Mai 1939, Isaac Babel est arrêté par des hommes du NKVD – l’ancêtre du KGB –, organisme chargé de « combattre le crime et de maintenir l’ordre public », responsable aussi de la sécurité de l’État et du Goulag. Ses 1. Babel I. Cavalerie Rouge, in Œuvres complètes. Le bruit du temps 2011, p 491-660.
manuscrits et ses brouillons sont emportés et n’ont jamais été retrouvés.
Torturé, il reconnaît, lui qui a si souvent montré des preuves de son courage, avoir écrit des œuvres éloignées de la réalité soviétique, avoir tenu des propos critiques envers la politique de Staline. Puis il se rétracte devant un tribunal composé de trois tchékistes. Il est exécuté en janvier 1940, à quarante-cinq ans.
Cavalerie rouge décrit, à sa manière inimitable, de beauté, d’humanité, de lucidité et d’insolence désespérée la campagne de Pologne, qui débuta en avril 1920, qui fut l’avant-dernier épisode d’une guerre civile qui opposa Rouges, Blancs, nationalistes ukrainiens, paysans révoltés, cosaques, Allemands, Makhnovistes, et au cours de laquelle les populations juives furent massacrées de toute part. La Cavalerie rouge, les cosaques du maréchal Boudionny, après de remarquables succès, est arrêtée en août, et une paix, très défavorable aux soviétiques est signée en mars 1921. Isaac Babel a accompagné comme correspondant de guerre la Cavalerie rouge de mai à septembre 1920. Les courts récits qui composent le livre ne sont ni d’un journaliste ni d’un historien, mais d’un grand écrivain au regard politique acéré et humain lucide. Nous commentons ici quelques-uns de ses récits.
Les horreurs de la guerre Pour Boudionny, Babel (p. 1253) : « un écrivain raté. […] Pour décrire la lutte des classes, une lutte historique sans précédent dans l’histoire de l’humanité […] Babel nous raconte des commérages de bonnes femmes […], il couvre de boue les meilleurs de nos commandants communistes [,..] Incapable de voir les bouleversements grandioses de la lutte des classes […] il voit le monde comme une prairie couverte de femmes nues, d’étalons et de juments. » Boudionny n’a pas entièrement tort, mais il ne comprend pas le génie littéraire de Babel et ses choix politiques et éthiques. Babel écrit, p. 529 : « Je pleure sur le sort des abeilles. Elles sont martyrisées par les armées qui s’affrontent. Il n’y a plus d’abeilles en Volhynie. Nous avons profané les ruches. » Néanmoins Babel remarque bien les innovations techniques de la guerre (p. 532), par exemple la transformation des outils quotidiens en armes de guerre (les génocidaires au Rwanda firent de même, mais ils utilisèrent aussi des armes modernes, pas seulement des machettes), comme la tatchanka, une carriole banale sur laquelle furent installées des
mitrailleuses : l’ancêtre des pick-up actuels tant utilisés dans les guerres actuelles en Afrique et au Moyen-Orient.
Au cœur même des récits, Babel présente ses choix d’écrivain, quand il fait le serment (p. 506) de suivre l’exemple du modeste peintre de village qui donnait aux saints, à la Vierge et au Christ les visages des paysans locaux. Il décrit, sans reculer devant les scènes insupportables, la violence des combats, les massacres, la famine, l’antisémitisme – souvent criminel – généralisé, des deux côtés, mais aussi le sexe, la mort, les jalousies, les rivalités, les bagarres, les vols, la vie quotidienne qui continue. Il montre aussi le courage extraordinaire de la Cavalerie rouge et le dévouement absolu des cavaliers à la cause de « la Révolution » (réduite à ce simple mot et personnifiée comme une femme idéale), et leur fidélité à leur chef, Boudionny. Babel mêle l’héroïque et le dérisoire, l’Histoire et le plus quotidien, le courage et la mesquinerie, leur agressivité réciproque, parfois infantile et dangereuse.
Il porte sur ces personnages et la réalité, même la plus terrible, un regard ironique et poétique, la transfigurant, sans mépris ni dramatisation. Il ne décrit pas seulement les combats, mais aussi les hommes et les femmes, leurs émotions, leurs pensées, au-delà des déclarations révolutionnaires ou contre-révolutionnaires, aussi la nature, massacrée comme les hommes par la guerre. Boudionny, qui attendait un chroniqueur lyrique de sa geste immortelle, réclama pour Babel le peloton d’exécution après avoir lu le livre.
Entre reportage et mise en scène, Babel nous fait entendre la voix unique et pathétique de chacun et sa parole, de tristesse, de détresse, de haine, sans jamais les recouvrir de la sienne. Mais ces voix disent ce qui lui semble juste, qu’il souhaite entendre et faire entendre, à ses risques. L’affrontement à mort n’est pas entre les classes, entre les Soviets et leurs multiples ennemis, entre combattants héroïques, mais traverse toutes les familles, toutes les communautés, suivant des lignes de faille et de fractures complexes et floues.
La guerre détruit, physiquement et moralement, les liens de famille, entre parents et enfants, entre fratries.
Les contradictions sont aussi au cœur des individus Dans une petite ville, un vieux rabbin hassidique, plein d’humour amer, est entouré par « les possédés, les menteurs et les badauds. » Est aussi présent son fils, « qui avait le visage de Spinoza, le front puissant de Spinoza et le visage souffreteux d’une bonne sœur. Il fumait et tressaillait comme
un fugitif ramené en prison après une cavale […] C’est son fils maudit, le dernier fils, l’insoumis. » (page 526) Babel le retrouve quatre mois plus tard. Il fait partie des soldats soviétiques en fuite, tous atteints du typhus. Ses affaires sont éparpillées sur le sol : « Tout était en vrac – les brevets du propagandiste et les carnets du poète juif. Les portraits de Lénine voisinaient avec ceux de Maïmonide […] Des lignes biscornues de vers en hébreu se terraient dans les marges des tracts communistes […] des pages du Cantique des Cantiques et des cartouches de revolver […] Il est mort, le dernier prince [de la lignée des rabbins de Jitomir.1] […] Et moi qui ai tant de mal à faire tenir les tempêtes de mon imagination dans mon corps antique, j’ai recueilli le dernier soupir de mon frère. » (page 632). Ce récit clôt l’édition de 1926.
Dans un village, un hébergement, dans une pauvre maison, est attribué pour la nuit à Babel. Là vivent une femme enceinte et deux Juifs. Le père est mort, égorgé par les Polonais. « La femme, avec une force terrible [dit] “je voudrais bien savoir […] où, sur la terre entière, vous pourriez trouver un père comme le mien.” » Dans un autre récit, un jeune soldat écrit à sa mère que « le père [combattant dans l’armée blanche,] […] a massacré mon frère. » qu’il avait fait prisonnier. Puis « Après ça on s’est mis à courir après le général Dénikine, on en a massacré dans les mille […], seulement le père on le voyait nulle part. » (page 499) Il finit par le trouver et le tuer sauvagement.
Pour Babel, les cosaques de Boudienny n’existent pas que dans le combat actuel, ils ont pour certains une longue et complexe histoire, qui n’est pas étrangère à leur engagement, à leur haine, ou à leur désir suicidaire.
Un homme et son beau-fils de 14 ans, Sacha, ont tous deux contracté la syphilis auprès d’une vieille mendiante. De retour chez eux, où les deux enfants du couple ont été emportés par le typhus. Sacha entend son beau-père commencer à faire l’amour avec sa mère. Il lui dit, en vain « Fais pas de mal à la mère, t’es pourri. » Il part alors s’engager dans la Cavalerie Rouge.Page 542.
Ailleurs. les Blancs avaient tué les parents d’un des cosaques, les voisins avaient pillé leur maison. De retour dans le village, celui-ci récupère ses biens, tue les voleurs, réinstalle sa maison, y reste enfermé deux jours, 1. Un monstrueux pogrom eut lieu à Jitomir le 6 mai 1905, sur incitation du tsar, avec la participation active des cosaques. Un autre s’y déroula en 1919, puis du 9 au 12 juin 1920, perpétré par les Polonais et les cosaques.
pleurant et se saoulant, tue la vache et met le feu à la maison, puis disparaît sur son cheval. (p. 534) La violence criminelle hors des combats, existe des deux côtés Page 564. « Quelques cosaques étaient en train d’exécuter pour espionnage un vieux Juif à la barbe argentée. […] Koudria […] a saisi sa tête et l’a fourrée sous son aisselle […] et il a égorgé le Juif. » Puis le commissaire politique fait son discours aux bourgeois perplexes et aux Juifs dévalisés. « Le pouvoir c’est vous ! Tout ce qui est ici est à vous. […] Je passe à l’élection du comité révolutionnaire. » Les contre-révolutionnaires (p 656) pratiquent les viols collectifs et répétitifs, effectués par des cosaques syphilitiques, utilisent des enfants-soldats, qu’ils pervertissent en leur faisant transgresser toutes les règles structurantes. Le regard aigu de Babel ne se détourne pas de l’horreur, en parle sans grandiloquence, laisse entrevoir sa tendresse et sa pitié pour les victimes et leur dignité. Ainsi, la servante juive violée fait comme si, en temps de guerre ou de paix, ces viols, comme les meurtres, faisaient partie de la vie normale et de son destin de servante juive. Mais il sait aussi montrer chez les pires brutes le petit détail qui les préserve de la monstruosité absolue.
La tendresse de Babel, son respect et son admiration vont avant tout vers les femmes et particulièrement les prostituées. Ce sera encore plus visible dans son recueil (publié en 1931, consacré à la collectivisation et à la dékoulakisation des campagnes) et à Gapa Goujva, la veuve qui boit au goulot son demi-litre de vodka, qui a « débauché tous les gars du village, qui a essayé, en vain, de dégeler le délégué du comité exécutif régional chargé de la collectivisation, mais qui en même temps a été la première à s’inscrire au comité de collectivisation ».
Au juge impitoyable, venu remplacer le délégué démis de ses fonctions, qui réquisitionne tout le blé des paysans, envoie au bagne ceux qui protestent, provoque le suicide des autres, elle demande « qu’est-ce qui va se passer pour les putains ? […] Elles vont disparaître ? On les laissera vivre ? – Oui, dit le juge, mais elles auront une vie différente, meilleure. […] Des nuages plus clairs filaient à ras de terre. Et le silence se déploya sur Vélikaia Krinitsa, sur le désert plat, mort et glacé de la nuit villageoise. » (page 920-4)
Babel n’échappe pas non plus à son histoire ni à ses défauts, qu’il ne les cache pas, tout en se réservant sa liberté de discrétion, parfois de mensonge, ou de brouillage des pistes (son « mentir-vrai »). Il n’est pas un appareil enregistreur, des paroles et des actes, il n’est pas extérieur à la terrible guerre civile, il connaît ses contradictions : Juif et pleinement russe, intellectuel pacifique intéressé par la pègre d’Odessa et les cosaques, brutes et antisémites, écrivain subtil admirateur de Maupassant et devant rendre compte des batailles de Boudienny. Il écrit ainsi, (p. 518) : « Les veilles de shabbat, je suis tourmenté par l’épaisse tristesse des souvenirs. » Il repense à son grand-père, aux livres d’un vieil érudit juif du XIIe siècle, à sa grandmère tissant ses sortilèges. Dans le vieux quartier juif de Jitomir devenu misérable ne reste que le vieux commerçant Guédali. « La révolution, on peut lui dire oui. Mais est-ce qu’on peut dire non au shabbat ? […] Je crie oui à la révolution, mais elle […] n’envoie devant elle que des coups de feu […] Les Polonais tirent parce qu’ils sont la contre-révolution. Vous, vous tirez parce que vous êtes la révolution […] La révolution est faite par des gens méchants […] Alors qui dira à Guédali où est la révolution et où est la contre-révolution ? » Dans son régiment, Babel subit, comme intellectuel et juif, les humiliations et les menaces des cosaques. (page 522). Affecté pour la nuit chez une vieille et misérable paysanne, il décide de leur montrer qu’il est aussi brutal qu’eux.
S’arrangeant pour être bien visible d’eux, il attrape une des rares oies, lui écrase la tête sous ses bottes, et la tend à la vieille, après l’avoir frappée, pour qu’elle la lui rôtisse. Les cosaques l’accueillent alors parmi eux. Mais, la nuit, son acte le tourmente : « j’ai rêvé de femmes, seul mon cœur empourpré par le meurtre grinçait et saignait. » Babel ne défend pas la valeur de ses faiblesses, et il reconnaît que son incapacité à se battre et à se servir des armes peut avoir de cruelles conséquences. (page 535). D., le télégraphiste, le ventre ouvert, demande qu’on l’achève. Babel ne le peut, son ami Afonka le fait puis, furieux, veut tuer Babel. « Vous autres, les binoclards, vous n’avez pas plus pitié de nous qu’un chat d’une souris. » De même, (page 626) : « T’es monté à l’attaque […] et t’avais pas de cartouches […] C’est quoi, la raison de ça ? » Le cosaque veut tuer Babel comme traître.
Babel, écrivain engagé ne cache ni n’atténue rien de l’horreur de la guerre, mais il l’intègre dans la beauté de son écriture, à laquelle il ne renonce pas, non pour l’atténuer, mais pour la rendre mieux perceptible et intelligible. « L’odeur du sang de la veille et des chevaux tués s’égoutte dans la fraîcheur du soir. » (page 493) Babel conclut ainsi le récit d’une bataille (page 627) (« Le village flottait et se boursouflait, une glaise pourpre s’écoulait de ses mornes blessures.
La première étoile a étincelé au-dessus de moi et a sombré dans les nuages.
La pluie a cinglé les saules et a perdu de sa force. Le soir s’est envolé vers le ciel comme une nuée d’oiseaux, et l’obscurité a posé sur moi sa couronne mouillée. J’étais à bout de force et, ployant sous cette couronne mortuaire, j’ai poursuivi mon chemin en suppliant le destin de m’accorder le talent le plus élémentaire qui soit-celui de tuer un être humain. » Babel ne décrit pas les événements ni les hommes frontalement ni globalement, mais par petites touches, en apparence marginales, bien loin de la geste héroïque et historique. Il montre, simplement et subtilement, l’arrière-pays, aussi vrai et important que la scène guerrière et politique, la force et la fragilité des hommes, leur indestructible humanité, derrière parfois leur apparence contraire.
À Isaac Babel j’associe Ossip Mandelstam1, son contemporain, autre très grand écrivain, russe et juif, tué lui aussi par Staline et sa dictature. La littérature fut, pour tous deux, leur raison de vivre. Mais ils ne vécurent pas hors du temps et loin des hommes. Ils posèrent sur leur époque, en crise violente, et sur celles et ceux qui y participèrent, comme bourreaux, victimes ou témoins, un regard lucide et aigu, sans jugement, sans mépris ni admiration aveugle, un regard humain, conscients des qualités et des faiblesses des hommes qui sont capables d’accomplir les pires atrocités comme des actes de Bien. Ce regard et la façon dont ils ont su nous le transmettre dans leurs œuvres est toujours d’actualité.