ezyk Le Club des incorrigibles optimistes 1 a été accueilli lors de sa parution en 2009 par une critique plus qu’élogieuse et a reçu le prix Goncourt des Lycéens ainsi que le prix des lecteurs de Notre temps. Ces prix sont plus que mérités. L’auteur, d’abord avocat puis scénariste et auteur dramatique, a rédigé durant six années ce roman de 700 pages qu’on lit avec passion et émotion.

Son personnage principal, Michel, est un jeune garçon qui fête en 1959 ses douze ans. On redécouvre avec lui cette génération qui s’ennuyait dans la France corsetée d’avant Mai 68, dont les aînés devaient, dans un silence insupportable, participer à la guerre d’Algérie ou déserter, tandis que ses intellectuels choisissaient ou non d’ouvrir les yeux sur ce qui se tramait de l’autre côté du Mur.

Ce roman d’apprentissage, construit comme un long flashback vers les années 60 à 64, est l’hommage de l’auteur aux victimes du stalinisme, à travers l’histoire et les portraits d’un petit « club » d’exilés désenchantés, qui se réunissent régulièrement pour jouer aux échecs, au fond d’un café de la place Denfert-Rochereau. Tous ont en commun, outre cet « incorrigible optimisme » qui faute de mieux, les maintient en vie, un lourd passé de l’autre côté du rideau de fer, et un désespoir que l’exil ne guérira jamais, comme le rappelle de façon poignante la citation de Dante qui clôt le roman :

Et toi tu t’en tires en laissant en arrière Ceux à coté desquels ta vie aura coulé :

C’est là le premier coup qui frappe l’exilé.

Tu sentiras, bien loin de Florence et des nôtres, Qu’il est dur de monter par l’escalier des autres, Et combien est amer le pain de l’étranger.2 1 Jean Michel Guenassia Le Club des incorrigibles Le Cercle littéraire des amateurs d’éplu- chures de patates3 a aussi rencontré un succès justifié. Comme le précédent, il a indirectement une visée pédagogique qui en fait le cadeau idéal pour adolescents. L’une de ses auteures écrit pour la jeunesse, d’où peut-être cette fraîcheur de plume et d’esprit qui crée le double ton, sérieux pour les parties historiques, léger pour les aventures de l’héroïne.

Ce roman épistolaire commence à Londres en janvier 1946 : une jeune journaliste ne trouve pas de thème pour son futur livre et dans le même temps, cherche à honorer une commande d’article pour le Times sur « les vertus pratiques, morales et philosophiques de la lecture. » Elle a entendu parler d’un « cercle littéraire » qui a réuni, durant toute la guerre, des habitants de l’île de Guernesey, et elle les contacte. Elle reçoit bientôt des lettres de chacun des membres de ce petit « club » avec des considérations sur leurs lectures, des récits de leur vie sous l’occupation allemande, des autoportraits, des confidences, le roman par lettres se prêtant bien à une telle découverte de personnalités, tonalités et histoires différentes.

Le petit cercle de lecteurs s’est réuni tous les quinze jours, chacun présentant aux autres un livre qu’il a aimé, créant le « club » : « A force de lire, de parler de livres et de nous disputer à cause d’eux, nous en sommes venus à nous lier étroitement les uns aux autres (…) nos soirées se sont transformées en moments chaleureux et animés.

À tel point que de temps en temps, nous en arrivions presque à oublier la noirceur du dehors.» Le récit de la naissance du petit cercle de lecteurs donne bien le ton général du roman, entre éléments tragiques et lutte pour le quotidien : le club s’est réuni la première fois non pas autour de livres, mais pour un dîner interdit puisque toutes les denrées étaient confisquées par l’occupant. Le

repas réconforte les participants qui en oublient le couvre- feu. À leur sortie, ils sont surpris par une patrouille. Une participante improvise un mensonge : « Nous assistions à une réunion du cercle littéraire de Guernesey, et la discussion du soir était si captivante que nous en avons tous perdu la notion du temps. » Et la chance suit : « Aussi improbable que cela puisse paraître, les Allemands autorisaient, voire encourageaient, les initiatives culturelles et artistiques insulaires. Ils voulaient prouver aux Britanniques que l’Occupation allemande était un modèle d’occupation. » Le Cercle peut donc se réunir chaque quinzaine tandis que l’Histoire continue : « Après le jour J, les Allemands ont cessé d’envoyer des navires de ravitaillement de France, à cause des bombardements alliés. Si bien qu’ils ont fini par être aussi affamés que nous, et par tuer des chiens et des chats pour se nourrir. » Ainsi, la vie quotidienne est évoquée dans chaque lettre, depuis les restrictions et la disette, (le premier navire de la Croix Rouge accoste à Guernesey en décembre 1944) jusqu’aux diverses relations que nouent certains insulaires avec les soldats allemands, dans une palette de relations qui fait écho aux autres romans sur cette époque.

Le pire est aussi évoqué dans le cœur du roman : dans l’une des lettres, un des habitants raconte comment en mars 1944, il est envoyé par les Allemands dans le camp de Neuengamme où il rejoint les prisonniers chargés de ramasser les bombes qui n’explosaient pas lors des raids aériens. En avril 1945, il part avec les hommes encore valides, travailler à Belsen, où il découvre l’horreur des camps. Le récit se focalise alors sur la Shoah, à travers l’absence d’une des participantes du Cercle, disparue, mais omniprésente : « La seule fois où les livres ne m’ont été d’aucune utilité, c’est quand Elizabeth a été arrêtée par les Allemands pour avoir caché un pauvre travailleur esclave polonais, et a été envoyée en prison en France. Aucun livre n’a pu me réchauffer le cœur après ça, et pour longtemps. J’avais toutes les peines du monde à me retenir de gifler tous les Allemands que je croisais. (…) Elizabeth n’est toujours pas revenue. Nous sommes inquiets à son sujet. Remarquez, ça ne fait pas longtemps que la guerre est finie, il est encore possible qu’elle revienne. Je prie, aussi, parce qu’elle me manque affreusement. » Pour conclure sur ces deux romans, leur similitude de thème - un personnage jeune découvre l’histoire de la génération qui a précédé la sienne – reste superficielle. Dans Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, le mal est extérieur aux personnages, incarné par l’Allemagne nazie ; le secret finalement dévoilé est celui du destin d’Elizabeth dans le camp de Ravensbrück, à la suite de sa rébellion contre une kapo. Dans le roman de Guenassia, le Mal est dans le système soviétique, mais finit par tout contaminer : l’ennemi n’est pas l’occupant étranger, mais le frère, le proche, soi-même. Le secret dévoilé est celui de la faiblesse du personnage pris dans l’engrenage de la machine stalinienne.

Si Le Cercle littéraire des amateurs d’éplu- chures de patates se finit comme un roman d’apprentissage dont l’héroïne évolue vers plus de conscience et de maturité, la fin du Club des incorrigibles optimistes dément son titre.

Lorsque l’un des protagonistes évoque le passé, il conclut autant sur l’horreur du système stalinien que sur sa porosité, lorsque l’humain ne peut rester à l’écart de la folie: « Nous n’avons su éviter aucune erreur. Nous les avons toutes commises.

Rien ne pourra nous racheter. » Dans ce sens, le club de Guenassia se lit comme le constat désenchanté de témoins revenus de tout, définitivement exilés « à l’est d’Éden ».

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