En ces temps de violence, de conflits, de guerres religieuses ou ethniques sur tant de territoires, et dans tant de sociétés, c’est bien le signe d’un optimisme entêté que de consacrer un numéro de Plurielles au thème du dialogue.
Dialogue réel ou imaginaire, dialogue interreligieux ou intergénérationnel, échange qui s’inscrit dans l’histoire, dans la littérature, ou dans les sciences humaines, dans le passé ou dans le présent… On voit que notre thème pourrait se décliner à l’infini.
Et il est vrai que les temps, les thèmes, les modes, les lieux, les sujets, les êtres au travail dans le dialogue sont aussi innombrables que ceux qui jalonnent les innombrables conflits individuels ou politiques. À quelles conditions le dialogue peut-il exister ? À quel prix ? Quelle est sa place dans notre vie ? Aide-t-il à cerner les êtres, à comprendre les sources des conflits et des affrontements, à aider à leur solution ? Mais comme le disait Edmond Jabès, le premier bénéfice du dialogue, n’est-ce pas le dialogue lui-même ?
Le plus ancien des conflits est sans doute celui des religions. Après des siècles d’Inquisition et de persécutions, l’Église s’est engagée, après le Concile Vatican II, dans un dialogue avec les Juifs. Une avancée importante, même s’il existe bien des difficultés et des limites à ce dialogue, bien des préjugés à affronter dans l’expérience concrète de toute rencontre interreligieuse, de même que bien des apories dans le dialogue entre la volonté de comprendre et d’éviter la répétition, a tenté d’ouvrir un dialogue avec les perpétrateurs, celui-ci fût-il difficile ou impossible. Une tentative majeure en ce sens fut la création de la Commission Vérité et Réconciliation, en Afrique du Sud, après la fin de l’Apartheid. Cette volonté de comprendre peut concerner la justice après les crimes de masse, mais on peut aussi tenter de mettre en place un dialogue réel avec le bourreau – c’est le sens du travail de Gitta Sereny ; on peut aussi évoquer un dialogue entre bourreaux et victimes dans le cadre de la littérature, comme l’a fait l’écrivain polonais Kazimierz Brandys.
Autre tentative encore, celle du dialogue intergénérationnel qui permet de saisir quelque chose de la perception ou de la déformation de ce que fut la Shoah par les descendants de parents ou de grands-parents nazis. Dans le cas de vies de victimes reconstruites après la guerre, le dialogue peut parfois difficilement reprendre comme entre ces deux rescapées qui furent cachées ensemble et dont on retrouvera l’histoire dans ce numéro.
On le sait, dans le cadre de tout témoignage, s’impose la nécessité pour la victime ou le rescapé d’imaginer la présence d’un lecteur, d’un auditeur réel ou imaginaire, dont l’écoute lui redonne sa place dans l’espèce humaine dont ses bourreaux avaient voulu la chasser. Et cet auditeur peut être aussi bien le citoyen libre du monde qu’interpelle Zalmen Gradowski, que le compagnon mort, l’englouti avec lequel dialogue, de livre en livre, Izio Rosenman
jeunes générations, que ce soit directement ou au travers de films tels que See You Soon Again touche aux mêmes problématiques. De même, dans notre société où certains jeunes désorientés peuvent être tentés par le terrorisme, l’échange avec un adulte concerné peut se révéler éclairant, bienfaisant.
Quels sont pour nous et pour nos interlocuteurs le sens, les risques et les effets du dialogue ?
Que souhaitons-nous partager avec l’autre ? Une analyse approfondie de ces questions est proposée à partir de la dernière œuvre d’Edmond Jabès, Le Livre de l’hospitalité. Au cours d’une interview sur le rôle d’Akadem, Laurent Munnich nous dit avoir fait de ce site un lieu virtuel où peuvent dialoguer ou au moins se croiser les différentes modalités et expressions de judéité des Juifs en France. A contrario, c’est l’échange devenu impossible avec ses amis militants de gauche qu’évoque Brigitte Stora dans un entretien sur son dernier livre.
La psychanalyse n’est pas oubliée avec deux contributions : l’une sur la place du dialogue dans la psychanalyse, l’autre sur un sujet qui nous concerne tous : le dialogue intergénérationnel.
Sur le plan politique, promouvoir un dialogue concret entre Israéliens juifs et arabes comme base d’une future paix avec le monde arabe environnant, telle est la tâche que s assigne le Centre Guivat Haviva.
Enfin, hors dossier, nous publions une contribution politique sur les menaces intérieures actuelles qui pèsent sur la démocratie en Israël.
Nos sociétés européennes, menacées de l’extérieur par le terrorisme islamiste, le sont de l’intérieur par une montée inquiétante des intolérances et des populismes. Les effets de déclassement social produits par la mondialisation, en particulier dans l’Europe ex-communiste, ont contribué à ouvrir la voie à des régimes de plus en plus autoritaires, nationalistes, et de plus en plus tentés par l’antisémitisme.
Le risque de voir les prochaines élections présidentielles en France ouvrir les portes au Front national ne fait que se préciser et nous sommes loin des lendemains qui chantent que laissait présager la construction européenne, bien que celle-ci nous ait garanti, pour la première fois dans l’histoire de l’Europe, soixante-dix ans sans guerre majeure.
Restons en éveil, mais évitons d’être trop pessimistes. Le sursaut citoyen qui, en Autriche, a fait échouer l’élection d’un président issu du FPÖ, parti fondé par d’anciens nazis, nous prouve bien que rien n’est joué.
Paris, janvier 2017