En yiddish, khurbn, est le mot qui dit la « destruction totale », par analogie avec la destruction du Premier et du Second Temple dans l’Antiquité et de la diaspora qui s’ensuivit, connaissant à la fois des Âges d’or et des massacres. Le monde anglophone désigne cet événement sous le terme « Jewish Holocaust », erreur sémantique sur le vocable et qui à mes oreilles sonne comme indécent. Car il n’y a jamais eu holocauste, ni du côté des victimes, qui n’ont pas cherché à s’immoler, qui n’avaient pas choisi le kiddush – ha-shem, la mort au nom de Dieu, ni du côté des bourreaux qui ne cherchaient pas à sacrifier, mais à anéantir.

Il n’y a pas eu holocauste, il y a eu extermination.

En intitulant son cycle de poèmes Khurbn, Jérôme Rothenberg rend aux victimes et aux survivants le droit de désigner au moins leur propre mort par le mot de leur choix et leur rend la dignité que cela suppose.

En 1987, treize ans après la publication de son livre inspiré par ses ancêtres Pologne/1931, pays où il n’avait jamais mis les pieds, Jérôme Rothenberg se rendit en Pologne et en particulier au bourg Ostrow-Mazowiecka d’où ses parents avaient émigré en 1920.

En Allemagne, après la guerre, où il est stationné à Mayence, dans les années cinquante, il traduit déjà Celan, Gunther Grass entre autres.

É World & Something. (Poème d’un monde flottant & quelque chose).

Son premier volume de Poésie s’intitule Black and White (1960) En 1972, quittant New York, il s’établit dans Alleghany Seneca Réservation. Pendant des décennies, Jérôme Rothenberg fut la figure de proue de l’avant-garde littéraire américaine.

Sa poésie embrassa et déploya le monde entier, par intérêt pour la diversité, la multiplicité, le métissage des êtres et des cultures. Refus obstiné et tenace d’une pureté raciale quelconque.

Démarche qu’il intitula Ethno-Poésie.

Une série d’anthologies, Technicians of the Sacred (1968, Techniciens du Sacré), Traditional Poetry of the Americas (1972 Poésie tradi- tionnelle des Amériques) Poems from Africa, America, Asia and Oceania marquent la période suivante ainsi que A big Jewish Book : Poems and other visions from Tribal times to the Present (Un Grand Livre juif : poèmes et autres visions de l’âge tribal à nos jours), revu et réédité sous le titre Exilés dans le monde (1977-1988). Que cherchait-il dans ces langages, métaphores, sensibilité, visions poétiques, quel ailleurs ?

L’inconscient du poète peut-il le savoir ?

D’une créativité, d’une fécondité, d’une luxuriance, la poésie de Rothenberg traversa cette période comme un ouragan entraînant dans son sillage nombre de disciples au cours des ces années turbulentes où « l’action painting », KHURBN — L’HOMME CHAOS Rachel Ertel

le paysage artistique américain, que l’Europe admira, mais qu’elle n’eut pas l’audace d’adopter.

Quant à moi, dès l’âge de vingt ans, j’avais commencé à traduire la poésie yiddish du Khurbn, de l’anéantissement. Inconscience ? obsession ? qui sait ? La poésie yiddish après le Khurbn ne pouvait pas y échapper. L’anéantissement du peuple, l’étouffement et la condamnation définitive de sa langue dans les chambres à gaz et dans les exterminations par balles vouaient l’un et l’autre à l’anéantissement total. Pourtant la littérature et surtout la poésie yiddish ne furent jamais aussi fécondes. Elles s’inscrivaient dans une tradition millénaire, celle des prophètes de la Bible dans leurs querelles incessantes avec les hommes et leur Dieu, celle des procès intentés par des rabbins et des rabbis, le plus connu étant celui de Kotsk, à un Dieu rancunier et féroce que les prières invoquaient néanmoins comme miséricordieux et bienveillant.

Les Lamentations sur les pogromes, les massacres et les expulsions avaient créé un véritable canon d’écriture. Les poètes yiddish, nourris de ces écrits, dès leur enfance ne pouvaient l’abolir ni l’oblitérer. Et surtout face à un monde sourd et muet, ils n’avaient pas d’autre interlocuteur à la hauteur de leurs souffrances que ce Dieu mythique à interpeler, à qui lancer leurs anathèmes, ce Dieu qui pour la plupart des poètes yiddish, comme pour Jacob Glatstein était « le Dieu de leur incroyance. » Le hasard (?) avait voulu que je sois étudiante, puis professeur de littérature américaine à la Sorbonne. Une partie de l’œuvre de Rothenberg m’était donc connue. L’ensemble m’était impossible à maîtriser. sonnelle, plus secrète : Poems for the games of silence, Poèmes pour le jeu du silence, publié chez Bourgois en 1978 1 et Poland /312 entre autres.

Je vis toujours sous le choc, l’ébranlement que causa en moi, la publication en 1966 de Khurbn.

Je n’ai cessé de traduire et retraduire ces poèmes, dont chaque titre est en yiddish, tout en continuant à traduire du yiddish d’autres poèmes du khurbn, stimulée par la fracture, l’écartèlement entre les deux poésies, dans des langues et des traditions si différentes.

Après avoir poétiquement parcouru le monde, Rothenberg revient à ce non-lieu, à ce point aveugle dans l’immensité de l’univers, à Ostrow- Mazowiecka.

Avec Khurbn, Rothenberg fait entendre sa voix aux côtés d’auteurs comme Paul Celan, Nelly Sachs, des prosateurs comme Primo Levi ou Robert Antelme, qui cherchèrent à nommer l’innommable au cœur de l’histoire de notre temps. Mais étant donné son parcours de la littérature universelle et ses diverses sensibilités, formes, Rothenberg forgea une écriture qui ne relève d’aucune norme préexistante. Rothenberg forgea, à partir de toutes ses expériences précédentes son canon personnel.

Il n’a pas d’interlocuteur métaphorique privilégié comme les poètes yiddish. Les présences auxquelles il s’adresse, en les tutoyant sont des absences. Des absences qu’il chérit. Ce qui est prodigieux c’est la diversité, sémantique, lexicale, incluant des vocables étrangers à l’américain, comme l’allemand ou le yiddish.

Dans sa déploration sur la langue abolie, la langue coupée, l’instrument même du poète, vient en premier. Ce bouquet changeant, disparate, composite, hétérogène que Rothenberg a composé tout au long de son parcours vient troubler et bouleverser le lecteur. Cette langue inconnue et assassinée, il la tutoie. « Désastre dans la langue de la mère ses paroles vidées du parler ».

L’évidemment des lieux où cette langue avait cours, familière, maternelle, fraternelle, avec toutes les sensations spécifiques qui en font partie — les odeurs, les goûts, la pomme, la cannelle, le miel, — la gestuelle, les intonations, les idiomatismes qui la traversent, spécifiques ou adoptés de l’Europe, car le yiddish est l’Europe, à sa façon, comme l’écrit Kafka. Tout ce continent meurt sous la botte nazie et avec lui tout ce qui est humain dans l’homme. Tous ces anéantissements, tous ces évidemments, tous ces gouffres, il les tutoie.

Que te dirais-je douce ville ?

Que la maladie est encore en toi Que les morts continuent de mourir il n’y a pas de fin au mourir ? » Quant à son oncle bestialement assassiné, il ne peut dire sa souffrance et sa déchéance que dans sa propre langue, pourtant morte avec lui :

Dayn mames bruder farshvundn in dem khurbn un muz in mayn eygenem loshn redn loz mikh es redn durkh dir dos vort khurbn. Mayne oygn zaynen blind fun mayn khurbn ikh bin yetst a peyger.3 3. 1)« le frère de ta mère disparu dans le khurbn, doit parler dans ma propre langue laisse moi à travers toi dire le mot Dans ces trois lignes, la répétition quatre fois du mot « khurbn » proclame que c’est le seul terme adéquat, le vocable qui dit tout. Il le transmet à son neveu en héritage.

Dans la polyphonie de cette écriture, qui mêle les rythmes, les vers et la prose, deux tonalités dominent. L’une élégiaque et tragique évoquant l’effacement d’un monde, aimé à qui il s’adresse et qu’il tutoie ou qui le tutoie.

L’autre brutale, pleine d’anathèmes (di toyte kloles) et de malédictions pornographique avec des scènes de pédophilie dont l’aspect mièvre dissimule les instincts les plus bas, le poète ne reculant devant aucune audace ni métaphorique ni réaliste. Un champ lexical dégradant, scatologique, « femmes accroupies sur de longues planches pour chier “tels des oiseaux perchés sur des fils électriques” qui se barbouillent de fientes les uns les autres. “ Un langage crapuleux, effronté, indécent, qui déshumanise, animalise, les êtres, Les faisant s’entredévorer entre eux en se dépouillant de l’indispensable vital, orpailleurs de menues monnaies, comme de miettes de nourriture qui aurait peut être pu être salvatrice.

Tous les aspects du khurbn sont évoqués dans ce cycle de poèmes. De l’horreur à la complainte et l’élégie, à l’anathème, du soulèvement à l’abattage.

Rothenberg pousse l’audace jusqu’à une déshumanisation totale de l’homme, non pas de cet être spirituel que nous aimons à voir en nous, mais une déshumanisation de la corporalité en exposant à l’air les boyaux, les tripes, le foie où se loge un

L’espèce humaine a perdu sa face. Il n’est plus qu’entrailles déchiquetées sans liens. Retour au tohu-bohu.

Tout ce que ces temps exigeaient ou la merde du poème Déversa sur le mur et le sol Le sexe déchiqueté parties génitales lacérée par les griffes des chiens”… Plus un mystère les corps nus puis les corps Désossés et pourris… … » leurs longues entrailles pendantes… Se pose alors au poète la question essentielle … quelle lutte sa rage de beauté doit livrer pour faire un poème si laid qu’il chasse les autres voix Car seul ce type de poème, celui de Rothnberg, par sa violence inouïe, reste pour sauver l’homme dans l’homme, pour sauver l’espèce humaine en dévoilant l’extrême de la souffrance et de la « laideur ».

Quand, à ses débuts, Rothenberg, éclatait dans tous les sens et faisait éclater le monde avec lui, il ne pouvait pas prévoir où cette course effrénée le menait. Mais quand vient le temps des bilans, en lisant l’ensemble de ses écrits, une diversité, mais aussi une cohérence sans faille dans la démarche frappe le lecteur. La multiplicité, la diversité, le métissage, les mélanges ont abouti à réfuter à jamais la pureté mortifère.

C’est ce qu’on appelle un destin, c’est ce qu’on appelle faire œuvre.

Et l’auteur le souligne lui-même : « Je ne m’étais pas rendu compte, écrit-il, que (Os- trow-Mazowiecka) était à une vingtaine de kilomètres de Treblinka… », de la confrontation du poète avec l’anéantissement de sa famille naquit Khurbn. « les premiers poèmes que j’entendis à Treblinka furent pour moi le message le plus clair de la raison même de mon écriture de la poésie.

Ils sont aussi la réfutation absolue de “on ne peut plus écrire de poésie après Auschwitz.


  1. Poèmes traduits par Didier Pemerle, Jean-Pierre Faye et Jacques Roubaud
← Article précédent Retour au numéro 19