Grande do Norte). L’action : de nombreuses enquêtes menées par l’historien et anthropologue Nathan Wachtel auprès des descendants de nouveaux-chrétiens de la période coloniale. Le dénouement : la publication d’une série d’ouvrages dans lesquels l’historien et anthropologue nous fait entrer dans le labyrinthe de la mémoire et les méandres du souvenir de ses témoins. Au fil des pages et des récits, Wachtel dévoile majestueusement une autre strate du marranisme, qui serait un héritage marrane – conscient ou inconscient – et qu’il désigne comme « mémoire marrane », composée de « deux mouvements antithétiques : d’un côté, fidélité persévérante, de l’autre, volonté de fusion et recherche de l’oubli (ce qui ne signifie pas disparition totale du champ de la mémoire) »25. Ainsi, ces descendants des marranes, bien que toujours chrétiens, maintiennent jusqu’à nos jours divers rites et pratiques qu’ils tiennent pour de simples traditions familiales : unions endogamiques, proscription du porc, abattage spécifique des animaux, rites funéraires, bougies allumées le vendredi soir, « en l’honneur des anges » … Mais il y a aussi parmi les témoins de Wachtel, ceux qui s’approchent des institutions communautaires juives, ceux qui ont réalisé un véritable retour vers le judaïsme, voire l’Alyah et se sont installés en Israël, ou encore d’autres qui cultivent une mémoire généalogique sur le mode culturel. C’est à travers l’art, l’artisanat ou la poésie que s’exprime leur identité singulière, comme le montrent ces vers extraits du poème d’Odmar Pinheiro Braga, habitant de Recife26 :

DiasporaMarrane, marrane !

Lorsque tu naquis,

La furieuse inquisition au couchant

Couvrit ta face

Du noir manteau de la nuit,

Et le bouclier protecteur de David

Disparut dans l’exil.

La prière

De la prochaine lune

Doit panser mes blessures,

Comme le secret

Comptage des étoiles

Qui annoncent

Le Shabbat.

Wachtel au début du xxie siècle, tout comme Schwarz au début du xxe siècle, rend aussi perceptible que sensible le sens de l’imprévisible résurgence du marranisme portugais.


  1. Une des mentions, voire des associations, la plus courante est celle des « expulsions des juifs d’Espagne et du Portugal » – alors que les Juifs du Portugal n’ont pas été expulsés, mais convertis de force, et même, au début, interdits d’émigrer (voir plus loin). Cf. Les Juifs dans l’histoire. De la naissance du judaïsme au monde contemporain, sous la direction d’Antoine Germa, Benjamin Lellouch et Evelyne Patlagean, Champ Vallon, 2011, p. 266, 291 et 871. Anthologie du judaïsme, 3000 ans de culture juive, dirigée par Francine Cicurel, Nathan, 2007, p. 332. Encyclopédie de l’Histoire juive, Le peuple juif à travers les âges, Liana Levi/Scribe, 1986, p. 79. Juifs d’Orient, une histoire plurimillénaire, sous la direction de Benjamin Stora, Nal Alouda, Elodie Boufard, Gallimard/Institut du monde arabe, 2021, p. 84 et 92. On la trouve également dans le musée ANU, musée du peuple juif à Tel-Aviv ou encore dans une frise historique du Museu nacional de Machado de Castro à Coimbra.
  2. Samuel Schwarz, La découverte des marranes, Chandeigne, 2015, p. 69.
  3. Ibid., p. 82.
  4. Voir Andrea Zanardo, «Il criptogiudaismo portoghese contemporaneo, Un ipotesi antropologica », Materia giudaica. Periodico dell’Associazione Italiana per lo Studio del Giudaismo, IV, 1998, p. 54-60; Natalia Muchnik, De paroles et de gestes. Constructions marranes en terre d’Inquisition, Éditions de l’EHESS, 2014, p. 53-57.
  5. Le livre est publié au Portugal en 1925 par l’association des archéologues portugais dont Samuel Schwarz faisait partie. La version française, écrite par Samuel Schwarz la même année, paraîtra aux éditions Chandeigne en 2015 (voir note 2).
  6. Samuel Schwarz, op. cit., p. 109.
  7. Ibid., p. 78-79, 109.
  8. Nathan Wachtel, Préface, ibid., p. 13.
  9. Maria-Antonieta Garcia, « O Renascimento do judaísmo na Beira », Revista de estudos judaicos, 2004, p. 49.
  10. Voir Yosef Hayim Yerushalmi, « Le massacre de Lisbonne en 1506 et l’image du roi dans le Shebet Yehudah », dans Sefardica. Essais sur l'histoire des Juifs, des marranes et des nouveaux-chrétiens d'origine hispano-portugaise, Chandeigne, 1998, p. 35-173.
  11. Miriam Bodian, Hebrews of the Portuguese Nation. Conversos and Community in Early Modern Amsterdam, Indiana University Press, 1997.
  12. Voir notamment Arturo Farinelli, Marrano : storia di um vituperio, Genève, 1925.
  13. Martine Leibovici, « La rêverie marrane de Jacques Derrida », dans Les marranismes. De la religiosité cachée à la société ouverte, sous la dir. de Jacques Ehrenfreund et Jean-Philippe Schreiber, Demopolis, 2014, p. 253-278.
  14. Carl Gebhardt, Die Schriften des Uriel Da Costa, M. Hertzberger, Amsterdam, 1922, p. XIX.
  15. Cecil Roth, Histoire des marranes, traduit de l’anglais, Liana Levi, 1992, p. 148 ; Nathan Wachtel, Mémoires marranes, Seuil, 2001, p. 249-271.
  16. Voir Frédéric Brenner et Yosef Hayim Yerushalmi, Marranes, La Différence, 1992.
  17. Samuel Schwarz, op. cit., p. 253-261; Inácio Steinhardt, « Prières », dans F. Brenner et Y. H. Yerushalmi, op. cit., p. 114.
  18. Ibid., p. 253. Extrait.
  19. Une exposition itinérante sur la diaspora juive portugaise est proposée depuis mars 2022 par les éditions Chandeigne. https://editionschandeigne.fr/exposition-diaspora-juive-portugaise/.
  20. Natalia Muchnik, « La mise au ban de Spinoza : délitement communautaire ou sécularisation du judaïsme », dans Histoire des Juifs. Un voyage en 80 dates de l’Antiquité à nos jours, sous la dir. de Pierre Savy avec Katell Berthelot et Audrey Kichelewski, PUF, 2020, p. 293.
  21. Shmuel Trigano, « L’invention sépharade de la modernité juive », dans Le monde sépharade, I, Histoire, sous la direction de S. Trigano, Seuil, 2006, p. 243-278 ; Claude B. Stuczynski, « La diaspora séfarade d'origine marrane : une affaire de modernité ? » dans S. Trigano, La Civilisation du Judaïsme. De l’exil à la diaspora, Éditions de l’Éclat, 2021, p. 277-294.
  22. Nathan Wachtel, Mémoires marranes, op.cit., p. 339.
  23. F. Brenner et Y. H. Yerushalmi, op. cit., p. 134-135.
  24. En 1989 le président de la République Mário Soares prononce un discours demandant symboliquement pardon aux juifs pour les persécutions de l’Inquisition. Toute une série de mémoriaux de l’histoire juive portugaise verra ensuite le jour.
  25. Nathan Wachtel, Mémoires marranes, op.cit., p. 12.
  26. Nathan Wachtel, La foi du souvenir. Labyrinthes marranes, Seuil, 2001, p. 369.
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