Méditer sur les statuts de pureté de sang exige le rappel de deux événements historiques majeurs en 1391 et 1449. Ils surgissent dans une Espagne travaillée par le clergé catholique dont l’un des grands soucis est de faire disparaître par la conversion les descendants du peuple déicide. Il est en effet insupportable de constater que le peuple de Dieu refuse de reconnaître son Fils. Par sa seule existence et son obstination perverse, le juif est une menace pour la foi catholique dont l’universalité est mise en cause.
Après avoir assisté à la naissance du premier racisme religieux dans le monde, nous en verrons le développement et les conséquences sociales, économiques et politiques dans une Espagne ivre de sa conviction d’être le glaive de Dieu, le nouveau peuple élu. Puis nous prendrons acte de quelques oppositions lucides à cette démence raciale. Enfin, nous constaterons que l’Espagne ne rentre dans le concert des nations européennes – est-ce un hasard ? – que lorsque l’exigence des statuts de pureté de sang, déjà en déshérence, est définitivement supprimée.
Dès 303 les trop bons rapports entre juifs et chrétiens inquiètent l’Église et le concile d’Elvira interdit aux juifs de bénir les récoltes des chrétiens. Au fil du temps on interdit de nombreux métiers aux juifs et on les confine dans des activités économiques qui suscitent É tification. Mais celui-ci est mal maîtrisé et on peut dire que les statuts de pureté de sang ont pour origine indirecte les massacres de juifs en Espagne à la fin du XIVe siècle, massacres qui ont pour point de départ Séville et le sud de l’Espagne. Ils se multiplient et font disparaître de nombreuses communautés.
Pendant quinze ans, Ferrán Martínez, archidiacre d’Ecija, excite les passions populaires et son travail trouve son accomplissement en juin 1391 à Séville. À l’occasion d’un pogrome exceptionnellement violent des ruisseaux de sang juif coulent dans les rues de la ville. « Ce sont des atrocités que ne pouvaient disculper ni l’humanité ni l’Evangile au nom desquelles elles se commettaient. Et cependant il n’a pas manqué d’auteurs pour donner le titre de saint au dit archidiacre »1.
Vincent Ferrier, plus tard officiellement sanctifié, tire les bénéfices de ces pogromes et, avec habileté, offre aux juifs de Valence le choix entre le baptême et la mort. Selon Albert A. Sicroff, de sept à onze mille juifs – certains avancent le chiffre de cent mille – s’accrochent désespérément à la croix pour échapper au couteau2. Dans ce contexte de 1. J. Amador de los Rios, Études historiques, poli- tiques et littéraires sur les juifs d’Espagne, Paris, 1861, p. 78. 2. Les controverses des statuts de pureté de sang en Espagne du XVe au XVIIe siècle Paris 1960 p 27 Henry Méchoulan
l’heure, la question de la race n’apparaît pas encore. On veut la disparition des juifs par l’identification, et on l’obtient.
Mais la mariée est trop belle. Les convertis, que l’on appelle « nouveaux chrétiens », ont désormais le droit d’accéder à toutes les charges, à tous les honneurs, à toutes les fonctions jusque là réservés aux « vieux chrétiens ». Comment endiguer une concurrence qui, en un demi-siècle, s’avère catastrophique ? la conversion n’est plus suffisante.
Les miraculeux effets de l’eau baptismale se révèlent contreproductifs pour les chrétiens menacés et les conversions sont tenues comme gestes de circonstance. Désormais, le problème du converti, le converso, pèse beaucoup plus que celui du juif.
En 1449, un soulèvement anti-converso à Tolède va faire tache d’huile. Issu d’une rébellion locale, le nouveau maire de cette ville proclame la sentencia estatuto qui dénie toute sincérité à la conversion. Celle-ci n’aurait d’autre objet que de permettre aux anciens juifs de s’infiltrer dans une société chrétienne et pure et de se saisir de privilèges et postes importants. Désormais il faudra exciper d’une ascendance impeccable, c’està-dire dépourvue de sang juif – cette souillure – à quelque niveau que l’on remonte dans un arbre généalogique, pour accéder aux charges ou à la hiérarchie ecclésiastiques, pour faire carrière dans l’armée, s’inscrire dans un collège, une université, ou appartenir à un ordre militaire ou religieux.
En un siècle cette exigence locale devient nationale et, en 1536, Philippe II, fort de l’aval pureté de leurs origines. D’interminables enquêtes s’ensuivent qui aboutissent, dans le cas le plus favorable, à une attestation de pureté de sang. Prenons le cas d’un père de famille honoré et respecté dont le zèle religieux est reconnu. Un de ses enfants désire entrer dans un ordre religieux. Il lui faut fournir des preuves de pureté de sang. Une longue disquisition commence alors aux frais de l’impétrant. Pendant celle-ci, une simple rumeur, même fausse, suffit à exclure le candidat et à jeter la suspicion sur toute la famille.
C’est pourquoi peu de gens se risquent à tenter l’aventure car ils craignent toujours la médisance, la murmuración, qui devient très vite un fléau social. De véritables équipes de maîtres chanteurs sévissent parmi ceux qui se chargent des enquêtes. Malheur à qui ne paye pas le prix demandé. Inversement, de riches convertis peuvent s’offrir des généalogies impeccables. Tout le monde s’épie et se guette, cherchant chez le voisin la tare qui le débarrassera d’un concurrent ou d’un gêneur.
Juan Enríquez de Zuñiga nous fait découvrir le monde vu d’en haut : « Celui que tu vois si affairé à compulser des papiers dans un secrétaire est en train d’établir la généalogie de son voisin qui recherche des preuves de son honneur pour pouvoir prétendre à une certaine charge, et sa jalousie décuple ses forces »3. Des « libros verdes » (livres verts), véritables registres généalogiques, permettaient de retrouver les origines des suspects, 3. Il est docteur en droit et en théologie, consultor
ses avec les noms de leurs propriétaires, indiquaient à qui voulait le savoir l’ascendance de telle ou telle personne.
Roger Labrousse souligne fort bien le lien spécifique entre le religieux et le politique en Espagne : « l’Église semble vouloir imprégner de son esprit les institutions laïques, de sorte que la fin de l’État et la sienne propre se trouvent comme associées et indissolublement liées dans les faits… Un énorme héritage juridique né de ces échanges entre les deux pouvoirs se constitue… Du côté de l’État on voit clairement les motifs qui l’incitèrent à contracter une telle alliance : elle existait déjà dans les âmes ; il était naturel qu’elle existât aussi dans le droit »5. Le problème de la race est désormais officiellement porté sur les fonts baptismaux. La souillure juive devient non seulement le rempart contre la concurrence, mais encore une inquiétude biologique qui ne sera partagée que par le nazisme.
Pour avoir crucifié le Christ, les juifs portent une tache indélébile qui souille le corps et l’esprit des convertis ; ils perpétuent 4. Scapulaire en toile descendant jusqu’aux genoux, associé à une coiffure conique. Il en existe six variétés. Ce vêtement était porté par les condamnés de l’Inquisition lors des autodafés. Il était différemment peint selon les peines encourues. Dans les premiers temps « on les conservait dans les églises où les condamnés avaient subi leurs pénitences. Par la suite, comme on s’aperçut qu’ils s’usaient et se déchiraient, on les remplaça par des pièces de toile dessinées, qui portaient l’indication du nom, du pays, de l’espèce d’hérésie de la peine et de l’époque de la condamnation du coupable », Jean-Antoine Llorente, Histoire de l’Inquisition d’Espagne, Paris, tration baptismale. Rien ne peut lutter contre l’infection résistante, relevant d’un mal incurable qui s’étend à toute la race, pas même la toute-puissance du roi. C’est ce qu’affirme par exemple Melchior Pelaes de Meres : « En dépit de l’anoblissement conféré par le prince, la macule reste entière ; il ne peut effacer la souillure qui se propage par la semence et colle aux os. Il s’agit de quelque chose de naturel et d’immuable »6. Le nouveau chrétien est un être qui transmet toutes les tares inhérentes à son ancienne race. À partir du moment où la source qui transmet le sang est vicieuse, le vice s’écoule dans la descendance, même au dixième et au centième degré, tout comme une mauvaise graine qu’on a semée.
Tout ce qui naît d’elle n’est qu’infection et concourt à la même maladie.
Lorsque, à l’aube du XVIIe siècle, Diego García, affolé par la puissante et maligne habileté des juifs tournés contre la république des chrétiens, écrit un ouvrage pour préserver l’Espagne de leur nocivité, il ne faut pas voir une image littéraire dans la « propagation lactée » du mal qu’il décrit. Et Juan de Pineda abonde dans son sens lorsqu’il invite les vieux chrétiens à la vigilance : « Le lait des nourrices d’origine douteuse, tout chargé d’influences nocives, peut transmettre aux enfants la perversité qu’il charrie »7. Le crime, c’est-à-dire l’appartenance à une race infecte – juive ou maure – est héréditaire. L’humeur maligne circule du tronc dans les branches dont les fruits sont contaminés à jamais. En 1637, il revient à Escobar del Corro, dans 6. Tractatus maioratuum et meliorationum Hispa-
synthétiser toutes ces recommandations et de leur donner une unité doctrinale fondée sur des considérations anatomiques et caractérologiques tirées de l’essence du juif. Sa nature est perverse, sa semence est mauvaise et engendre à l’égard des chrétiens une propension naturelle à la haine. Il s’agit d’une tache invisible charriée par le sang, qui se transmet des parents aux enfants sous la forme d’une disposition au mal et aux mœurs dépravées.
Mais ce mode de propagation ne semble pas assez accablant pour l’auteur. Aussi préciset-il que c’est au moment de la conception que se déterminent dans le fœtus, le sexe, toutes les qualités physiques ainsi que l’élan naturel à faire le bien ou le mal. Armé de ces considérations, il va porter la plus terrible accusation contre les juifs en délestant l’action de son efficacité au profit de l’hérédité. Il affirme en effet que l’acte dans la conduite d’un criminel n’a, à la limite, qu’une importance relative, c’est l’examen de son origine qui est décisif. Après Escobar del Corro, on n’atteindra jamais plus un tel degré de crainte haineuse qui ne donne aucune chance non seulement aux juifs, mais encore aux nouveaux chrétiens. Ces êtres au sang souillé, tout comme les juifs, sont une menace permanente pour la république des purs, c’est-à-dire la république des chrétiens. Diego de Simancas, évêque de Ciudad Rodrigo, résume le problème : « Ces Espagnols que nous avons l’habitude d’appeler marranes, descendants de juifs et baptisés, sont de faux chrétiens ».
On conçoit qu’une telle vision du nouveau chrétien entraîne les plus grands boupeut se définir comme l’excellence du noble reconnu par ses pairs et fondée sur la vertu.
L’honneur – honra – est donc réservé à certains êtres d’élite. Tout est mis en œuvre pour son obtention, car cette honra, cet honneurrenommée, s’acquiert. Elle ne peut demeurer statique sous peine de se ternir. Elle est la propriété exclusive d’une classe sociale, la noblesse. Or, dès la fin du XVIe siècle, cette classe sociale va subir les assauts triomphants de la classe inférieure qui trouve dans les statuts de pureté de sang une occasion inespérée de prendre sa revanche sur la noblesse et de se draper sinon dans la honra, du moins dans l’honor. Calderón, dans son Alcalde de Zalamea, pose le problème de l’honneur sous un jour tout à fait nouveau. L’honneurhonor va devenir « l’inaliénable patrimoine de l’âme » et l’âme, rappelle le dramaturge, « appartient seulement à Dieu ». l’honor est l’intériorisation de la honra-renommée. La dualité de toute conscience suffit car ici le « je » est le seul juge du « moi » à qui il décerne les satisfecit et les blâmes. L’honor n’a plus besoin des confirmations extérieures ; c’est une appartenance définitive qu’il convient de ne pas perdre, mais qu’il n’est pas besoin d’acquérir. L’exemple le plus représentatif est sans doute celui de l’archevêque Siliceo, l’un des plus farouches partisans des statuts de pureté de sang qui naquit de parents très humbles. En trouvant plus bas qu’eux, les petits se sont grandis ; c’est pourquoi l’antijudaïsme qui nourrit les statuts de pureté de sang a fait florès.
Ce changement de perspective s’explique
sociale est à la recherche de l’honor qui la mettra sur un pied d’égalité avec l’aristocratie. L’honor-pureté de la race devient la revanche du vilain longtemps méprisé. González de Ribera insiste sur le rôle des statuts qui adoucissent l’inégalité sociale parmi ses compatriotes en offrant à ceux qui sont au plus bas de l’échelle la haine du juif comme marchepied : « Les plébéiens vivent consolés par le fait qu’ils peuvent devenir familiers du Saint- Office et obtenir d’autres charges octroyées à ces derniers. Si d’aventure on les privait de cette distinction qu’ils partagent avec les nobles, les plus démunis éprouveraient de façon insupportable leur condition. Maintenir les statuts de pureté de sang, c’est créer une fistule au ressentiment des petits »8. Ainsi la discrimination raciale présente de nombreux avantages que la religion confirme.
La phobie raciste trouve en Jiménez Patón un auteur qui l’enracine dans les exigences de la providence divine, les notions d’ordre et de hiérarchie étant inscrites dans le plan même de cette providence. L’inégalité sociale ne décourage pas les bons chrétiens qui acceptent leur sort « parce qu’ils considèrent pieusement que cette inégalité et cette différence conviennent au bon ordre et à la splendeur de l’Église catholique. Ils se rendent compte avec intelligence qu’il n’y a pas pire inégalité que de rendre tout égal ». Cet auteur, qui connaît bien les textes, souligne que, sur le plan de la loi, nulle discrimination ne doit exister mais que, sur le plan social, Pierre fit bien savoir qu’il n’en était pas de même. Et d’ajouter à l’égard des nouveaux h é i j if à i éli é dans la recherche des honneurs. Que les nouveaux chrétiens se contentent de la véritable humilité, et Dieu ne les oubliera pas. Nous voyons ici comment les statuts de pureté de sang sont justifiés providentiellement pour maintenir et réserver des situations honorifiques et lucratives aux seuls vieux chrétiens.
Même si la pratique ne s’est jamais totalement hissée au niveau de la théorie, pour des raisons diverses, quelques voix en Espagne se refusent à admettre cette institution discriminatoire, et la folie raciale avec ses conséquences est perçue très vite par certains esprits lucides. Dès 1599 des ecclésiastiques, dont le plus célèbre est le frère Agustín Salucio, s’élèvent contre les statuts. Ce dernier écrit un Discurso prônant leur révision. Il n’y attaque pas leur principe mais veut en limiter l’application dans le temps. Il parle en économiste bien plus qu’en théologien, faisant à peine allusion aux décrets des papes. Il a hâte de passer à un problème plus urgent : les troubles et la paralysie dans lesquels est plongée la société espagnole. Il souligne le préjudice que représente l’existence de citoyens de deuxième catégorie dans une Espagne qui fausse la justice distributive. Il est scandaleux qu’une personne d’origine obscure mais pure se trouve préférée à une personne de qualité.
Mais, répétons-le, il s’agit d’une limitation et non d’une abolition des statuts de pureté de sang. Le Grand Inquisiteur, le cardinal Guevara, consulté par le roi, approuve lui aussi les arguments de Salucio.
Philippe II lui-même prend conscience du danger que représente pour la structure
le monarque réunit un conseil sous la présidence du Grand Inquisiteur Portocarrero pour étudier les moyens de réduire la rigueur des statuts. Au terme des délibérations un plan est proposé prévoyant que les enquêtes sur la pureté de sang porteront seulement sur cent ans du lignage de toute personne prétendant au titre de cristiano limpio, chrétien propre. Le roi ne vécut pas assez longtemps pour mettre au point cette réforme et ce n’est que sous Philippe IV que s’amorcèrent les premières démarches dans ce sens.
La compagnie de Jésus eut aussi à souffrir des statuts. Son fondateur, Ignace de Loyola, ne partageait pas l’obsession de ses compatriotes. Loyola avait pour compagnon un nouveau chrétien, Diego Laynes, et pour lui succéder à la direction de la Compagnie celui-là choisit Juan de Polanco, un autre converso qui faisait partie de son entourage.
Gracián, un des plus illustres membres de la Compagnie de Jésus, écrivit en 1653 dans son Oraculo manual ces lignes qui fustigent avec mordacité ceux qui veulent débusquer la tache chez l’autre : « C’est un signe certain de renommée douteuse que de s’occuper de l’infamie d’autrui. Certains voudraient dissimuler ou même laver leurs propres taches avec celles des autres… leur bouche est fétide car ils sont les égoutiers des latrines sociales. Et en ces matières, plus on fouille, plus on se crotte »9.
Il n’est pas possible de faire une liste exhaustive de tous ceux qui perçoivent les dangers de ce mal nouveau et étranger au reste de l’Europe. En effet, nombreux sont ceux qui se moquent de la psychose antijuive tant d’éveiller ses contemporains, se permet d’écrire : « Les statuts ont pour conséquence de déterrer les morts et parfois d’enterrer les vivants. Ils offrent aux étrangers l’occasion de nous mépriser… On doit les abolir ou les limiter en grande partie »10 ; il souhaite également que cessent les distinctions afin que l’on reconnaisse la véritable noblesse de son pays. Lucidité intéressée ou intérêt de la lucidité ? Un franciscain français, André Mauroy, dans un gros ouvrage11, qualifie d’impies les décrets établissant les statuts de pureté de sang. Il menace leurs défenseurs en affirmant qu’ils ont profané le temple de Dieu. Il rappelle que Dieu ne connaît pas les discriminations raciales et juge chacun selon ses actes. Et Mauroy de faire l’apologie des savants, des érudits et des rabbins. Il garde une arme redoutable en réserve : l’argumentation et même le vocabulaire des fanatiques espagnols qu’il retourne avec finesse contre eux : « Si vous demeurez incurables… nous éviterons votre société pour ne pas être infectés, maculés et contaminés par la contagion de votre maladie jusqu’à ce que vous reveniez à la santé ».
Toutes ces dénonciations, toutes ces attaques contre les statuts de pureté de sang avaient en fait commencé dès le milieu du XVIe siècle par un ouvrage d’une audace exceptionnelle qui valut à son auteur, Fadrique Furió Ceriol, d’être persécuté. Celui-ci, en effet, propose au prince de nombreux conseils, et parmi eux il écrit ce que jamais aucun Espagnol n’osera affirmer par la suite : « Il n’existe pas plus de deux pays dans le monde, celui des bons l i d é h T l b ’il
d’une autre secte, font partie d’un même pays, d’une même maison, d’un même sang » 12.
La célèbre université de Salamanque l’avait sans doute compris puisque ce fut la seule à ne jamais exiger des preuves de pureté de sang pour ses étudiants. Cardoso, futur médecin et philosophe à Amsterdam puis à Venise, auteur de l’Excellence des Hébreux, bénéficia de cette liberté. Par ailleurs, les mailles du filet des universités aux exigences racistes laissèrent passer des étudiants au sang impur et parmi eux des personnages célèbres tel Baltasar Orobio de Castro étudiant à Alcala de Henares qui reviendra plus tard au judaïsme et dont on connaît la polémique écrite à Amsterdam contre un autre médecin et philosophe, autrefois étudiant de la même université : Juan de Prado.
Les statuts de pureté de sang ont largement contribué au déclin de l’Espagne, un déclin perçu alors même que le pays semble être à l’apogée de sa gloire. L’Espagne vit de l’or dont elle dépouille les Amériques de façon implacable et sanguinaire. Elle oublie le travail et l’investissement dans l’attente de la flotte des Indes. En effet, tout travail, tout commerce est suspect aux yeux de cette Espagne immobile, figée dans l’admiration de sa grandeur. Le juif étant tenu pour un homme d’argent et de négoce, toute entreprise éveille des soupçons. Une activité autre que militaire ou religieuse est considérée comme l’indice de la macule juive. Aussi, en dehors de l’Église ou du métier des armes, il convient pour un vieux chrétien de ne rien entrepren- 12 Voir la traduction et l’étude du « Conseil et de rester en contemplation devant la pureté de sa généalogie. En 1600, Martín González de Cellorigo fait un impitoyable diagnostic dans lequel il montre que les deux grands maux responsables de la décadence de son pays sont la dépopulation et le mépris attaché au travail et au commerce. L’Espagne, par son dédain pour l’activité, s’engourdit et sombre dans un monde magique qui fait l’erreur de tenir l’or et l’argent pour synonymes de richesse. La fascination de l’honneur engendre « une république d’hommes enchantés qui vivent hors de l’ordre naturel »13.
Comment expliquer cette folie de la pureté si ce n’est par la croyance fanatique que l’Espagne est destinée par Dieu à purifier le monde par une catholicité exemplaire ?
Cette croyance obsessionnelle pétrifie littéralement l’Espagne et l’amène à sa faillite comme l’écrit Pierre Chaunu : « La hantise de la pureté de sang contribue à la décroissance démographique en freinant la nuptialité, partant, à la plus insurmontable des stérilisations ; elle contribue à bloquer l’osmose sociale, elle condamne donc la croissance économique et, par le biais de l’appareil inquisitorial, elle finit par figer les structures mentales dans un moule archaïque. L’Espagne des statuts de pureté de sang passe nécessairement à côté de la révolution cartésienne. À la limite, aucune conséquence n’est plus grave à long terme que celle-là »14. Rien n’est plus pertinent que ce constat en forme de réquisitoire. L’Espagne 13. Memorial de la política necesaria y útil restau- racíon de la república de España, Valladolid, 1600, fol 21
Les balbutiants essais de libéralisme que les Cortès de Cadix tentent d’imposer en 1811 sont balayés par le retour de Ferdinand VII, rétabli sur le trône grâce à l’intervention française de 1823. Toutefois, petit à petit, l’exigence de la preuve de la pureté de sang se perd. En 1835, on ne l’exige plus pour les emplois dépendant du ministère de l’Intérieur.
La constitution de 1837, dans son article 5, déclare que tous les Espagnols seront admis aux emplois ou charges publiques selon leurs mérites et leurs capacités. Cet article semble avoir peu d’efficacité puisqu’il doit être rappelé en 1845 et 1857. La suppression effective de la preuve de pureté de sang pour l’ensemble des carrières de l’État et pour contracter mariage est due à Isabel II en vertu d’une loi datée du 15 mai 1865, mais celle-ci reste théoriquement exigible jusqu’en 1869 par l’Académie militaire.
Il faut donc attendre le milieu du XIXe siècle pour que l’on entende faiblement la voix culture. Certes, l’Espagne a brillé de tous ses feux entre 1550 et 1650, le siècle d’or. Son théâtre, sa littérature, sa peinture représentent un acquis universel, mais elle a ignoré superbement la notion de progrès social et intellectuel. Les Lumières du XVIIIe siècle ont à peine éclairé une frange de la société et, aujourd’hui encore, il manque à ce pays de nombreux maillons dont on ne fait pas impunément l’économie.
La contagion fut un maître mot en forme d’épouvantail qu’agitèrent pendant plusieurs siècles les obsédés de pureté. Des philosophes, des juristes, des théologiens, tous furent hantés par la notion de pureté, persuadés que la grandeur de l’Espagne passait par la négation de l’altérité. Unamuno a bien saisi ce qui a manqué à l’Espagne : « l’intégration des différences, l’harmonie qui surgit des chocs mutuels, l’accord des dissonances ». Le peuple espagnol était peu musicien ; ce qu’il voulait c’était que tous chantassent à une seule voix, dans un chœur unique, le même chant.