Né dans une période déjà haletante de modernisme, j’ai cherché à perfectionner. Il ne me suffisait plus d’interroger par la pensée pour répondre par des commentaires : c’était la parole que j’ai cherchée dans la simplicité de son authenticité. Je désirais que la question précède la réponse, forçant ainsi celle-ci à une exactitude et une précision que le commentaire n’encourage que rarement.

Ma démarche – que je crois plus efficace – se heurte cependant à des procédures délicates, comme à une rapidité d’exécution et, bien sûr, appelle le consentement du patriarche interrogé.

Isaac, des trois patriarches, est le plus affable. Ses parents, avant sa naissance, se répétaient, dans leur attente anxieuse, - « il rira ». Avant même que soit coupé le cordon ombilical, il s’appelait déjà Yitzhak (en hébreu ’il rira’).

Abraham est trop imposant, Jacob trop complexe. C’est donc par Isaac que je passerai pour mieux connaître Abraham et, peut-être demain, Jacob.

L’hébreu ne connaît pas le vouvoiement, de telle sorte que, dans la suite de ce récit, nos « tu » hébraïques seront des « vous » français, sauf erreur ou omission de ma part.

J’entends un petit rire, toujours spontané, puis silencieux. J’ai eu tort, certainement. Dans les interviews, il faut éviter de trop anticiper…

Un court silence et Isaac reprend : - « Nous vivions dans la nature sous toutes ses formes ; ce qui n’était pas spontanément à notre disposition résultait de notre propre travail, du soin que nous avions pris à comprendre et sai- sir ce qui nous entourait : satisfaire nos besoins naturels et, au-delà, améliorer ou même parfois embellir notre vie et celle de tous ceux qui nous entouraient, parents, alliés ou serviteurs. Dans cette gestion du quotidien, nous ne nous sen- tions pas seuls. Nos questions ne restaient pas sans réponse. Nous pouvions nous interroger les uns les autres. Mais parfois la réponse tardait à venir et, alors, seuls face à nous-mêmes, c’est bien en nous-mêmes que nous devions chercher la réponse. Et il arrivait que la réponse, nous l’en- tendions, sous la forme douce de la suggestion, parfois, plus rude l’ordre donné, nous semblait venir de l’au-delà de tout ce que nous pouvions voir, saisir et comprendre. Une voix retentissait en nous qui nous ordonnait de faire ou de ne pas faire, mais, le plus souvent, éclairait la réponse que nous trouvions alors en nous-mêmes. Cette voix, nous l’appelions ’El’1* puisqu’elle venait vers nous. Plus tard et pas seulement dans notre famille, on a parlé de ’El Shaddaï’, que je ne sau-* rais traduire ».

Et j’entends Isaac ajouter d’une voix encore plus faible : - « Ma mère, auprès de laquelle j’ai long- temps vécu, m’a enseigné la dignité de soi et le respect des autres, les efforts déployés comme les renoncements à consentir ».

*** - « Cher Isaac, il faudrait en revenir à Abraham. Lorsqu’il arrive en terre de Canaan, c’est bien pour conquérir des territoires et y ins- taller sa famille, ses fidèles et ses serviteurs ? ».

En quelque sorte, Abraham, par priorité, avait cherché à tracer les lignes infranchissables en deçà desquelles il allait installer la franchise de sa marque. En l’occurrence, la circoncision.

*** - « Je ne saurais l’affirmer, mais il me semble bien, en effet, que l’idée de la circoncision comme signe d’identité et de ralliement est née dans l’es- prit de mon père après qu’il ait tracé les limites de sa zone d’influence possible. Les fidèles et les ser- viteurs de mon père étaient déjà répandus entre Sishem au nord et Beer Shevaa au sud. Était-ce la voix du Shaddaï ou quelques cas de phimosis pour lesquels il avait fallu d’urgence opérer quel- ques compagnons, mais l’idée du dévoilement du prépuce comme signe d’alliance est apparue sou- dain à mon père comme signe et fondement d’une adhésion à un projet commun ».

Et moi d’ajouter : - « Peut-être aussi d’une adhésion à une disci- pline collective et personnelle ».

Après un court silence, Isaac reprend : - « Une discipline certes, mais extrêmement dure pour ces hommes soumis à la douleur d’une circoncision tardive. L’enfant ne se souvient même plus d’avoir crié lorsque, à huit jours de sa naissance, il a été circoncis. Mais mon frère Ismaël s’est souvenu longtemps d’avoir dû sou- lever le devant de son vêtement pour éviter des frottements avec son exubérance endolorie. »

Pour mon père, ce qui était valable pour l’in- dividu devait le devenir pour tous ; que l’homme soit seul ou avec ses compagnons, la discipline personnelle comme celle de la collectivité consti- tuaient un lien et un bien partagés et nécessaires. A partir de l’alliance des circoncis, tout pouvait se construire, mais rien ne devait s’imposer aux autres. Il nous incitait à conquérir des terres encore libres, à les faire fructifier, mais sans gêner jamais ceux, proches ou lointains, qui étaient déjà installés dans le pays de Canaan. Après la mort de ma mère, il a insisté pour que je vienne avec lui aux portes de Hébron. Là, j’ai reçu une magni- fique leçon de savoir-vivre. Bien sûr, il fallait un lieu pour enterrer ma mère et il était évident que la caverne de Marpelah était le lieu le plus digne de recevoir la dépouille mortelle de ma mère comme celle à venir immanquablement de mon père et des membres de notre famille. C’était là l’occasion de respecter le strict tracé familial que Terach, mon grand-père et mon arrière-grand-père nous avaient légué. Mais mon père visait plus loin : en plaçant son mort, comme il disait, au milieu et sous la protection des enfants de H’eth. Il voulait être présent parmi eux sans imposer sa présence ou celle des siens vivants. Pour mon père, il ne fallait jamais bâtir contre, mais toujours avec et non pas seulement pour soi mais dans le respect des autres. Mon père n’avait jamais cessé d’aimer sa petite princesse, l’image la plus pure et la plus belle et même si le prix demandé pour la caverne était effronté, j’ai pensé, comme mon père, que le corps de ma mère y reposerait en paix ».

*** Était-ce bien le moment de parler à Isaac de la liaison de son père avec Agar, devenue par la suite Ketoura. Dans mes précédents entretiens avec Isaac, je n’avais senti de sa part aucune hostilité à l’égard de celle que dans notre langage courant d’aujourd’hui nous appellerions la - « maîtresse de son père ».

Je n’ai pas cru devoir insister davantage sur le sujet qui débordait largement le cadre de cet entretien.

Celui-ci allait se terminer lorsque, soudain, Yitzhak, éclatant, une fois de plus, de son rire spontané et, sans doute, souriant, me fait remarquer avec une pointe d’humour : - « Et mon sacrifice ?! ».

En vérité, il me paraissait plus discret de ne pas évoquer l’aventure incroyable de la marche silencieuse d’Abraham entouré d’Eliezer, Ismaël et Isaac, accompagnés d’un âne porteur du bois, du feu et du couteau. Pour où et pourquoi ?

*** Un silence s’était établi entre nous. Lui seul pouvait répondre à la forte émotion d’un fils découvrant, enfin, l’amour paternel.

C’est Isaac lui-même qui a rompu ce silence.

Je ne sais s’il souriait, mais le ton de sa voix résonnait d’une sérénité retrouvée.

Au moment où j’ai prononcé ce dernier mot, la communication s’est brusquement arrêtée…

J’espère pouvoir reprendre contact, mais il conviendra que je surveille plus attentivement mon vocabulaire.


  1. En hébreu : « vers ».↩︎

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