Toute vie est marquée par le rapport au temps, celui-ci oscillant entre sentiment de rupture et sentiment de continuité. Ce rapport au temps est aussi tissé par notre inscription dans nos filiations et ce que nous en avons transmis.
Toute vie est aussi marquée par des oscillations entre certitudes et doutes et par le rapport à la mort dès l’origine à cause de la prématurité physiologique du nourrisson. Elle est aussi marquée par les inévitables décalages et malentendus avec les autres, qui, lorsqu’ils sont exacerbés, provoquent rupture, séparation et souffrance.
Malgré des certitudes illusoires et nécessaires, nous avançons dans la vie comme un funambule, entre permanence et rupture, continuité et changement, invention et routine, progrès et régression, illusions et pertes. Nous avons le sentiment d’une permanence de notre sentiment d’identité, mais différentes périodes de notre vie, différents événements le font vaciller et nous rappellent que notre identité est constituée de fragments en perpétuelle évolution.
C’est sans doute en devenant parent d’enfants adultes et en faisant l’expérience de la grandparentalité que le regard que nous portons sur notre histoire personnelle et familiale, sur le rapport à nos ascendants, leur vie, leurs choix est remodelé, modifié, ce qui fait évoluer aussi notre sentiment d’identité. Ce moment de passage nous place au carrefour de cinq générations et engendre toire, nos choix de vie, le regard que nous portons sur nos ascendants et nos descendants.
On parle beaucoup de la « crise d’adolescence », moment de crise partagée parents-enfants, chacun à sa manière. Il y a peu de réflexion sur ce que remet en jeu le passage des enfants à l’âge adulte et l’expérience de la grand-parentalité.
La parentalité est un processus psychique qui se développe tout au long de la vie. L’expérience de la parentalité est aussi questionnée quand les enfants deviennent adultes et surtout dans la grand-parentalité, deux épreuves de vérité majeures, souvent difficiles, mais très riches.
L’expérience de la parentalité renvoie inévitablement à une expérience particulière, très archaïque, où se pose la question pour les parents de la dépendance extrême de celui auquel on a donné vie. Ceci induit inévitablement ce que Piera Aulagnier appelle violence primaire et excès1.
C’est dans le corps à corps avec l’enfant et dans la relation surdéterminée aussi par la prématurité physiologique du nourrisson que se créent le maternel et la parentalité. La « préoccupation maternelle primaire », nécessaire selon Winnicott à l’adaptation de la mère à l’enfant et à sa réceptivité aux besoins de celui-ci, traduit un état où la mère est passagèrement « mentalement malade ».
Winnicott écrit, dans l’article intitulé la « Préoccupation maternelle primaire » : « Cet état organisé pourrait être comparé à un état de retrait, à un état de dissociation, à une fuite, ou même à une per-
tel qu un épisode schizoïde. » André Green, dans La Folie privée3 décrit une « folie maternelle » normale et passagère. Cette expérience laisse inévitablement des traces dans toute relation parent-enfant. Même si l’évolution motrice et cognitive de l’enfant, le passage aux différents âges de la vie de celui-ci, l’atténue, la limite, la refoule, elle reste un des socles inconscients de cette relation. Elle peut ressurgir quand l’enfant, encore enfant ou adulte, présente une maladie grave, qui induit une dépendance temporaire ou durable. C’est ce que montre l’expérience des psychothérapies avec, par exemple, des patients avec une lésion cérébrale acquise4.
Cette relation originaire avec l’enfant, fondamentalement asymétrique, pose aussi la question du don sans limite qui s’inscrit inévitablement dans toute relation parent-enfant.
Comme l’explique Eiguer dans un article intitulé « Le don et la dette, ou le malentendu de la générosité »5, la sollicitude parentale dans les premiers moments de la vie, indispensable à la survie de l’infans, et qui ouvre aussi à sa vie fantasmatique, crée un don inévitablement aliénant, culpabilisant, une dette lourde à porter. On connaît en psychopathologie tous les avatars du don et de la dette inévitable entre parents et enfants.
Philippe Gutton, dans la revue Adoles cence sur la Parentalité, écrit : « Là où la parentalité archaïque était, elle doit se mettre en suspens pour advenir. »6 C’est peut-être au moment du passage à l’âge adulte des enfants, dans l’expérience de la grandparentalité, que la parentalité archaïque peut se mettre en suspens pour advenir.
Avec le passage à l’âge adulte des enfants, c’est une nouvelle fois la perte de sa supériorité de parents. Mais surtout, l’enfant devenu lui-même parent fait l’expérience à l’envers de ce qu’il a connu bébé. Ceci peut modifier le rapport à ses parents, le regard qu’il porte sur eux, les identifications à ceux-ci. Ceci peut permettre une rupture non pas factice avec la toute-puissance parentale, comme c’est souvent le cas à l’adolescence, mais une rupture plus complexe et moins caricaturale, tout du moins dans les meilleurs des cas (énormément de facteurs interviennent bien sûr dans ce processus, et peuvent l’entraver, le limiter, créer des impasses).
En même temps, le processus du don et de la dette se remanie. L’enfant devenu parent devient lui-même acteur du don par rapport à ses propres enfants, ce qui peut modifier le rapport qu’il peut avoir à celui qu’il a reçu de ses propres parents.
S. Lebovici a souvent dit que c’était aussi l’enfant qui « faisait les parents » et qu’il permettait aux processus de parentalisation d’advenir7. La reconnaissance réciproque parent-enfant et l’inscription dans une filiation n’est pas une évidence comme 6. Philippe Gutton, « Parentalité », in Adolescence,
en témoigne la construction chez chacun de nous d’un « roman familial » fantasmatique. Toute relation parent-enfant se tisse aussi à travers un processus « d’adoption » réciproque dans lequel intervient la question du semblable et de l’étranger en soi et en l’autre. Ce processus est en permanence questionné sous des formes diverses comme le montre la clinique de la cure ou des psychothérapies psychanalytiques. Ce questionnement est plus vif à certains moments et, sans doute, lors du passage de l’enfant à l’âge adulte.
Les parents peuvent en effet être troublés, désarmés, dans le désarroi et l’incompréhension devant les choix de vie et les façons d’être qui se révèlent lors du passage à l’âge adulte de l’enfant (mais peut-être étaient-ils jusqu’ici sourds et aveugles).
Ces choix et façons d’être, qui semblent durables (et pas seulement passagers comme à l’adolescence), apparaissent parfois contradictoires avec les valeurs et l’identité que les parents ont cherché à transmettre consciemment, ou bien ils semblent incompréhensibles, opaques, mystérieux.
Le trouble, le désarroi, le sentiment d’un dialogue parent-enfant qui n’arrive plus ou pas à s’engager, d’une incompréhension mutuelle profonde repose avec acuité plusieurs questions. Qui est cet enfant pour moi, quelle relation ai-je avec lui ? Qui suis-je pour lui ? Qu’ai-je donc transmis ? Ces questions remettent en mouvement non seulement la nature du lien avec l’enfant, mais aussi l’inscription du parent dans sa propre filiation. Elles engendrent de multiples vacillements et questionnements identitaires. Comment, adolescent et jeune adulte, ai-je construit mes références identitaires et culturelles ? Quelles en étaient, au-delà des raisons conscientes, les raisons profondes ? Suis-je trop dépendant de grands parents étaient encore vivants, ils m arri maient à la chaîne du temps et des générations.
Ne me suis-je pas déchargé dans ces conditions de la préoccupation et de la responsabilité de transmettre moi-même à mes enfants ce qui me semblait valoir la peine d’être transmis, ai-je été assez acteur de l’arrimage à la chaîne du temps et des générations ? Les divergences banales de choix de vie et de valeurs avec mes propres parents ont-il des conséquences excessives sur la génération de mes enfants ? Et si oui, pourquoi ?
Est-ce dû à une histoire familiale marquée par une succession de ruptures et de traumatismes ?
Le questionnement peut être infini… Dans « De la communication et de la noncommunication »8, Winnicott écrit qu’au cœur de chaque personne il y a un élément de noncommunication « qui est sacré et dont la sauvegarde est très précieuse ». Cet élément a à voir avec le noyau de la personnalité qui correspond pour lui au « vrai self ». Il est très important de le respecter et quand cela n’est pas le cas, cela induit l’organisation de défenses primitives avec isolation (à différencier de la nécessité pour chacun de pouvoir être seul et préserver l’intime en lui) et cela favorise la création d’un « faux self ».
Une part d’intime et de mystère est inhérente à toute relation à l’autre. La relation parent-enfant n’y échappe pas, sauf si la violence fondamentale de l’originaire se prolonge par une relation d’emprise et d’intrusion excessive visant à annuler ce mystère et cet intime nécessaires. Cependant, dans certains moments de la relation à l’enfant – et ici je parle uniquement de la relation à l’enfant adulte – l’opacité et le mystère que celui-ci renvoie peuvent être excessifs. Peut surgir alors violemment chez le parent la question du semblable
et de l étranger. Cet ébranlement de la toute puissance parentale peut faire vaciller l’évidence illusoire de la parentalité. Évoluer nécessite un travail psychique complexe, douloureux, souvent en impasse, comme en témoignent l’éclatement, la distanciation, la rupture des liens familiaux, la violence parent-enfant ou enfant-parent, qui est le lot quotidien de notre clinique. Mais ce travail psychique est aussi porteur de changement et d’une nouvelle maturité quand il peut se faire.
Il permet une nouvelle déprise de la parentalité archaïque et à la parentalité d’advenir – si je reprends l’expression de Gutton.
Les choix des enfants devenus adultes interrogent aussi ce qui leur a été transmis ainsi qu’à leurs parents.
Le processus de transmission est complexe.
Cette complexité est augmentée par les mutations et les événements qui ont traversé le 20e siècle. Les trajets des familles dans la France d’aujourd’hui sont divers à cause des événements individuels qui peuvent rythmer la vie de chacun (naissances, séparations, maladies, deuils, etc.), des événements historiques qui ont marqué le 20e siècle et des mutations socio-économiques depuis plus de 50 ans : familles recomposées, chômage, risque de marginalisation sociale, migration interne (ville-campagne, d’une ville à l’autre), modification du statut socio-économique d’une génération à l’autre, immigration d’autres pays, traversée pour certains de guerres, de génocides, de dictatures. Ces divers éléments sont porteurs de traumatismes et d’impasses non élaborées dans l’histoire familiale qui ressurgissent dans les générations suivantes sous des formes diverses et parfois inattendues.
Plusieurs temps et modalités de la transmis- Celui ci modifie le rapport à ses ascendants, per met de s’approprier l’histoire familiale, de transformer un récit sur cette histoire qui risque de n’être qu’intellectuel et abstrait en savoir vivant et investi d’affects, transmissible et partageable à son tour avec d’autre. L’acte de transmission, à la différence de la transmission passivement reçue, permet de penser et d’intégrer avec ses propres mots et affects la transmission reçue de ses parents et grands-parents. L’acte de transmission, quand il existe, est toujours partiel, porteur d’impasses et de difficultés pour plusieurs raisons. Il engendre bien sûr autour d’un dialogue fictif avec ses ascendants, une reconstruction de l’histoire familiale. Dans toute approche de l’histoire familiale et dans toute modalité de transmission de celle-ci, certains événements sont probablement avérés, d’autres plus proches d’une légende familiale, d’autres enfin témoignent de la reconstruction de l’histoire au fil des générations à partir d’une connaissance très partielle des événements, surtout quand ils ont un fort impact émotionnel. Comme tout acte de remémoration, le rappel des événements familiaux participe d’une reconstruction. Au fil des générations, une histoire se reconstruit qui réinterprète l’action des ascendants et ses propres actions, les événements traversés, allant même jusqu’à les effacer ou les modifier dans certains cas. Ces éléments sont incontournables. Inévitablement, toute transmission de l’histoire familiale, tout acte de transmission est aussi fictionnel même s’il s’appuie sur des événements avérés.
Toute interrogation sur l’histoire familiale et sa transmission bute aussi inévitablement sur la question de « l’ombilic » de cette histoire et de son origine. Freud disait, à propos de l’inter-
de question en question, fait vite oublier la ques tion originelle9. Il faut savoir aussi faire avec cet ombilic, avec une part d’opacité inévitable, sinon la quête de l’histoire familiale, les interrogations sur celles-ci et ce qui a été transmis, peuvent ressembler fort aussi au Chef-d’œuvre inconnu de Balzac10. Le peintre, à force d’aller vers la perfection avec le sentiment que chaque coup de pinceau le rapproche du chef-d’œuvre, fait du tableau un chaos illisible.
Nous sommes tous pris dans plusieurs types de transmission que nous avons du mal à faire coexister : une transmission en positif, une transmission « brouillée », une transmission de surcroît. La transmission en positif, consciente, recouvre celle des valeurs, des identités, du récit conscient sur l’histoire familiale et ses mythes. La transmission brouillée recouvre les non-dits, ce qui peut être irrecevable, car excessif, incompréhensible, lointain ou irreprésentable à cause de la multiplicité des traumatismes et des ruptures qui ont jalonné l’histoire familiale. La transmission de surcroît, c’est la transmission inconsciente, à notre insu, verbale et non verbale, dans laquelle intervient ce qui a été refoulé par rapport aux parents et grands-parents, voire aux ascendants plus lointains, les fantasmes inconscients sousjacents aux choix qui ont été faits, aux valeurs et aux identités qui ont été transmises.
Tous ces aspects de la transmission se déploient dans les choix des enfants devenus adultes, dans l’étonnement qu’ils peuvent susciter chez leurs parents, dans le questionnement et le dialogue intérieur entre générations qu’ils induisent.
Ce qui est renvoyé par les enfants, qui paraît parfois si mystérieux ou troublant, est peut-être aussi la caricature d’une part des parents refoulée ou déniée, de leurs ambivalences, des rapports inconscients entretenus avec les ascendants audelà de la soumission et de la continuité consciente ou au contraire de la révolte et du rejet de leurs choix. C’est aussi peut-être la caricature de leurs grands-parents (les parents des parents), voire de leurs ascendants, liée à des représentations imaginaires, des mythes, des bribes d’histoire, une tentative de trouver une origine et une identité malgré une histoire familiale marquée par les traumatismes, les ruptures, de l’irreprésentable, une tentative de faire en sorte qu’un traumatisme majeur (comme la Shoah par exemple) ne fasse pas origine de l’histoire familiale11.
Les choix des enfants devenus adultes invitent donc chacun à visiter ou à revisiter une part opaque de lui-même et de son histoire familiale, avec le sentiment du familier et de l’étranger, du proche et du lointain. Est-il possible de se saisir de cette occasion ? Le chemin est difficile et semé d’embûches avec en permanence le risque de positions figées, le risque de les rigidifier, le risque de surdité et d’aveuglement, mais parfois aussi la possibilité de faire évoluer partiellement le regard sur soi-même et sa vie, sur ses ascendants, sur ce qui a été transmis des ascendants et aux descendants.
Au-delà de la relation parent-enfant, l’enjeu d’une évolution possible, même limitée, du regard sur la parentalité, c’est aussi ce qui pourra être transmis aux petits-enfants. Les positions figées (celles des parents, celles des enfants), peuvent provoquer chez eux incompréhension et souf- 11 Hélène Oppenheim-Gluckman Daniel Oppenheim
france et avoir des conséquences sur la construc tion de leur sentiment d’identité et leur inscription nécessaire dans chacune de leur lignée. Les grands-parents peuvent aider les petits-enfants à sortir de la seule relation parents-enfants et à s’inscrire dans une histoire familiale et une continuité générationnelle qui a commencé avant la naissance de leurs parents. Ils peuvent les aider à s’inscrire de façon non contraignante et aliénante dans une histoire familiale qu’ils se réapproprieront et qu’ils feront évoluer. Mais à la condition de ne pas les mettre en position d’interlocuteurs ou d’héritiers privilégiés, à la place de leurs parents qui auraient déçu, dans leur position d’enfants ou de parents. Il est souhaitable que les grandsparents puissent réfléchir à ce qu’ils transmettent à leurs petits-enfants (pas une histoire idéalisée, tronquée, censurée, centrée sur les drames, etc.) ; à la façon dont ils le transmettent (ni radotage, ni bourrage de crâne, ni silence obstiné, etc.), au risque de les mettre en position de vengeurs de leurs défaites et de leurs échecs, au risque de rester enfermés dans le passé, parfois admiré, idéalisé, ou incompris, inintéressant.
Devenir grands parents fait avancer d une case dans le jeu générationnel et les grands-parents sont bien souvent désormais en première ligne face à la mort. La proximité de la mort de leurs parents, ou leur mort déjà advenue – peut-être encore le fait d’être dans le deuil d’eux –, peut nous écarteler entre la préoccupation pour nos parents et celle tournée vers nos enfants et nos petits-enfants. C’est aussi dans cette période complexe que la remobilisation des processus psychiques peut faire prendre la mesure, une nouvelle fois et différemment, des rendez-vous inévitablement ratés de toute relation parent-enfant. D’où, parfois, des modalités renouvelées d’identification à ses propres parents, et parfois un regard plus complexe sur leurs parcours, leurs attitudes, leurs maladresses, leurs rigidités, leurs surdités (et sur celles des enfants que furent ces grands-parents).
Le passage des enfants à l’âge adulte et à la grand-parentalité comme moment fécond du dialogue entre cinq générations, c’est ce dont témoigne la pratique clinique.
- ↩ Donald W. Winnicott, La préoccupation maternelle primaire, in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1989, p. 287.
- ↩ André Green, La Folie privée, Paris, Gallimard Folio, 2006, p. 212.
- ↩ Hélène Oppenheim-Gluckman, La Pensée Naufragée, Clinique psychopathologique des patients cérébro-lésés, Paris, Anthropos, 3° ed., 2014.
- ↩ Sigmund Freud, L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967, p. 446.