On appelle hipster, la contre-culture cool des jeunes dans les années 1940, issue au départ de la vie urbaine nocturne des Afro-américains. Ils portaient des costumes flamboyants (Zoot suits) et vivaient une culture de club proche de celle d’aujourd’hui. On a associé le Be-Bop, une forme nouvelle de jazz, à ce groupe. Cf. Luis Alvarez, The Power of the Zoot : Youth Culture and Resis- tance during World War II, Berkeley, CA : University of California Press, 2009. Dans son autobiographie, Malcolm X a aussi raconté comment il a été hipster (Cf. The Autobiography of Mal- colm X, Alex Haley ed., New York : Grove Press, 1965 ; trad. fr, L’autobiographie de Malcolm X, Paris, Presses Pocket, 1999).
John Gerassi, Talking with Sartre : Conversations and Debates, New Haven, CT : Yale University, 2009, p. 113, and Jonathan Judaken, Jean-Paul Sartre and the Jewish Question : Anti-Antisemi- tism and the Politics of the French Intellectual, que le problème à poser était celui de la façon dont les Blancs traitaient les Noirs. Sa réponse fut une révélation pour Sartre. Quand il revint à Paris, il écrivit Réflexions sur la question juive, où il discute la question juive en tant que problème de l’antisémite, de la haine antisémite des Juifs.3 Une grande partie de mon travail concerne l’apparition de communautés invisibles. Par invi- sible, je n’entends pas ici un échec pour réfléchir la lumière. Invisible renvoie aux forces sociales qui influent sur la perception, lorsqu’une personne est perçue comme absente alors qu’elle est là, devant tout le monde. La discussion qui va suivre peut être comprise grâce à une analogie. Si l’on est dans une pièce sans lumière, on peut croire qu’on est seul. Si on allume une allumette, un petit ensemble d’autres personnes apparaîtront. Et davantage encore, si on allume une bougie. Et si l’on doit utiliser la bougie pour trouver l’interrupteur électrique, tous ceux qui sont dans la salle viendront à la lumière. La conclusion ? Ne voir personne n’implique pas qu’il n’y ait personne. Il importe de mettre en question notre mode de perception et d’explorer les mécanismes sociaux de pouvoir qui affectent ce que nous voyons et voulons voir.
L’idée que la question afro-juive est quelque chose de complexe ne va pas de soi. On peut penser, de prime abord, qu’elle soulève en même temps des questions sur le problème noir et sur Lincoln, Nebraska : University Nebraska Press, 2006, pp. 159–160.
le problème juif, comme si l Afro juif rencontrait à la fois le racisme anti-noir et l’antisémitisme.
Lorsqu’on se place du point de vue du judaïsme, la question de la convergence entre des personnes d’origine africaine et d’autres d’origine juive ne présenterait aucun caractère spécifique et le « problème » ici encore serait tout simplement le racisme anti-Noir et l’antisémitisme. Une difficulté apparaît cependant lorsque le raciste anti-Noir est juif et qu’il refuse de reconnaître les Afro-juifs ou qu’il pense que l’Afro-Juif est impossible, qu’il ne peut pas exister. Curieusement, il y a des Juifs noirs qui rejettent l’idée qu’une personne puisse être à la fois blanche et israélite. Ils admettent l’existence de personnes de race blanche qui se disent juives, mais ils affirment qu’il n’y a pas de lien biologique ou historique entre ces gens et ceux de l’ancien Israël. Ils soutiennent que les anciens Israélites auraient été des gens de couleur, comme ceux d’aujourd’hui4.
Formulée en termes biologiques, cette revendication des « Israélites noirs »5 est cependant une épée à double tranchant. Le développement récent de la génétique révèle la façon dont l’histoire biologique et généalogique ne peut résoudre les questions qui se posent à propos des ancêtres des gens.
Le domaine florissant de la génétique juive se rattache à ces questions, mais il pose beaucoup de problèmes : même si quelqu’un possède le matériel génétique d’une personne d’Afrique du Nord 4. Cf., par exemple, Yosef A.A. ben-Jochannan, We the Black Jews : Witness to the « White Jewish Race » Myth, Volumes I & II (Baltimore, MD :
Black Classics Press, 1993).
La démarche qui consiste à rattacher le judaïsme aux Juifs et les Juifs aux Hébreux et aux Israélites crée une nouvelle série de questions. Tout comme celle qui rattache les personnes originaires d’Afrique à la population noire d’aujourd’hui. En plus de la question des Afro-juifs, il y a celle des Juifs noirs. Même si l’expression afro-juif peut le laisser croire, ce qualificatif n’est pas réversible : juif noir n’est pas identique à afro-Juif. Un Juif aborigène d’Australie, par exemple, n’est pas un Afro-juif. (on pourrait réinscrire l’africanité dans une autre lecture des Aborigènes d’Australie, mais ce serait alors dans un sens primordial, qui s’applique assez bien à tout le monde, puisque nous sommes tous des homo sapiens.) Pour les Juifs, une grande partie du problème est compliquée par un désaccord général sur ce qui compte pour savoir qui est juif. Bien que certains revendiquent l’idée, au sens racial-ethnique du terme, d’un groupe d’Hébreux ou d’Israélites dont la religion est le judaïsme, leur revendication se heurte à des éléments qui la déstabilisent d’emblée. Par exemple, il y a eu et il y a encore des gens qui parlent hébreu ou qui descendent des Hébreux ou des Israélites, qui ne pratiquent pas le judaïsme, mais qui peuvent appartenir à la catégorie des Juifs à cause de certaines dimensions de la loi juive ou Halakha : si leurs mère sont juives, ils sont juifs. Ensuite il y a ceux qui ne viennent
pas des Hébreux, mais qui sont considérés comme juifs par la Halakha : si leurs ancêtres ont été convertis au judaïsme, qu’ils ont continué à pratiquer le judaïsme et qu’ils en descendent par leurs mères, ils sont juifs. Et puis il y a ceux et celles qui, par exemple, descendent du peuple hébreu, qui sont nés juifs, mais n’ont pas le droit d’épouser des Juifs ou des Juives, toujours en raison de la Halakha : si une femme juive commet l’adultère, l’enfant de cette relation illicite (appelé mamzer), bien que juif, n’est pas autorisé à épouser un Juif ou une Juive (les Conservateurs, les Réformés, et les Juifs reconstructionnistes rejettent cette pratique comme immorale et barbare, mais il y a des Juifs orthodoxes qui la maintiennent). De plus, il y a différentes confessions juives avec des conceptions radicalement différentes concernant la place et l’interprétation de la Halakha dans la vie juive contemporaine. Pour les Réformés et le judaïsme reconstructionniste, un parent juif, la mère ou le père, suffit. Ces différentes conceptions, allant de l’orthodoxie à la reconstruction, affectent la notion d’être juif par naissance. Bien que le judaïsme rabbinique affirme que l’on naît juif par sa mère, les anciens Judéens étaient patrilinéaires, ce qui est en conflit avec la Réforme et le judaïsme reconstructionniste, parce que, même s’ils reconnaissent à un individu qu’il est juif par son père, ces judaïsmes doivent aussi reconnaître comme juifs tous ceux dont la mère seulement est juive. Encore une complication de fait, bien que théoriquement non pertinente pour les Juifs qui préfèrent la filiation patrilinéaire : pensez à l’importance des noms de famille Cohen, Levi, Benjamin, Isaacs, Juda, Ruben ou Siméon, ou, chez les Juifs d’Ethiopie (et peut-être partout dans le monde), Salomon. Pour qui cherche à donner une identité à ce mélange, on peut imaginer les problèmes qu’il rencontrerait si d’autres difficultés se présentaient encore !
A première vue, la question de la « race », telle qu’elle se pose pour la diaspora africaine semble n’avoir aucun rapport avec la question juive, jusqu’au moment où l’on se rend compte qu’historiquement la réalité mélangée, multiraciale, des Juifs intervient dès que l’on emploie le qualificatif hébreu ou israélite. Dans le Nouveau Monde en particulier, afro désigne cependant un groupe mixte, de sorte que la couleur de la peau y est quelque chose de très fluide, qui va du clair au foncé. Ce qualificatif, comme Frantz Fanon l’a montré dans Peau noire, masques blancs, est aussi ce qu’on peut appeler un schéma historico-racial, à propos duquel il faut rappeler que les groupes dont descendent les Afros modernes et les peuples noirs n’étaient historiquement ni africains, ni noirs.6 On a beaucoup fait en sorte de les constituer comme tels. L’histoire politique, économique et mythico-symbolique, qui a conduit à l’émergence de ce schéma, entrave les ressources intellectuelles nécessaires à l’étude de la population noire.
Aujourd’hui, par exemple, une condition est souvent mise à cette étude, qui déforme tout effort pour qu’elle soit menée de façon rigoureuse : il faut qu’elle commence par nier la réalité de son objet. En réfléchissant à ce qu’il a appris de son ethnographie des Noirs à Philadelphie, W.E.B. Du Bois a fait valoir qu’être né dans un groupe n’impliquait pas que l’on ait privilégié la connaissance scientifique de ce groupe.7 Il voulait dire par là que, même s’il était noir lui-même, il avait encore beaucoup apprendre au sujet des Noirs. Il devait 6. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris : Éditions du Seuil, 1952, chapitre 5.
International Publishers, 1968. Tr. fr., Les Ames du peuple noir, Paris, La Découverte/Poche, 2007.
considérer la perspective des sciences sociales. Sa compréhension de la population noire est venue après son étude. De même, de nombreux Juifs ont étudié les Juifs sous la pression des antisémites et ont investi l’identité juive que proposait l’adhésion à l’univers qui les rejetait. En d’autres termes, en plus des fausses formulations antisémites énoncées sur l’histoire juive, s’est aussi posé le problème des fausses formulations énoncées par les Juifs eux-mêmes sur leur propre histoire.
Le judaïsme est devenu soi-disant plus « authentique » en tant que religion et mode de vie né en Europe plutôt qu’en Asie occidentale ou en Afrique de l’Est. Une grande partie de ce phénomène a émergé à partir de la constitution d’Israël comme Etat juif. Bien que de nombreux sionistes aient été des Juifs laïques, ils ont confié l’autorité religieuse à des groupes qui étaient autrefois marginaux parmi les Juifs d’Europe, ce qui les a institués en contrôleurs de l’identité juive. Le résultat aujourd’hui est le fait, répandu dans le monde entier, que l’identité juive finit par être aux mains des ultra-orthodoxes parmi les Ashkénazes et les Sépharades. Bien que la plupart des Juifs, de ceux qui s’identifient en tant que juifs, ou en tant qu’israélito-hébreux, ne vivent pas en Israël, et que nombre d’entre eux continuent à vivre leur vie indépendamment de ce que déclarent les chefs rabbins d’Israël, l’impact de l’autorité des ultra-orthodoxes se fait surtout ressentir chez ceux qui appartiennent à des communautés dont les ancêtres ont cessé de pratiquer le judaïsme. Leur « retour » au judaïsme se fait presque toujours sous les auspices du Beth Din orthodoxe et ultra-orthodoxe et, dans certain cas, la reconnaissance n’est même pas garantie.8 8. Cf. : http://www.somethingjewish.co.uk/articles/1423_beth_din_bad_decisio. htm Un mythe commun à la diaspora africaine et à la diaspora juive est la soi-disant notion de « pureté », entendue comme une morphologie ininterrompue. En d’autres termes, une communauté qui revendique l’authenticité aujourd’hui peut faire appel à une « authenticité » qu’elle aurait eue dans le passé. Mais, pour y parvenir, on efface certains faits historiques, tels que la migration et les dangers qu’elle a fait courir à des communautés méprisées. D’autres méconnaissent les pratiques de mariage et la naissance d’enfants hors mariage. Il y a aussi les représentations erronées qui structurent la façon dont un grand nombre de gens imaginent l’histoire de continents entiers comme l’Afrique, l’Europe et l’Asie. La construction des deux extrêmes que sont le civilisé et le sauvage engendre la notion d’une Europe rationnelle opposée à une Afrique primitive et irrationnelle.
De l’Antiquité à l’époque de la première modernité, on peut pourtant étudier l’Afrique comme un vaste système de routes commerciales.
Cela rend suspectes les notions d’isolement africain et de primitivisme. Il faut au contraire examiner de près le fait que ce sont précisément les perturbations dans ce commerce qui ont déterminé l’histoire de la chrétienté au Moyen-Age, de ses lents efforts pour rétablir l’expansion jusqu’à la Renaissance et au mondialisme triomphant dans l’ère moderne sous la forme de l’Europe.9 Cette expansion a entraîné l’apparition de catégories raciales prototypiques, ce qui est manifeste avec le mot raza, né dans la péninsule ibérique au Moyen Age, qui se réfère à des races de chiens, de chevaux, et, lorsqu’il est appliqué aux personnes, aux 9. Pour une analyse de cette crise au Moyen Age et de l’expansion qui a conduit à l’âge moderne, cf. Cedric Robinson, An Anthropology of Marx- ism, Aldershot, UK : Ashgate, 2001.
Maures et aux Juifs. L héritage de cette conver gence est double. D’un côté, il n’y a presque pas de distinction entre les Maures et les Juifs, à cause de l’identification des Africains du Nord comme juifs ou maures (beaucoup de Chrétiens d’Afrique du Nord ont été convertis à l’Islam à partir de là). D’un autre côté, la compréhension géo-raciale des Maures fait se rencontrer deux régions : l’Asie occidentale et l’Afrique par l’Islam ; l’Asie occidentale et l’Afrique par le judaïsme.
Bien que le christianisme ait aussi amené l’Asie occidentale en Afrique, la romanisation et l’est-européanisation du christianisme ont conduit à l’ignorance de l’histoire africaine, du moins dans ses considérations théologiques. A partir de la Trinité chrétienne, on imagine l’Afrique du Nord comme un lieu de pensée européenne. Mais, pour ceux tout du moins qui considèrent que l’éloignement géologique de l’Asie occidentale par rapport à l’Afrique ne va pas de soi, il y a un hic : l’Asie occidentale n’est-ce pas l’Afrique orientale ?
Une préoccupation similaire a affecté l’émergence du judaïsme dans le monde romain antique.
Les rabbins savaient bien que les habitants de la Judée avaient adopté de nombreuses pratiques romaines et que les Chrétiens n’étaient pas les seuls à être prosélytes.11 Les Judéens (le peuple de 10. Cf. David Nirenberg, “Race and the Middle Ages : The Case of Spain and the Jews,” in Rereading the Black Legend : The Discourses of Religious and Racial Difference in the Renais- sance Empires, eds. Margaret R. Greer, Walter D.
Mignolo, et Maureen Quilligan, Chicago : University of Chicago Press, 2007.
University of California Press, 1999) ; Harold Judée) ont proposé leurs rituels et leurs pratiques au monde romain, ce qui en a fait une communauté très efficace de prosélytes, puisque leur nombre a augmenté de près de 8 000 000 au cours du premier siècle de l’ère commune. Cette tendance s’est maintenue jusqu’à la conversion de l’empereur Constantin au christianisme, qui a frappé d’illégalité (sous peine de mort) la conversion au judaïsme d’autres groupes, chrétiens en particulier. Et ce décret a contraint les Juifs à devenir endogames, dans le monde antique tout du moins.
Nous ne devrions cependant pas oublier que le monde romain était multiracial et qu’il s’élargissait au Nord jusqu’à la Bretagne, s’étendait au Sud aussi loin que le Sahara, et à l’Est jusqu’à la Mésopotamie, l’Irak contemporain. En ce sens, beaucoup de ceux que nous considérons comme les Juifs d’aujourd’hui reflètent des groupes très divers et répandus sur un vaste territoire géographique.
Chaque partie du terme afro-juif soulève aussi des problèmes spécifiques. Du côté afro, en s’inspirant à nouveau de Du Bois, il y a le problème de la double conscience, dans un monde où être noir ne doit pas être une norme —ou pire, ne doit pas être normal.12 Cette conscience suppose à la fois M. Schulweis, Finding Each Other in Judaism : Meditations on the Rites of Passage from Birth to Immortality (New York : UAHC Press, 2001), p. 66, et Simon Glustrom, The Myth and Reality of Judaism (West Orange, NJ : Behrman House Publishers, 1989, p. 150.
que les Noirs se voient à partir du regard raciste anti-Noir et que ce regard est lui-même considéré comme défectueux. Elle implique également de négocier avec l’histoire de la déshumanisation (l’esclavage, le racisme). D’autres problèmes sont spécifiques au côté juif. La persécution des Juifs à travers l’histoire alors que le judaïsme est le fondement de la religion d’un grand nombre de persécuteurs. Ou encore, le problème interne de la signification du mot juif, dans des termes qui ne sont pas ceux de la discrimination dans le monde moderne mais qui sont ceux de la loi juive.
Autrement dit, du point de vue du judaïsme, le Juif est celui ou celle qui vit selon la Torah, ainsi chaque Juif devient en fait un prêtre, ce que Nietzsche avait compris 13. Du fait que certains Juifs, comme les Cohen et les Levi ont des rôles spécifiques du point de vue de la loi, chaque Juif est comme « en réserve ». Même les Juifs laïques se trouvent souvent eux-mêmes dans la situation d’avoir à remplir un rituel qui exige la présence de Juifs alors qu’il n’y a pas de Juifs religieux parmi eux.
Venons-en maintenant à l’essentiel. Il y a maintenant une question afro-juive, en raison d’un problème qui se pose à la fois dans l’histoire juive et dans l’histoire de la formation des Noirs. L’histoire juive a ses origines dans les conquêtes des peuples antiques de Judée et dans les débats sur la séparation par rapport à l’assimilation. Chez les Grecs et les Romains, il s’agissait, pour de nombreux Judéens, de savoir ce qui appartient à César et ce Science 56 (March 2000) : 13–27. Cf. aussi mon analyse de Du Bois dans Lewis R. Gordon, An Introduction to Africana Philosophy (Cambridge, UK : Cambridge University Press, 2008).
Il se trouve que le découplage de l’appartenance religieuse et de l’appartenance tribale a fait émerger une autre voie pour la pleine citoyenneté, en particulier dans les colonies européennes cherchant une présence majoritaire blanche. La séparation de l’Église et de l’État en Amérique du Nord voulait dire que la religion de quelqu’un ne pouvait être invoquée pour lui refuser la citoyenneté. Mais du fait que l’identité raciale a aussi été une exigence de la citoyenneté dans les pays d’Amérique du Nord (et la plupart des pays d’Amérique), le chemin d’accès à l’assimilation pour les Juifs européens était évident : devenir blancs. Ce n’est que récemment qu’on a vu apparaître des études sur les efforts faits par des Juifs pour devenir des Blancs, mais ces études négligent un élément supplémentaire : l’impact du traumatisme de la Shoah.14 Le 14. Pour la façon dont les Juifs européens et d’origine européenne sont devenus blancs, cf.
Karen Brodkin, How Jews Became White Folks and What That Says About Race in America (New Brunswick, NJ : Rutgers University Press, 1998) et Eric L. Goldstein, The Price of Whiteness : Jews, Race, and American Identity (Princeton, NJ : Princeton University Press, 2007). Ces livres se concentrent sur les Juifs aux Etats-Unis, une ancienne
traumatisme de l Holocauste a fait de l expérience des Juifs européens non seulement l’expérience des Juifs européens, mais l’expérience juive par excellence. La culpabilité, les traumatismes et les entreprises de réparation et de rédemption ont conduit à une réécriture de l’histoire juive qui produit les pratiques sociales des communautés juives dans le monde entier, même celles qui, par exemple, n’ont pas encore récupéré la mémoire de l’Inquisition.
En fait, un grand nombre de descendants de l’Inquisition vivent aujourd’hui en Amérique latine, et ce dispositif les atteint de plein fouet : un certain récit contemporain les accuse d’impureté du point de vue d’une soi-disant pureté halakhique, ce qui les taxe d’inauthenticité ou de caractéristiques négatives, les privant ainsi de leur histoire de lutte et de résistance.
Le problème de l’apparition des Noirs dans l’histoire s’est posé de la manière suivante. Les Noirs ont souvent été décrits comme ne faisant pas partie de l’histoire en tant qu’acteurs. Cela signifie que, sauf de façon exceptionnelle, leur histoire n’a pas été écrite, même dans les pays où ils étaient la majorité. Ou bien elle a été écrite d’une façon qui les rendait absents. Si l’on considère, par exemple, la hiérarchie mythique des civilisations, partout où il y avait de la civilisation, il n’y avait pas de Noirs. Cela signifie que des pays (y compris des pays à majorité noire) ont été blanchis, au point de faire disparaître les Noirs. Une logique similaire s’applique à la citoyenneté. Bien qu’il y ait eu des exceptions, les Noirs ont été, en général, régis par la logique d’une essence qu’on leur imposait. Ainsi, rien de ce qui venait d’Africolonie qui a construit son identité nationale sur la suprématie blanche. Des comparaisons peuvent être facilement réalisées en ce qui concerne, par exemple, l’Afrique du Sud, l’Australie, et de nombreuses anciennes colonies européennes. que (des Noirs) n était légitime, mais seulement les trésors qui avaient été introduits en Afrique.
Une telle répression a engendré une logique persistante d’illégitimité. La souffrance noire, considérée comme légitimement imposée, n’est pas en mesure de justifier des réparations pour les Noirs. La souffrance des Noirs se présente comme une limite à une anthropologie de l’égalité. Et, plus pertinent pour la question afro-juive, l’histoire des Noirs, en tant qu’histoire de l’esclavage au cours de la période de l’expansion mondiale de la chrétienté, est considérée comme une histoire de la christianisation. En d’autres termes, les Noirs sont censés être entrés dans le monde moderne en tant que chrétiens, avec comme résultat la présupposition selon laquelle ils n’offrent pas de résistance ontologique au christianisme15.
En d’autres termes, tous les Noirs ont été transformés en chrétiens, malgré l’histoire de l’expansion coloniale islamique, qui a toujours été accompagnée d’une présence juive. Des formes de résistance ont aussi réellement existé, représentées par des interprétations culturelles divergentes de la vie spirituelle et des réglementations africaines.
La conséquence, au sens quasi anthropologique, est que le Noir symbolise une forme particulière 15. Ce n’est pas une thèse tout à fait fausse pour certaines communautés africaines. Voyez, par exemple, Jean Comaroff and John Comaroff, Of Revelation and Revolution, vol. 1, Christianity, Colonialism, and Consciousness in South Africa (Chicago, IL : Univeristy of Chicago Press, 1991) et Olúfémi Táíwò, How Colonialism Preempted Modernity in Africa (Bloomington, IN : Indiana University Press, 2010). Corey Walker propose un récit intéressant sur ces questions : A Noble Fight.
African American Freemasonry and the Struggle for Democracy in America (University of Illinois Press, 2008).
de christianisme. Même les Afro musulmans sont souvent perçus comme des chrétiens clandestins ou des crypto-chrétiens.
Une difficulté supplémentaire vient de ce que l’on étudie souvent les communautés juives avec un mauvais ensemble de questions, telles que : qui sont les vrais Juifs ? Et, s’il y a des Afro-juifs, combien d’entre eux sont-ils de vrais Juifs ? Je ne pense pas que ce soit aux chercheurs d’élaborer une définition du peuple juif (même si c’est un défi pour les rabbins et les philosophes de la pensée juive).
Une autre raison a déjà été mentionnée : la plupart des Juifs ont du mal à s’entendre sur qui est juif, et il est nécessaire d’interroger et de critiquer la présupposition de l’existence d’une identité juive authentique (ceux qui sont « vraiment juifs »). En me fondant sur le schéma développé par Diane et Gary Tobin, je préfère le modèle des « communautés juives identifiées. »16 Certains critiques pourraient objecter que cela peut conduire à étudier des communautés douteuses, au statut juif douteux.
Je réponds que je ne connais aucune communauté juive aujourd’hui dont les origines ne soient pas douteuses. Même ceux qui pensent qu’un groupe est juif si sa judéité consiste à correspondre aux attentes des ultra-orthodoxes de la légitimité (à savoir, sont juifs ceux qui descendent de convertis par des rabbins ultra-orthodoxes) sont confrontés à ce doute. Je pense enfin qu’il est plus important d’en apprendre davantage sur l’histoire du peuple juif (dans toute sa diversité), telle qu’elle est racontée à travers l’histoire orale, les documents et la recherche archéologique, et d’examiner les problèmes soulevés par ces approches et ces données. Pour qui adopte une telle démarche, la chose la plus imprudente serait d’empêcher les gens de raconter leur propre histoire.
La conclusion est évidente et simple : il faut reconnaître que les communautés qui vivent sous la rubrique du judaïsme sont diverses, répandues dans le monde entier et faiblement connectées. De cette manière, nous pouvons nous atteler à la tâche importante d’étudier ce que chaque groupe juif apporte à la compréhension de la vie juive. Je suis convaincu que ce sera un portrait précis des hommes et des femmes qui composent aujourd’hui le peuple juif.
- ↩ Ronald Hayman, Sartre : A Biography, New York : Carroll & Graf Publishers, 1987, p. 220. Cf.
- ↩ Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive, Paris, Gallimard, 1946.
- ↩ Ces black Jews se définissent eux-mêmes comme des Israélites ou comme des « Israélitohébreux ». Pour eux, c’est une façon de dire que les « vrais Israélites » sont noirs. Israélite n’est pas à prendre ici au sens français du terme. ou d Asie occidentale, cela ne signifie pas que son lointain ancêtre ait été de Judée. Mais, comme nous le savons tous, les fanatiques trouvent le moyen de défendre une telle revendication. Cependant, s’il s’avérait qu’il n’y a aucun lien génétique entre la plupart des membres passés et présents du peuple juif, il faudrait que le Juif noir, le Juif brun, le Juif rouge, ou le Juif blanc, fassent un gros effort de réflexion pour faire appel à leur passé juif en des termes autres que théologiques.
- ↩ W.E.B. Du Bois, The Autobiography of W.E.B. Du Bois : A Soliloquy on Viewing My Life from the Last Decade of Its First Century, New York :
- ↩ Cf., parmi les historiens et les rabbins, Shaye J.D. Cohen, The Beginning of Jewishness : Bound- aries, Varieties, Uncertainties (Berkeley, CA :
- ↩ W.E.B. Du Bois, The Souls of Black Folk : Essays and Sketches (Chicago : A.C. McClurg & Co., 1903) ; cf. aussi Du Bois, “The Study of Negro Problems,” The Annals of the Ameri- can Academy of Political and Social Science XI (January 1898) : 1–23. Republié dans The Annals of the American Academy of Political and Social
- ↩ Cf. Friedrich Nietzsche, Zur Genealogie der Moral, ed. Giorgio Colli and Mazzino Montinari (Munich : Deutscher Taschenbuch Verlag, 2002). qui appartient à Dieu. Comme nous l avons vu, le christianisme a tenté, avec l’empereur Constantin, une convergence entre l’Eglise et l’Etat, mais dans l’Etat moderne et laïque, les questions d’adhésion sont devenues en partie raciales. Du fait de la montée du colonialisme et du développement des conceptions de la modernisation qui l’ont accompagnée, les Juifs européens - des gens qui ont rarement été considérés comme des Blancs, parce que les Chrétiens européens considéraient le judaïsme comme étranger et davantage tribal que religieux, et parce que la blancheur est née avec la chrétienté - ont été atteints par un processus de blanchiment.
- ↩ Cf. Diane Kaufmann Tobin, Gary A. Tobin, et Scott Rubin, In Every Tongue : The Racial and Ethnic Diversity of the Jewish People, préfacé par Lewis R. Gordon (San Francisco, CA : Institute for Jewish & Community Research, 2005).