À ces moments extraordinaires, l’œuvre lucide de la science du judaïsme, qui ramène le miracle de la Révélation ou du génie national à une multiplicité d’influences subies, perd de sa signification spirituelle. À la place du miracle de la source unique brille la merveille de la confluence. Ils s’entendent comme une voie qui appelle du fond des textes convergents et qui se répercute dans une sensibilité et une pensée qui l’attendent. Que dit la voix d’Israël et comment la traduire en quelques propositions ? Peut-être n’énonce-t-elle rien d’autre que le monothéisme ou la Bible juive a entraîné l’humanité. On peut, de prime abord, reculer devant cette vérité trop vieille ou cette prétention trop douteuse. Mais le mot dénote un ensemble de significations à partir desquelles l’ombre du Divin se projette, au-delà de toute théologie et de tout dogmatisme, sur les déserts de la Barbarie : suivre le Plus-Haut, n’avoir de fidélité que pour l’Unique ; se méfier du mythe par lequel s’imposent le fait accompli, les contraintes de la coutume et du terroir, et l’État machiavélique et ses raisons d’État ; suivre le Plus-Haut, rien n’étant supérieur à l’approche du prochain, au souci pour le sort « de veuve, de l’orphelin, de l’étranger et du pauvre » et aucune approche « les mains vides » n’étant une approche ; c’est sur la terre, parmi les hommes, que se déroule ainsi l’aventure de l’esprit ; le traumatisme que fut mon esclavage en pays d’Égypte constitue mon humanité même – ce qui m’en rapproche d’emblée de tous les prolétaires, de tous les miséreux, de tous les persécutés de la terre ; en la responsabilité pour l’autre homme réside mon unicité : je ne saurais m’en décharger sur personne, comme je ne saurais me faire remplacer pour ma mort ; d’où la conception d’une créature qui a la chance de se sauver sans tomber dans l’égoïsme du salut ; l’homme est ainsi indispensable au dessein de Dieu ou, plus exactement, n’est rien d’autre que les desseins divins dans l’être ; d’où aussi l’idée d’élection, qui peut se dégrader en orgueil, mais qui exprime originellement la conscience d’une

assignation irrécusable dont vit l’éthique et par laquelle l’universalité de la fin poursuivie implique la solitude, la mise à part du responsable ; l’homme est interpellé dans le jugement et la justice qui reconnaît cette responsabilité – la miséricorde atténue les rigueurs de la loi sans la suspendre ; l’homme peut ce qu’il doit ; il pourra maîtriser les forces hostiles de l’histoire en réalisant un règne messianique, un règne de justice annoncée par les prophètes ; l’attente du Messie est la durée même du temps.

Humanisme extrême d’un Dieu qui demande beaucoup à l’homme.

D’après bien des avis, il lui en demande trop ! C’est peut-être dans un ritualisme réglant tous les gestes de la vie du juif intégral, dans le fameux joug de la loi – ressenti par les âmes pieuses comme joie – que réside l’aspect le plus caractéristique de l’existence juive. Il l’a préservée à travers les siècles.

Il tient cette existence dans son être, pourtant le plus naturel comme à distance de la nature. Mais peut-être ainsi comme présente au Plus-Haut.

Extrait de Difficile Liberté, « Judaïsme », Albin Michel, 1963 et 1976, p. 45-46.

← Article précédent · Article suivant → Retour au numéro 22