Tout praticien éprouve, faut-il le dire, de l’intérêt pour la théorie qui soutient sa pratique, intérêt parfois formel. Mais la passion que Lacan éprouvait pour la psychanalyse, pour l’œuvre de Freud, me paraît sans équivalent.

Passion dépourvue du respect compassé, un brin religieux, que l’on a pour les textes sacrés ou fondateurs. Lacan ne cessait à la fois de s’émerveiller, mais aussi d’interroger, de commenter, voire de mettre en question, avec respect, certaines propositions du fondateur. Pour lui, la psychanalyse était la plus merveilleuse invention des « sciences humaines » et Freud un nouveau Copernic. Comment une telle théorie, si surprenante comparée aux idées qui lui étaient contemporaines, avait-elle pu naître ?

Très vite l’hypothèse s’imposa à lui que l’origine juive de Freud n’était pas étrangère à cette naissance. Il fallait bien sûr préciser cette hypothèse. Pour cela acquérir une connaissance sérieuse, voire vécue, du judaïsme, ce qui impliquait la rencontre de juifs. Lacan en connut beaucoup, si nombreux dans le milieu psychanalytique comme dans les sciences humaines, et noua avec certains une véritable amitié.

Sans doute, celui qui marqua ses premiers pas fut son analyste juif, d’origine polonaise, Rudolph Loewenstein. Lacan fit avec lui une longue analyse didactique qui dura sept ans, durée exceptionnelle à l’époque. Leurs relations furent assez houleuses. Loewenstein quitta Paris pour s’installer à New York où il mourut. Il paraît évident que cette analyse marqua le destin de Lacan. Jeune et talentueux psychiatre, à qui la carrière du mandarinat tendait les bras, il préféra se consacrer à la psychanalyse et un temps, à la vie de bohème. C’est ainsi qu’il rencontra, alors qu’il était déjà marié et avait 1. On trouvera tous les développements sur cette question dans l’ouvrage écrit avec mon épouse Antonietta Le péché originel de la psychanalyse, Ed. Grasset p. 40 à 83 Paris 2007.

eu trois enfants de ce mariage, une actrice Sylvia Makles, juive d’origine roumaine, qui joua dans un film de Renoir, et pour laquelle il éprouva un amour passionné.

Les juifs dans la famille Lacan En secondes noces, Lacan épousa donc Sylvia, née Makles, qui avait épousé auparavant le célèbre écrivain Georges Bataille dont elle avait eu une fille, Laurence, laquelle grandit auprès de sa mère et de son beau-père et épousera plus tard un médecin juif, petit-fils d’Hélène et Victor Basch, assassinés en 1944 par la milice fasciste.

Dès 1938, Sylvia partagea la vie de Lacan sans que le divorce avec Bataille ait été prononcé. En 1941 naîtra l’unique enfant du couple, que ses parents, comme un défi au nazisme en place, prénommèrent Judith. Lacan adora cette fille dont le portrait était en évidence dans son cabinet. Elle-même, à maintes reprises, rappela le symbole que son père avait voulu exprimer en lui donnant ce nom1. Lacan entreprit une longue bataille juridique pour que sa fille portât son nom et obtint finalement gain de cause en 1967. Mais Judith ne portera le nom Lacan que quelques mois pour prendre celui de son époux Jacques Miller.

Lacan et Sylvia se marièrent finalement en 1953. Pour Wladimir Granoff, un psychanalyste qui fut un temps l’ami du couple, Sylvia fut le grand amour du psychanalyste qui eut pourtant une vie sentimentale des plus riches jusque dans les dernières années de sa vie.

L’amour de Lacan pour Sylvia ne relève pas seulement de l’anecdote, puisque dans sa pratique comme dans sa théorie, il ne cessa de développer l’idée que la vie psychique, dans ses symptômes comme dans sa production, se nourrit dans la relation à l’Autre, instance qui fut celle de la mère et à laquelle la compagne se substitue.

Symptomatiquement, Judith aura deux histoires amoureuses significatives, avec des juifs. La première avec un ethnologue prometteur, élève de Claude Lévi-Strauss, d’origine tunisienne, Lucien Sebag. Celui-ci souffrant de sévères dépressions entreprit une analyse avec Lacan, analyse qui se conclut tragiquement par son suicide en 1965. Ce drame affecta énormément Lacan et jeta un froid sur sa relation, pourtant si importante, avec Claude Levi- Strauss. « J’ai tout fait pour le sauver ! », me dit-il quand je l’interrogeai un 1. Journal argentin, Clarin, 15 aout 1996.

jour sur ce drame, ayant eu moi-même quelques liens avec la famille Sebag, tunisienne, qui compta parmi ses membres de nombreux intellectuels de talent. Il est difficile de savoir l’état des relations de Sebag avec Judith au moment où il commença son analyse. D’après certaines informations, leur rupture était déjà consommée et avait aggravé sa dépression.

Judith eut une seconde liaison, certainement la plus importante de son existence, avec un jeune philosophe normalien Jacques Miller (qui s’ajouta un second prénom, et sera plus connu sous celui de Jacques-Alain), fils d’un médecin radiologue d’origine polonaise.

Le jeune J.-A. Miller déployait à l’ENS une grande activité. Il créa, entre autres, une revue Les cahiers de l’analyse, qui diffusera la pensée de Lacan, mais aussi du marxisme, rassemblant autour de lui plusieurs normaliens, juifs pour la plupart. Ceux-ci, autour de 1968, crurent bons de se réclamer du maoïsme et du Petit livre rouge de Mao Ze Dong. « Comment cette élite avait-elle pu s’agenouiller devant cette idéologie ? Cela m’écœura », me déclara récemment leur camarade de l’ENS, Rémi Brague. Dans ce groupe, se distinguaient Benny Lévy et Jean-Claude Milner, ainsi que le jeune frère de J.-A.  Miller, Gérard. Bien évidemment, l’athéisme de ces personnes, affiché, ne faisait aucun doute. On connaît l’évolution ultérieure de Benny Lévy qui passa du maoïsme à l’orthodoxie juive la plus rigoureuse et finira par s’installer à Jérusalem où il créa le centre Levinas dont il se voulait le disciple.

Une relation privilégiée se noua entre Lacan et J.- A. Miller, devenu bientôt son gendre. Il lui confiera la préparation de ses Écrits, recueil des articles du psychanalyste qui fut le volumineux manifeste du lacanisme. De même, c’est à lui que sera confiée la mise en forme des séminaires que Lacan tint pendant plus de 20 ans, avant qu’il ne devienne son légataire universel.

J.-A. Miller paraissait très éloigné du judaïsme… jusqu’au décès de son père. Comme il l’écrira, les funérailles de celui-ci seront accompagnées des rites juifs.

Lacan pendant l’Occupation L’anecdote est connue. Sa compagne Sylvia et sa mère commirent l’imprudence, comme de nombreux juifs au début de l’Occupation, de répondre à la demande des autorités en se faisant enregistrer comme juive à la préfecture de Cagnes-sur-Mer. Lacan, lui, avait perçu le danger de ce

recensement. Il quitta Paris sur-le-champ et se rendit à cette préfecture. Là, avec un incroyable culot, il réussit à subtiliser la fiche de sa compagne et à la détruire. Il lui sauva ainsi la vie.

C’est dans cette sombre année 1940 que Lacan, avec un ami juif Bernier, se mit en quête de la traduction de la Bible en anglais, dite Bible de James, la seule qui sut retrouver « l’esprit du texte hébreu » (Julien Green).

Une rencontre inattendue allait m’éclairer sur le comportement de Lacan pendant l’Occupation. Ce fut celle de Jacques Biézin, un médecin juif d’origine polonaise, qui, après avoir combattu en Espagne avec les Républicains, se réfugia en France. Il suivit à l’hôpital Sainte-Anne les conférences du Professeur Jean Delay. C’est là qu’il rencontra Lacan et Daumezon. « Ils avaient créé pour nous, juifs, une atmosphère de compassion et de solidarité.

Je me souviens de la manière avec laquelle ils traitaient les malades juifs qui venaient à être hospitalisés. “Ici vous êtes à l’abri, les Allemands ne vous arrêteront pas.” Un jour Lacan vint me dire : “Je connais votre situation difficile. Si vous avez quelque problème que ce soit, n’hésitez pas à venir me voir.” Dans les derniers moments de la guerre, il me prit en analyse. J’allais au 5 rue de Lille. Là je me sentais comme chez moi. » Lacan fut très tôt sensible à la tragédie juive et au problème concentrationnaire. Il fut à peu près le seul dans le monde psychanalytique. Il conseilla ainsi à Suzanne Merleau-Ponty, la femme de son ami Maurice, de prendre comme sujet de thèse la névrose concentrationnaire. Lui-même se plongea dans l’étude des procès de Nuremberg. Plus tard, il définira les camps de concentration comme « le réel de notre temps ».

Il eut aussi comme patiente une rescapée d’Auschwitz, Anne-Lise Stern, laquelle, à ses dires, aurait influencé, par son témoignage la doctrine de son analyste.

L’école structuraliste : Lévi-Strauss, Roman Jakobson Au milieu du précédent siècle, la France connut la floraison d’une belle école de pensée : le structuralisme. Le point commun des intellectuels de ce courant était une double référence, à la linguistique structurale fondée par Ferdinand de Saussure d’une part, à Freud d’autre part. Le chef de file de ce courant était Claude Lévi-Strauss, petit-fils de rabbin, mais qui avait pris ses distances avec le judaïsme. Il lui arrivera néanmoins plus tard de dire que sa méthode avait sans doute des racines très anciennes, allusion probable au Midrash.

Lacan fut longtemps proche de Lévi-Strauss, s’en inspirant, jusqu’à la tragédie du suicide de Lucien Sebag, à la suite duquel l’ethnologue prit ses distances. Leur différent prit même un tour théorique, Lévi Strauss rejetant la thèse principale du lacanisme : l’inconscient est structuré comme un langage, en inversant les termes : c’est le langage qui est structuré comme l’inconscient. Avec le recul, avec toute l’admiration qu’on lui doit, Lévi- Strauss commit là une bévue. L’inconscient est un effet du langage et non le contraire.

La linguistique structurale fut essentielle dans la pensée de Lacan. Après Saussure, de nombreux linguistes développèrent cette discipline, en particulier ceux qui appartenaient à l’école dite de Prague. L’un des plus éminents penseurs de cette école était un juif russe, Roman Jakobson, né à Moscou.

Lacan et Jakobson étaient très liés. Lorsque le linguiste descendait à Paris, Lacan l’hébergeait comme j’en ai été le témoin. Lacan lui emprunta les concepts de métonymie et de métaphore, si importants dans son œuvre, mais il en modifia le contenu.

Les grandes personnalités juives Lacan fréquenta de nombreuses personnalités juives dont certaines marquèrent profondément sa pensée. La plupart étaient originaires d’Europe de l’Est et surtout de Russie.

Le philosophe qui marqua le plus profondément la pensée de Lacan fut Alexandre Kojève qui n’était pas juif, mais profondément philosémite, ami des meilleurs esprits juifs russes de l’époque, comme Alexandre Koyré. Il développa en France l’étude de Hegel, en particulier celle de sa Phénoménologie de l’Esprit. Lacan suivit ses cours et noua avec lui une relation d’amitié. L’analyse hégélienne de la dialectique du maître et de l’esclave restera un élément essentiel de sa doctrine et il ne cessera de le rappeler.

Autre figure marquante, juif russe lui aussi, fut celle d’Alexandre Koyré, ami de Kojève, grand philosophe et historien des sciences que Lacan cite à maintes reprises. Son influence est profonde dans la philosophie contemporaine. Koyré a révolutionné notre conception de l’histoire des sciences qui ne serait pas évolutive, mais discontinue, opérant par saut. Selon lui, la science moderne n’a pu naître que dans un univers marqué par la Bible et son concept de Création. Formé en Russie, Koyré eut un parcours « solaire »

d’Est en Ouest, enseignant de la Russie aux universités américaines. Son étonnante biographie où la Résistance eut sa place est digne d’un roman.

Dans ma recherche des rencontres de Lacan1 avec des personnalités intellectuelles juives, le hasard – une rencontre avec le peintre Alain Kleinmann – me fit découvrir l’étonnante personnalité d’Olga Katunal, si peu connue, que Lacan fréquentait et qui appartiendrait à une sorte de vie secrète de Lacan avec le judaïsme. Son histoire mérite d’être brièvement racontée.

Olga Katunal était une juive lituanienne, née en 1900, dans une famille ayant rompu avec le judaïsme alors qu’elle comptait dans ses ancêtres de nombreux rabbins. Elle parlait parfaitement sept langues : russe, polonais, yiddish, allemand, français et même l’hébreu. En 1921 elle s’éprend d’un allemand et le suit à Berlin. Suite à la déception causée par cette liaison, elle décide de vivre « comme un homme », fréquentant des marginaux, des célébrités et des délinquants. Elle ne manifeste encore aucun intérêt pour le judaïsme. En 1923, elle se rend à Paris, adhère au Parti communiste et fait la connaissance d’un important dirigeant, Paul Vaillant-Couturier dont elle devient la maîtresse. Mais elle quitte très vite le Parti. Elle dira plus tard que toute cette période de sa vie fut un gâchis et qu’elle aurait mieux fait d’entreprendre des études de médecine comme le lui avait conseillé son ami le docteur Salmonof, le médecin juif de Lénine.

De passage à Berlin, elle rencontre un étrange personnage qui joue un rôle clé dans toute cette période, Oskar Goldberg, dont elle devient la maîtresse.

Goldberg se voulait kabbaliste, ce qui faisait bon ménage avec une grande liberté sexuelle dans ses courants messianiques dérivés du sabbataïsme.2 Olga fit aussi la rencontre de rabbins orthodoxes, parmi lesquels Zalman Schneersohn, héritier de la célèbre dynastie des hassidim Loubavitch. Mais Zalman préféra renoncer à cette fonction et la laissa, pour des raisons inconnues, mais sans doute par refus du carcan de la fonction, à son beau-frère qui deviendra le célèbre rabbin de New York. Ces rabbins acceptèrent d’initier Olga au Talmud bien que cette étude soit traditionnellement interdite aux femmes.

Oskar Goldberg est l’auteur d’un ouvrage Die Wirklichkeit der Hebraër, qui eut une certaine importance. Il attira autour de lui des personnalités aussi éminentes que Walter Benjamin, Thomas Mann, Franz Rosenzweig, Emmanuel Rais, etc. Il fascinera aussi des groupes fascisants parmi lesquels militait Alfred Schüller, l’inventeur de la croix gammée. Pour Goldberg comme pour les nazis la civilisation n’est que dégénérescence.

Après un moment de fascination, ces personnalités s’éloignèrent du sulfureux personnage. Benjamin adhéra au Parti communiste, Thomas Mann le ridiculisa sous les traits du Docteur Breisacher dans son ouvrage Docteur Faustus. Pour Goldberg, Maïmonide constitue l’extrême de la dégénérescence du judaïsme, idée que l’on retrouve en France chez un auteur comme Shmuel Trigano. En 1932 Goldberg fuit l’Allemagne avant de s’installer aux USA où Olga refuse de le suivre dans « cet antre du capitalisme ». Elle n’avait pas totalement rejeté ses passions de jeunesse.

Aux États-Unis, Goldberg abandonne le judaïsme pour le bouddhisme.

Rentré en France en 1946, il retrouve Olga, veut la convertir à ses nouvelles idées et l’épouser. Olga refuse, désormais fidèlement attachée au judaïsme, probablement au hassidisme Loubavitch.

Elle résida dans les dernières années de sa vie à la Schola Cantorum où Lacan se rendait pour lire le livre d’Oskar Goldberg. Olga recevait chez elle de nombreux intellectuels français parmi lesquels André Schwarz-Bart, l’auteur du Dernier des justes.

Quel pouvait être l’intérêt de Lacan pour Olga Katunal ? On peut supposer une sympathie réciproque entre ces deux personnalités exceptionnelles.

Mais il y avait aussi l’intérêt du psychanalyste pour le livre de Goldberg Die Wirklichkeit dont Olga possédait un exemplaire unique et qu’elle refusait de prêter. Ce qui contraignait le psychanalyste à se rendre à plusieurs reprises chez la dame pour lire l’ouvrage jamais traduit, bien que récemment réédité en allemand. On trouve des traces des idées de Goldberg dans certains séminaires, comme cette idée que la nuée dans le désert était le corps de Dieu.

L’homme qui présenta Olga Katunal à Lacan était Emmanuel Rais, sans doute le meilleur informateur de Lacan sur le judaïsme. Emmanuel Rais fut, jusqu’à sa mort, le grand ami d’Olga. Ils eurent des parcours semblables.

Russe lui aussi, appartenant à ce prodigieux judaïsme russe qui a tant contribué à la culture du vingtième siècle, aussi bien dans le domaine des idées que des arts. Il présenta à Lacan plusieurs personnalités de cette brillante

diaspora, comme l’érudit Marienstrass. Rais étant bibliothécaire de l’École des Langues orientales de la rue de Lille, il suffisait aux deux hommes de traverser la rue pour se retrouver. Mais il arriva que Lacan se rendait chez Rais en de précises circonstances sur lesquelles nous reviendrons.

Dans sa jeunesse, Rais quitta sa Bessarabie natale pour s’installer en Allemagne. Il fréquenta lui aussi des intellectuels marginaux, proches des milieux luxembourgistes3, très éloignés du judaïsme. Il avait une passion pour la poésie russe. Jusqu’à la rencontre d’Oskar Goldberg qui fut le tournant de sa vie et qui lui fit renouer avec le judaïsme. C’est dans ce cercle qu’il rencontra Katunal.

À l’apparition du nazisme, il émigre en France, d’abord en Alsace où il rencontre sa future femme, la tante du rabbin Gilles Bernheim. Il rencontre bientôt, pendant la guerre, un homme qui bouleverse à nouveau sa vie et qui aura une immense influence sur le judaïsme français, Jacob Gordin, un autre juif russe, féru comme Rais de littérature et de poésie russes. Mais Gordin était un juif pieux, très versé dans les textes hébraïques, kabbaliste, mais qui rejetait la théologie de Goldberg. Il influença ceux qui seront les leaders intellectuels du judaïsme français après la guerre, à savoir Léon Askenazi, Robert Gamzon, André Neher, Emmanuel Levinas, développant un judaïsme marqué de Kabbale et de sionisme.

Rais enseigna la littérature russe à la Sorbonne avant de devenir bibliothécaire à l’École des langues orientales. Lacan lui demanda à deux reprises d’assister au Seder de Pessah. J’en eus plus tard confirmation par la veuve de Rais que j’ai rencontré. Lacan était venu avec une compagne et il resta silencieux pendant toute la soirée. Par une étrange coïncidence, les deux hommes moururent la même année en 1981.

On voit l’intensité des relations de Lacan avec des intellectuels juifs, russes pour la plupart, auxquels s’ajoutent deux Tunisiens Lucien Sebag et… moimême, puisqu’une bonne partie de mon analyse tourna autour de la question du judaïsme. Puisque j’évoque ma propre analyse, c’est le moment d’ajouter que Lacan compta dans sa longue carrière de nombreux patients juifs. On sait que les patients comme les élèves enseignent énormément à leur analyste et à leur maître, comme le rappelle cette belle maxime talmudique : « J’ai beaucoup appris de mes maîtres, mais plus encore de mes élèves ! »

Parmi ces patients, nous avons déjà évoqué Anne-Lise Stern qui fut l’ardente témoin de la déportation auprès des analystes lacaniens. Évoquons aussi Alain Didier-Weill qui incarna toute sa vie une tragédie particulière.

Dès son adolescence, son père lui apprit qu’il ne porterait plus le nom de Weill, mais celui de Didier. Ce changement de nom, qui n’est pas exceptionnel dans la période qui suivit la guerre, était justifié par le souhait d’une totale assimilation supposée écarter le danger de nouvelles persécutions. Ce changement de nom peut avoir des effets ravageurs et Lacan en eut pleine conscience. Alain Didier-Weill a porté cette tragédie sur la place publique.

Quelques mois après avoir retrouvé son nom d’origine, Weill, il mourut.

Pour conclure, l’intensité des échanges de Lacan avec des juifs reflète son vif questionnement sur le judaïsme qui lui semblait lié à l’énigme de la psychanalyse.


  1. Le fruit de cette recherche a été consigné dans mon livre Le péché originel de la psychanalyse op. cit.
  2. Sabbataï Zvi s’était proclamé messie. Cf Gershom Scholem ou mon livre Les folies millénaristes.
  3. Proches des idées de Rosa Luxembourg.
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