Le dialogue judéo-chrétien n’est pas, de nos jours, un échange banal de propos courtois et convenus. C’est une expérience historique, inédite, originale, une mutation révolutionnaire dans un monde religieux profondément conflictuel. Cette rencontre, dans sa forme actuelle, commence au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En France elle réunit des laïcs et des religieux qui avaient partagé, aux heures dramatiques de la résistance, face à l’occupant nazi, une expérience de solidarité et de compréhension.

Mais ce dialogue inespéré, imprévu, magnifique n’a jamais fait l’unanimité ni dans les rangs des églises, ni dans ceux de la synagogue.

De grandes voix juives, il est vrai, ont posé au lendemain de la guerre déjà, les jalons de la rencontre. Jules Isaac, Edmond Fleg, Léon Alghazi, André Neher, Emmanuel Levinas, Léon Ashkenazi, Éliane Amado Lévy-Valensi, André Amar et d’autres personnalités, lucides, sensibles, intelligentes. Mais d’autres exprimeront leurs réserves, voire leur scepticisme. Parmi ces voix sceptiques, un éminent professeur d’université hébraïque de Jérusalem, savant reconnu dans un arc-en-ciel de disciplines scientifiques, philosophe, physiologiste, biochimiste, talmudiste, Yeshayahou Leibowitz. Il écrit, en 1968, dans le journal Haaretz, un article très sévère, intitulé « Judaïsme et civilisation : pas de place pour le dialogue judéo-chrétien1 ». Leibovitz oppose deux concepts aux fondements différents. Il y a d’une part le dialogue théologique et d’autre part la cohabitation pragmatique.

Les chrétiens, écrit-il, sont pour nous, les Juifs, des voisins, des amis, des concitoyens, des camarades d’études, des camarades de travail. C’est dans la logique d’une société pluraliste d’établir une coexistence sans tension entre des citoyens qui ont différentes visions du monde. Cela relève de la vie quotidienne. Mais, dit-il avec beaucoup d’amertume et de sévérité, dans l’espace de la foi, Juifs et chrétiens ne sauront jamais dialoguer. Et il ajoute cette phrase terrible : « un bon chrétien ne peut que haïr les Juifs. » Si cette haine n’est pas universelle – car on ne la rencontre pas tous les jours ni partout –, c’est parce que les chrétiens ont aujourd’hui une foi édulcorée ! Alors, Juifs et chrétiens peuvent dialoguer sur toutes sortes de choses dans toutes sortes de colloques, sur la philosophie, les sciences, la théorie de l’évolution, les mutations politiques, la géométrie euclidienne, bref, sur toutes les questions du monde contemporain, mais ils ne peuvent pas dialoguer sur leurs théologies respectives. Dans ce domaine, fidèles de l’Église et fidèles de la Synagogue vivent dans deux cryptes isolées, deux forteresses doctrinales sans aucun passage possible.

Plus nuancée est l’attitude d’un grand philosophe et talmudiste contemporain, le rabbin Joseph Dov Soloveitchik, de la Yeshiva University, à New York. Pour lui, les croyants

de la société et du monde). Ils peuvent et doivent échanger sur leurs convictions éthiques, philosophiques, en matière de santé, de médecine, de recherche et d’éducation.

Dans cet esprit, le rabbin Soloveitchik a fait des conférences à la Loyola University, haut lieu d’enseignement des jésuites américains, à Chicago. Mais, dit-il, le dialogue théologique est l’exception, c’est un dialogue impossible. Il faut prendre acte du fait qu’il y a un domaine dans lequel les croyants doivent préserver leur intimité : le domaine de la foi. Voici la limite et le paradoxe : on discute de tout, sauf de ce qui est au cœur de notre existence, notre vécu spirituel.

Le rabbin Haïm David HaLévi, grand décisionnaire contemporain, ancien grand-rabbin de Tel-Aviv, propose deux attitudes radicalement différentes. Face aux chrétiens, respect, ouverture, compréhension, reconnaissance, amitié. Face au christianisme, refus d’oublier le lourd contentieux de persécution, de haine, de massacres du passé.

Dialoguer avec les chrétiens, oui ; dialoguer avec le christianisme, non. Mais ces réserves qui viennent du judaïsme traditionnel, de l’orthodoxie rabbinique, sont partagées par des intellectuels juifs laïques et humanistes comme George Steiner qui exprime, lui aussi, une opinion plutôt désabusée. Pour Steiner, le christianisme serait structurellement l’adversaire du judaïsme.

Ce n’est pas une détestation occasionnelle comme par exemple, l’antijudaïsme païen de certains milieux hellénistiques d’Égypte à l’époque romaine – antijudaïsme qui n’était pas enraciné du christianisme qui est en jeu ; de là le scepticisme de Steiner par rapport au dialogue judéo-chrétien.

Du côté chrétien, certaines voix éminentes rappellent que le dialogue pourrait être impossible, tout au moins très difficile, avec des obstacles irrémédiables qui s’opposent à toute communication authentique entre croyants d’Israël et croyants du Christ. J’ai été profondément troublé de lire une phrase fort pessimiste dans un texte savant de tout premier ordre, sous la plume d’un grand philosophe contemporain, Rémi Brague, éminent hébraïsant, spécialiste par ailleurs de Maïmonide. Brague écrit, dans un ouvrage de référence, Dictionnaire critique de théologie (1998) publié sous la direction de Jean-Yves Lacoste, un article « Judaïsme ». Voici l’inquiétante conclusion de Brague : « Y a-t-il deux peuples de Dieu ? L’Église ne sera véritablement le peuple de Dieu qu’après la conversion d’Israël. » L’auteur ne saurait être traité ni d’intégriste ni de fanatique. Il ne fait que confirmer l’espoir christologique qui accompagne l’Église depuis ses origines. Pour lui, aucun dialogue ne saurait effacer ce qui constitue l’espérance éternelle de l’Église : devenir le peuple de Dieu, un jour, quand tous les hommes, y compris les fidèles de l’Ancienne Alliance hébraïque, les Juifs de la Synagogue, auront accepté la messianité du Christ. Dans une veine analogue, le père jésuite Paul Valadier considère que le dialogue, quels que soient ses mérites, n’effacera pas le conflit permanent, éternel, entre Église et Synagogue.

Alors, la question se pose. Le dialogue implique-t-il la reconnaissance de l’autre comme autre, dans son altérité radicale, irréductible, ou

En opposition à tous les auteurs que je viens de citer, Juifs ou chrétiens, je considère pour ma part – et cela n’engage que moi-même – que le dialogue judéo-chrétien est une des tentatives les plus créatives, les plus originales, les plus révolutionnaires de la modernité. C’est la volonté de dépassement des antagonismes les plus mortifères, les plus haineux, de l’histoire humaine. Et cela par la voix de la rencontre, de la parole, de l’échange, de la communication.

Une des grandes figures de ce dialogue est le philosophe juif Martin Buber. Et il parle de ce dialogue, le 14 janvier 1933, dans sa discussion avec le théologien luthérien Karl Ludwig Schmidt. Pour Buber, la rencontre judéo-chrétienne, dont il parle au moment même de l’accession d’Hitler au pouvoir, est l’expression de l’essence même de l’être humain : homo dialogus, l’homme dialoguant, l’homme du dialogue. Nous ne devons pas selon Buber, nous enfermer dans le monologue du Je avec soi-même, dans le narcissisme de l’isolement qui guette toutes les pensées. Nous devons accepter avec audace le risque de la rencontre, le risque de la communication, le risque de la relation Je-Tu, une relation, rappellet-il à Schmidt, où le Je reste le Je et le restera, où le Tu reste le Tu et le restera. L’un et l’autre sont comme transformés, transfigurés, purifiés, sublimés par la rencontre avec le partenaire, mais ils ne disparaissent pas, ni l’un ni l’autre. Le dialogue en effet n’abolit pas la singularité du dialoguant face à son alter ego. Il faut reconnaître, dit Buber, la légitimité historique de la distance, la valeur éthique de la séparation ou, selon une expression heureuse, très récente, du grand-rab- Alors, le moment est venu de réfléchir au sens de notre entreprise commune pour nous, Juifs et chrétiens. Nous vivons dans une civilisation planétaire, en proie à un retour violent, mortifère, haineux, fanatique, du religieux. Au nom de Dieu, on tue, on brûle, on décapite, on bombarde, on torture. Après une période de violences révolutionnaires et nationalistes laïques, après l’essor des idéologies politiques séculières, nous sommes témoins d’un retour du sacré sous la forme funeste d’un retour des guerres de religion.

On est loin de toute rationalité philosophique ou scientifique. On vit l’essor d’un terrorisme au nom d’une mission divine totalitaire ou prophétique pour lequel la violence meurtrière au nom du bien suprême, messianique, est redevenue une forme de la passion fanatique, passion de détruire l’autre, d’annihiler la différence, d’extirper le mauvais sujet, de conduire la planète sur la voie de la terreur sacrée.

Mais, face à cela, nous avons le privilège de vivre dans une société où le dialogue est possible. Nous devons reconnaître que le dialogue judéo–chrétien a réussi beaucoup plus que toutes les autres formes de dialogues interconfessionnels et interculturels dans le monde. Ce dialogue, instauré dans la scène même d’une des formes les plus hostiles, les plus mortifères, les plus véhémentes de la passion religieuse, peut servir de paradigme au futur dialogue entre toutes les croyances et familles spirituelles, philosophiques et religieuses de la planète.

Je pense que nous en sommes arrivés à une époque où Juifs et chrétiens peuvent discuter de l’essentiel. De ce point de vue, la phrase de

nous avons dépassé, fort heureusement l état des échanges courtois.

Nous sommes dans une rencontre où les problèmes fondamentaux se posent avec courage et nous pouvons donc dire que cette expérience peut être exemplaire, non seulement au niveau de la France, mais au niveau du village planétaire. Et pourquoi pas à Jérusalem où ce dialogue est plus que jamais nécessaire ? Disons-le, le pire n’est absolument pas inévitable.

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