Le dernier roman de Boualem Sansal paru en 2008 chez Gallimard met en scène deux frères nés de mère algérienne et de père allemand, puis élevés dans une banlieue parisienne par un oncle immigré. Chacun des deux frères va tenir un journal, le « journal des frères Schiller » après un deuil épouvantable : le massacre par le GIA en 1994 de leurs parents et d’une partie des habitants de leur village natal près de Sétif. Ce drame va amener l’aîné à enquêter autant sur la « sale guerre » civile des années 1990 que sur le passé bien plus lointain et tenu secret de leur père, depuis son engagement dans les Jeunesses hitlériennes jusqu’aux camps de concentration où il a servi comme SS, avant de fuir l’Europe par la Turquie et l’Egypte pour se réfugier en Algérie.

Trois espaces et temporalités différents sont donc le décor du drame qui se noue dans Le vil- lage de l’Allemand: l’Allemagne nazie et la Shoah que découvre l’aîné, l’Algérie des années 95 où le GIA et les islamistes font régner la terreur, enfin les banlieues françaises gagnées par l’islamisme.

C’est essentiellement l’Algérie, sa patrie blessée, qui hante l’écrivain. Dans la conférence qu’il a donnée lors des Rencontres « Diasporas en dialogues » au Lutétia, dimanche 25 janvier 20091, (citations de sa conférence en italiques), Boualem Sansal a choisi de dénoncer inlassablement la situation algérienne depuis l’indépendance, la 1 Les rencontres Livres des mondes juifs et Diasporas en dialogue ont eu lieu les 24 et 26 janvier 2009 à l’Hômain mise du FLN sur tout l’espace politique et intellectuel, la montée de l’islamisme et les exactions du GIA.

Dans le roman, l’islamisme est envisagé comme le péril politique majeur des sociétés arabo-musulmanes en particulier du fait de son arrivée légale au pouvoir: « Papa est mort, assassiné, égorgé comme un mouton, et maman aussi, et leurs voisins, par de vrais criminels, les plus haineux que la terre ait portés, qui sont là, bien vivants, en Algérie, partout dans le monde, que beaucoup soutiennent, encouragent, félicitent, ils sont à l’ONU, ils font l’affiche à la télé, ils interpellent qui ils veulent, quand ils veulent, comme cet imam de la 17 qui a toujours le doigt pointé vers le ciel pour terroriser les gens, les empêcher de penser.2 » Cette compromission du pouvoir avec les islamistes est aussi évoquée lors de sa conférence : « Les jeunes Algériens d’aujourd’hui vont apprendre que leurs pères ont tué des milliers d’hommes et que leur Etat a amnistié ces criminels. » « Le terreau de l’islamisme est le verrouillage depuis deux siècles de tout l’espace religieux que ni les théologiens ni les intellectuels ne font évoluer : il est interdit de répondre aux questions que tout le monde se pose dans la vie quotidienne, par exemple si la télévision et ses images sont à proscrire comme toute représentation dans l’Islam.

Ce sont donc les plus rétrogrades qui répondent aux questions que se posent les jeunes et toute la LE VILLAGE DE L’ALLEMAND DE BOUALEM SANSAL:

UN VILLAGE PLANÉTAIRE ?

Chantal Steinberg

société. » Est ainsi posée la question de l’évolution des religions, « la part laïque » et ses transformations entre fidélité et changement, entre transmission et abandon, pour que l’étouffement cesse.

A quand les Lumières en terre d’Islam ?

A la montée de l’islamisme en Algérie et à la confiscation de l’espace public algérien par l’intégrisme, correspond dans les banlieues françaises un péril identique : « Rien de changé depuis dix ans sinon l’arrivée des islamistes, ces derniers temps. Il paraît que c’est à cause de la guerre en Algérie, à Kaboul, là-bas au Moyen Orient, et je ne sais où. Ils auraient fait de la France une base de repli, une plaque tournante. Putain de leur mort, en deux temps trois mouvements, ils ont levé des troupes et pris le pouvoir. Le temps d’ouvrir les yeux, tout est changé (…) C’est leur technique, boucher les horizons, faire du bruit à l’Est et appauvrir les gens pour les rapprocher du paradis. Des moutons qu’ils pilotent au doigt et à l’œil. 3» Et plus loin : « C’est ça le problème pour moi : comment tuer six milliards de refuzniks avant qu’ils ne se réveillent et ne se révoltent ? 4» « Six milliards de refuzniks » pour évoquer ceux qui refuseraient de se soumettre aux islamistes ; et ailleurs : « la cité, c’est déjà un camp de concentration (…) et pour finir, on est enrôlé dans les Kommandos de la mort en partance pour les camps afghans, et pas l’ombre d’un Juste à l’horizon 5». Que penser de cette constante reprise de l’histoire juive, de ses drames et de ses combats?

Le « village de l’Allemand » est-il si massivement un village planétaire ? 3 ibid page 81 Dans un premier temps, il semble que sous la plume de Boualem Sansal, il s’agit de l’image la plus adéquate pour traduire son immense angoisse face à une menace qui selon lui, est au monde arabo-musulman et au monde entier, ce que le nazisme a été en Europe puis dans le reste du monde: « Hitler a fait tomber tout ce que l’Alle- magne avait construit : philosophie, culture, etc. Dans tous les pays où l’islamisme triomphe, on assiste à la même chose. La différence, c’est que nulle part, sauf en Iran, l’islamisme n’a pu s’em- parer de la puissance d’un Etat. » Mais in fine, la question que pose le roman est celle de l’intérêt d’un tel rapprochement qu’on peut considérer moins comme procédé de dramatisation littéraire que comme un défaut de lecture de l’histoire.

Lorsque Boualem Sansal choisit de voir dans Le Village de l’Allemand et dans l’Algérie tout entière un village planétaire où se répète la tragédie de la shoah, il gomme les spécificités : celles de l’Europe à l’heure allemande, celles de l’histoire algérienne et des sociétés arabo-musulmanes. Or seule l’étude précise de cette histoire, de ses paramètres et moments critiques, pourrait mettre à jour ses fonctionnements et dysfonctionnements. Que l’auteur nous alerte sur une mondialisation de la faute et de la responsabilité, qu’il le fasse avec la plume d’un Algérien blessé, ne peut réduire la question des compromissions à une immense lâcheté, à une similitude désespérante. Cette distinction, puis distanciation, permet et la parole, et le combat, et le changement.

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