« Intellectuel » au sens que ce terme a pris en français au moment de l’Affaire Dreyfus, Pierre Vidal-Naquet l’était assurément. Être un « intellectuel », dans son cas, était la suite non pas naturelle, mais construite, nécessaire et assumée du choix qu’il avait fait d’être historien. Sur les raisons et les étapes de son choix, il s’explique longuement, à plusieurs reprises, notamment dans le recueil intitulé Le choix de l’histoire (Arlea 2004). Mieux que personne il sait qu’il y a une différence irréductible entre les mémoires et l’histoire, mais c’est un souci d’historien qui le travaille et l’incite à tirer au clair cet aspect de son histoire personnelle. Il aurait pu, il le constate lui-même, choisir d’autres voies dans ce qu’on commençait à appeler, vers 1950, les sciences humaines. Dans ses rationalisations du moment, et qu’il ne récusait pas dans l’après-coup, il disait que la discipline historique donnait une vue sur la totalité d’une période, d’une culture, d’un événement. Faire de l’histoire, se faire historien était pour lui une façon de ne renoncer ni au concret des faits singuliers ni à la réflexion philosophique.
C’est en tout cas dans cet état d’esprit, avec cette ambition, qu’il choisit son domaine : l’histoire de la Grèce antique. Une histoire profondément novatrice, pénétrée d’anthropologie. Elle s’affirme d’abord et se révèle au public dans le recueil intitulé Le Chasseur noir (1re édition Maspero 1981), dont le contenu est parfaitement synthétisé dans le sous-titre Formes de pensée et formes de société dans le monde grec. Ce livre avait été précédé d’un i ll b i i sera suivi, jusqu’à la fin de sa vie, d’une longue série d’études qui ont profondément renouvelé, élargi, approfondi le champ des études grecques.
Mais d’emblée, le travail de l’historien, chez Pierre Vidal-Naquet, est inséparable de l’historiographie, d’une part, et, d’autre part, d’une enquête sur la façon dont notre propre pratique et pensée politique s’articulent sur ce que nous savons de ce que faisaient et pensaient les Grecs.
Choisir la Grèce ancienne, ce n’est donc pas se limiter à l’exploration du passé. Mais la conscience du présent informe de façon bien plus directe et pressante la démarche de l’historien et, dans le cas de Pierre Vidal-Naquet, contribue à dessiner sa figure d’intellectuel. Cela encore, il le dit avec insistance et lucidité dans ses Mémoires (Seuil, La Découverte, 1995 et 1998) : son enfance a été marquée par les récits que lui faisait son père sur l’Affaire Dreyfus : l’histoire d’un crime dont s’étaient rendus coupables la justice, l’armée, l’opinion publique ; l’histoire aussi de la bataille que des intellectuels avaient menée pour dénoncer l’injustice, en analyser les causes, faire la lumière sur les mensonges qui ont permis l’injustice et obtenir que la vérité éclate et soit reconnue.
L’enfance de Pierre Vidal-Naquet prend fin le 15 mai 1944 quand ses parents sont arrêtés par la Gestapo à Marseille pour être tués à Auschwitz.
Lui-même échappe à leur sort par une espèce de miracle. Dès lors, à partir surtout du moment où on commence à se faire une idée de ce qu’a été l’extermination des juifs, la question proprement i i ll l i il PIERRE VIDAL-NAQUET (1930-2006) Charles Malamoud
Au cours de sa vie, Pierre Vidal-Naquet a été amené à se prononcer sur toute sorte de questions en relation avec l’injustice faite aux individus et aux peuples. Le plus souvent, ces prises de position s’accompagnaient d’études (des préfaces notamment) qui mettaient en lumière l’histoire et le contexte du problème en cause. Mais, il nous le dit lui-même : deux « affaires », deux quêtes de vérité ont marqué de façon décisive son destin d’historien du temps présent et donc d’intellectuel et de citoyen. D’abord, « l’affaire Audin », commencée en 1957 ; puis, à la fin des années 1970, le combat contre les « négationnistes ». Dans l’un et l’autre cas, c’est d’abord des systèmes de mensonges et de falsifications que Pierre Vidal- Naquet entend révéler et démonter.
À l’affaire Audin, Pierre Vidal-Naquet a consacré une série d’écrits regroupés dans le volume publié sous ce titre aux Éditions de Minuit en 1989 ; se rapportent au même sujet La Torture dans la République (Minuit 1972), Les crimes de l’armée française (Maspero 1975), Face à la rai- son d’État, un historien dans la guerre d’Algérie (La Découverte 1989). « C’est la guerre d’Algérie qui a fait de moi un dreyfusard en action », écritil dans Le choix de l’histoire : le mathématicien Maurice Audin, arrêté par les parachutistes de l’armée française pendant la bataille d’Alger le 12 juin 1957 est déclaré « disparu » à la suite d’une évasion. Il apparaît vite qu’en réalité il est mort sous la torture. Avec quelques amis, Pierre Vidal- Naquet entreprend de faire la lumière et montre que la torture, contrairement à ce qu’affirment sans cesse les autorités, est couramment pratiquée par la police et l’armée. Faire comprendre ce que révèle ce fait quant au fonctionnement de la démocratie en France, voilà ce qui sera le premier grand combat de l’intellectuel Pierre Vidal- Naquet. C’est par là que commence son engagement « anticolonialiste », engagement qui jamais ne bridera sa liberté de jugement.
Le combat contre la « petite secte » des « Assassins de la mémoire » (tel est le titre du recueil publié à La Découverte en 1987) a été, j’en fus le témoin, une expérience infiniment douloureuse. L’entreprise des « révisionnistes » visait à faire admettre l’idée que les chambres à gaz n’avaient pas existé et qu’en somme la Shoah était un mythe. Pierre Vidal-Naquet démonta patiemment, point par point, les impostures, les falsifications et les paralogismes de ces discours.
Juif de par le destin de ses parents, juif aussi par l’histoire de son temps, intellectuel « dreyfusard », auteur d’une étude magistrale sur la fin du judaïsme antique (à propos de Flavius Josèphe), évidemment impliqué dans les tourments et les débats dramatiques suscités par le conflit entre Israël et les Palestiniens et leurs voisins arabes, Pierre Vidal-Naquet était-il un intellectuel juif ? À cette question on ne peut répondre brièvement. Il était certes tout à fait étranger à toutes les formes de la religion et de la tradition juives. Des occasions se présenteront, je l’espère, qui permettront d’introduire à une analyse plus détaillée des rapports de Pierre Vidal-Naquet au judaïsme. Pour qui fut le témoin de sa vie et le lecteur constant de ses écrits, il est clair que c’était, comme on dit en yiddish, « a mensch ».