Il y a de nombreuses façons d’affronter une question compliquée et chargée de nuances.
À travers ces quelques pages non exhaustives, par traits rapides et discontinus je tenterai d’offrir une synthèse de maints siècles d’histoire, renvoyant à une analyse bien plus détaillée contenue dans des livres de centaines de pages.
Du reste, l’objectif de cette contribution n’est pas tant de donner des réponses convaincantes que de susciter de nouvelles questions. *** L’histoire du peuple juif est pleine de paradoxes, tantôt évidents, tantôt plus discrets, néanmoins toujours riches de signifié.
Peut-être le premier de tous, dans l’ordre chronologique, est-il lié à la séparation entre judaïsme et christianisme, il y a de cela vingt siècles.
Le christianisme, né comme une religion universelle, voulait prendre le contre-pied d’une autre religion liée à une nation, à un peuple. En dépit de son succès populaire, il s’est doté au contraire, et sans doute contre son gré, de structures rigides et hiérarchiques, tandis que le monde juif ressemble plus à une joyeuse fanfare de joueurs de jazz, où prévaut un sens de la liberté et de la spontanéité, peutêtre exagéré, mais antitotalitaire.
L’exil et la diaspora ont déraciné les traditions juives de leur milieu d’origine et ont favorisé, entre les Juifs, une mentalité Après vingt siècles, on peut dire que la religion juive a été obligée de dépasser ses propres frontières physiques et mentales, tandis que le christianisme semble s’être replié sur des modèles hiérarchiques en contraste avec la modernité.
En outre, non sans faiblesses et sans contradictions, le peuple juif a résolument maintenu sa lutte contre les idoles, que celles-ci soient des statues d’argile ou des représentations mentales. La pluralité d’expressions à l’intérieur du monde juif ainsi que son anticonformisme inné semblent être dans quelques cas un élément gênant mais c’est aussi l’expression d’une vitalité surprenante.
Même le ghetto n’échappe pas à la règle du paradoxe. *** « Les Juifs habiteront tous regroupés dans l’ensemble des maisons situé au Ghetto, près de San Girolamo. Et afin qu’ils ne cir- culent pas toute la nuit, nous décrétons que deux portes seront mises en place de part et d’autre du Vieux Ghetto, lesquelles seront ouvertes à l’aube et fermées à minuit par quatre gardiens chrétiens employés à cet effet et appointés par les Juifs eux-mêmes au tarif convenu par notre collège. » mars.
Ce décret pourrait être l’un de tous ceux Riccardo Calimani
l’histoire des Juifs de la diaspora en Europe, une étape à garder en mémoire : le début de l’âge des ghettos, le début de la séparation d’avec les autres, les chrétiens, la naissance d’une limite précise, physique et infranchissable qui deviendra ensuite un symbole tenace au cours des siècles.
Le quartier juif, fermé et contrôlé, devint un modèle négatif très diffusé en Europe.
Ces murs furent dans beaucoup de villes un symbole d’oppression mais ils finirent par favoriser non seulement la conservation de l’identité juive, mais aussi la formation d’une nouvelle mentalité, non dépourvue de défauts mais qui avait aussi ses qualités.
Ce fut à Venise que, pour la première fois, fut mis en place un ghetto, et pourtant des hommes de premier ordre comme Isaac Abrabanel, David De Pomis et Simone Luzzatto alimentèrent pendant cent cinquante ans, sous des formes variées et à des époques différentes, le mythe glorieux de La Sérénissime.
Exilé d’Espagne, Abrabanel était arrivé dans la cité au début du XVIe siècle, après avoir erré dans les ports méditerranéens, alors que le ghetto n’existait pas encore.
De Pomis avait été chassé de Pérouse à cause de l’intolérance du pape. Il avait trouvé, dans sa nouvelle situation dans la lagune, honneurs et protections, bien que ce fussent là justement les années cruciales de la bataille de Lépante. C’est pourquoi il semble compréhensible que ces intellectuels exilés aient désiré manifester leur reconnaissance et leur gratitude.
Luzzatto, en revanche, venait du ghetto : sa famille originaire d’Allemagne avait mènes économiques, fut l’interprète le plus attentif et le plus fidèle du mythe vénitien.
Au cours des premières décennies du XVIIe siècle, précisément au moment où la cité était à l’apogée de sa splendeur, Luzzatto eut l’intuition d’une possible décadence à venir.
De nouveaux dangers menaçaient les Juifs.
Des crises imminentes en étaient la cause, ainsi que certains événements contingents : il y avait eu des vols dans la cité et certains Juifs y avaient été mêlés. Il écrivit alors un texte célèbre : Discours concernant la situa- tion des Juifs et en particulier de ceux qui demeurent dans l’illustre cité de Venise, texte dans lequel fut élaborée une théorie économique sur un mode original.
Le mythe de Venise, auquel Abrabanel et De Pomis avaient donné des connotations métaphysiques, fut interprété par Luzzatto, à l’aide de considérations historico -politiques, à partir de la réalité marchande de son temps.
Dans la première considération, sur les dixhuit qui articulent le texte apologétique, l’auteur insiste sur « l’utilité de la négociation : la société humaine n’est rien d’autre qu’un ensemble de besoins réciproques, ou plutôt d’agréments, d’inter-négociations (en temps d’opulence comme en temps de pénurie) et de ce que la Morale appelle le superflu : le luxe et les vains objets de notre avidité. » Ainsi, le rabbin vénitien demande bel et bien la tolérance, sans complexe d’infériorité, avec un grand respect envers ses interlocuteurs, et cela à travers une logique convaincante qui n’admet aucune objection, au nom d’une raison économique explicite. Il écrit entre autres:
apporte à la cité, on voit en premier lieu le profit qui résulte de l’exercice du commerce, duquel exercice ressortent pour la cité cinq bienfaits fondamentaux. » Il s’agit, en bref, de : l’augmentation de la taxe sur les entrées et les sorties ; le transport de la marchandise vers des pays lointains, qui non seulement répond aux besoins des hommes mais qui constitue aussi un ornement de la vie civile ; l’offre de matière première, laine et soie, aux artisans, par laquelle ceux qui travaillent maintiennent un bon niveau de vie, dans la paix et la quiétude, sans les émotions ni les tumultes que provoque le manque de vivres ; l’exportation de produits finis, l’écoulement de nombreux produits manufacturés, fabriqués et élaborés dans la cité ; le commerce et les échanges, fondement de la paix et de la tranquillité entre peuples voisins.
C’est à tout ceci que concourent les Juifs – explique Luzzatto – avec « l’industrie des personnes et l’investissement de leurs capitaux ».
Bien que consacrant une grande partie de son Discours aux problèmes commerciaux que ses interlocuteurs, les nobles vénitiens, prenaient certainement plus à cœur que n’importe quelle autre considération, Luzzatto n’oublie pas les questions relatives aux usuriers : « Il est imposé aux Juifs de subvenir aux besoins quotidiens comme aux urgences des pauvres diables avec un taux d’intérêt de seulement cinq pour cent par an, taux si insignifiant, que les dépenses de location de terres, d’agriculteurs, d’argent et autres occurrences, dépassent très largement un si petit intérêt. ».
Et il observe que « ce décret est particulier à Ce qui se passa à Venise se vérifia dans beaucoup d’autres pays européens. Ces mêmes Juifs, bien que piétinés, finirent par exalter les lieux où ils vivaient ou du moins par se sentir chez eux sur ces terres, pas toujours hospitalières.
Voilà le paradoxe : bien que chassés du pouvoir, les Juifs se firent souvent les plus zélés interprètes des réalités locales. Au sens large, ils se montrèrent plus Français que les Français, plus Allemands que les Allemands ou plus Italiens que les Italiens. Cet attachement aux terres et aux villes où ils vivaient paraissait fait exprès pour susciter chez les autres citoyens des jalousies et des acrimonies irrépressibles.
À Paris, par exemple, beaucoup furent agacés de ce que Jacob Offenbach, un Juif de Francfort, soit capable de comprendre en profondeur l’âme de la ville et que son Cancan effréné devienne le symbole d’une période historique unique en son genre.
Les Juifs ont été, dans les siècles passés, les victimes et les protagonistes de la civilisation et de l’histoire européenne. Parfois, et pas forcément par choix délibéré, ils franchirent les étroites frontières, géographiques et mentales, des pays dans lesquels ils vivaient.
De fait, dans leurs pérégrinations forcées, ils anticipèrent un esprit cosmopolite vivace et précurseur d’un européanisme moderne et plus rationnel. Ghetto et cosmopolitisme semblent être devenus les expressions complémentaires d’un destin identique.
Cette rupture de limites, pur fruit des restrictions du ghetto permet de tracer quelques
siècle des Lumières, suivi par celui de la plus totale émancipation, furent des moments cruciaux dans cette histoire lourde de conséquences psychologiques et intellectuelles insoupçonnées.
L’année 1492 représente un moment capital. Elle est d’une extrême importance et pas seulement parce que Christophe Colomb ouvrit la route des Amériques. En janvier de cette année-là, l’Espagne acheva en effet sa propre unification politique. Trois mois étaient à peine passés que, du somptueux palais de l’Alhambra, le roi Ferdinand et sa femme, la reine Isabelle proclamèrent leur volonté d’expulser tous les Juifs du pays. Les historiens ont tenté, avec difficulté, d’évaluer globalement ce phénomène migratoire forcé : selon certaines sources, trois cent mille personnes partirent et se dirigèrent vers tous les ports de la Méditerranée.
La violente répression qui frappa le tissu social juif espagnol comme un coup de massue s’exprima d’abord par les conversions forcées, puis par la brusque expulsion.
Ce fut là l’origine d’une nouvelle catégorie d’hommes, dont l’identité finit par se nourrir des tragédies existentielles subies et qui se construisit d’éléments d’une richesse extraordinaire mais non dépourvue d’ambiguïtés.
Contraints à un christianisme d’apparence, juifs dans l’âme, les marranes vécurent leur condition enfermés dans la peur et réfugiés dans des microcosmes familiaux imperméables à la réalité extérieure, survivant comme une multitude de gouttelettes d’huile à la surface de l’eau. Familles et individus finirent par se défendre par le seul moyen qui marranes présente une caractéristique originale : au destin du groupe se substituèrent d’innombrables destins, de familles singulières et même d’hommes particuliers, qui acquirent des caractéristiques spécifiques au fil des générations. Finalement, considérés avec animosité par les Juifs comme par les Chrétiens, ces hommes déracinés franchirent les étroites frontières nationales mais surtout allèrent jusqu’à rompre tout schéma idéologique préconçu. Ils se présentaient, certes inconsciemment dans l’Europe d’alors, comme des hommes sans racines et des citoyens du monde désenchantés.
En outre, l’expulsion des Juifs de l’Espagne rompit définitivement une illusion, du reste déjà compromise depuis des décennies : la possible cohabitation civile dans la péninsule ibérique entre les trois religions, juive, chrétienne et musulmane.
Cet événement changea non seulement le visage de la présence juive mais de plus il laissa une trace profonde et persistante dans l’atmosphère culturelle et intellectuelle de l’Europe. L’élément juif et l’élément marrane juif ont été tantôt en harmonie, tantôt en opposition dialectique. Au cours des siècles, dans leur complexité psychologique intrinsèque, ces deux éléments se sont révélés être en effet les puissants catalyseurs de nombreux processus culturels.
Au XXe siècle, il y eut une autre illusion qui s’évapora en tragédie : la présumée symbiose judéo-allemande. *** Le XVIe siècle fut donc une période cruciale pour toute la communauté juive d’Eu
monde juif s’accentuait et les ghettos, microcosmes composites et multicolores, jouissaient, malgré la ségrégation, à Venise comme à Lvov, d’une large autonomie vis-à-vis de la société alentour. À l’intérieur de ces ghettos un débat très vivace se développa, se nourrissant non seulement de la tradition juive mais aussi d’influences nombreuses et hétérogènes qui provenaient du monde extérieur.
Ces expériences historiques, à savoir les migrations forcées, la précarité de la vie de tous les jours et les vexations d’une marginalisation quotidienne, formèrent peu à peu une nouvelle mentalité. Cette nouvelle mentalité avait comme caractéristiques d’être ouverte aux relations internationales et fortement antidogmatique, car nourrie depuis des siècles de débat talmudique.
Quelques siècles plus tard, même les Hofjuden, c’est-à-dire les Juifs de cour1, construisirent en grande partie leur force et leur influence sur le recours aux relations internationales dont ils disposaient et sur l’appui que les communautés juives leur offraient en échange de protection. Privés de droits politiques, ils furent proches du pouvoir au service des princes, devenant dans quelques cas très influents et en même temps, à cause de cela, ils furent extrêmement détestés.
Au cours du XVIIIe siècle, les communautés juives, malgré leur position marginale, vécurent en symbiose avec la société qui les entourait, certes avec des tensions et des débats. Une complication supplémentaire se présenta cependant : si les populations1
La période charnière entre le XVIIIe et le XIXe siècle vit ces dilemmes devenir plus aigus dans le sillage de la Révolution française, d’abord, et de l’action politique de Napoléon ensuite. Le problème de l’émancipation politique et sociale, dont beaucoup avaient rêvé pendant les siècles noirs, se révéla à l’épreuve des faits un terrible boomerang : dans les plis du décor politique qui allait en s’affirmant émergèrent de nouveaux dangers, non pas tant dirigés contre les Juifs que contre l’identité juive qui risquait d’être effacée.
Au XIXe siècle, la conscience juive tourmentée souffrit de nouvelles scissions.
Au-delà de la porte du ghetto il existait un monde en plein changement auquel il fallait se mesurer même s’il se montrait semé de nouvelles embûches. La Révolution et la naissance des monarchies constitutionnelles transformèrent les Juifs en citoyens mais elles détruisirent les anciennes structures hiérarchiques des organisations communautaires, peut-être un peu oppressives mais qui constituaient certainement un refuge sûr dans les
par contre, les Juifs n’étaient plus un corps autonome, indépendant. Ils ne pouvaient pas vivre selon leurs lois et les tensions de la vie civile qui auparavant se déchargeaient sur l’intégralité du groupe frappaient à présent l’individu, plus fragile, bien sûr, et pas toujours en mesure de soutenir les pression poussant à la désagrégation d’une société nouvelle, disposée à accepter le Juif mais pas son ancienne identité.
Profondément différents entre eux, même idéologiquement, éparpillés dans de nombreux pays d’Europe, habitués par une tradition ancestrale à une indépendance de jugement individuel, privés d’une structure qui puisse décider pour tous, les Juifs se retrouvèrent encore une fois face à leur histoire. Ils durent se confronter à des problèmes nouveaux, jusqu’alors jamais affrontés, qu’il leur fallait résoudre et supporter quotidiennement.
L’émancipation mena donc, d’une part à l’assimilation de beaucoup de Juifs, d’autre part à la réaction défensive de beaucoup d’autres qui se réfugièrent dans une forme d’isolement des plus prononcée et une forme d’orthodoxie religieuse rigide.
Toutefois, quelques uns choisirent la voie d’un équilibre difficile entre la fidélité à l’identité juive particulière et le choix d’être les citoyens d’États singuliers et du monde.
C’est pourquoi les blessures de l’âme juive, les conflits d’identité de nombreux Juifs européens, anticipés par Spinoza, explosèrent avec vivacité au XIXe siècle et restent une caractéristique de l’âme juive aujourd’hui encore.
S’il est vrai que les intellectuels sont le miroir de leur peuple et en expriment d’origine judéo-européenne et dans leur conscience tourmentée le substrat d’une nouvelle conscience de type marrane. Cette conscience, bien différente de celle que désigne ce terme à l’origine, trouve toutefois un lien dans des correspondances symboliques qui permettent bien d’utiliser ce terme dans un sens métaphorique.
Comme les marranes en effet, les nouveaux intellectuels juifs, à partir de Spinoza, vécurent eux aussi le tourment de leur condition juive sur un mode schizophrène : juifs à l’intérieur et hommes profondément européens à l’extérieur.
De nombreux exemples, malheureusement synthétiques, peuvent donner à cette façon de voir une consistance concrète.
Ils peuvent confirmer, entre autres, que le franchissement des étroites barrières nationalistes, qu’elles soient psychologiques ou géographiques, fut une constante des plus célèbres penseurs et intellectuels juifs de la diaspora européenne : d’abord par nécessité contingente, ensuite, et de plus en plus, par vocation intérieure et par choix.
L’adhésion de nombre d’entre eux aux luttes révolutionnaires fut importante et déterminée. La tentative était de casser les systèmes politiques oppressifs et autoritaires : changer de nom ne servit à Trotsky, Kamenev, Radek ou même à Parvus, qu’à masquer leur identité, mais pas à se sauver.
Dans des moments et des situations différentes, toujours pour rester sur le terrain de l’expérience politique, il est possible de voir en Rosa Luxembourg, en Clara Zetkin, en Emma Goldman ou en Gustav Landauer
nationalité et dans le franchissement des barrières le sens de la lutte pour la libération de l’homme, de l’autre côté l’héritage d’une origine qui ne peut pas être oubliée et qui se révèle aux moments les plus inattendus.
Certains intellectuels vécurent leur origine juive comme un poids et manifestèrent une haine de soi exacerbée : qu’il suffise de penser, dans le champ politique, à Karl Marx (Karl Loewy) ou à Walter Rathenau, ou encore, dans le domaine littéraire, à Otto Weininger ou à Karl Kraus.
Reflet des exigences et des contradictions typiques des Juifs d’Europe, en équilibre instable entre émancipation et enfermement, d’autres encore ont donné forme, sans en être vraiment conscients, aux cauchemars les plus occultes et les plus persistants de l’imaginaire juif. Franz Kafka ne se prête certes pas aux interprétations réductrices et pourtant son œuvre, qui va au-delà de n’importe quel mur du ghetto, qu’il soit physique ou intérieur, maintient fortement la dialectique entre l’origine juive et les objectifs communs à tous les hommes : l’écrivain, si lié à sa ville, Prague, peut à bon droit être considéré comme un des symboles du XXe siècle européen. Toute sa famille, qui était nombreuse, mourut dans les camps d’extermination nazis, mais lui ne vécut pas ce terrible drame parce qu’il eut la chance de mourir avant que la rafale de violence n’emporte l’Europe. intellectuel d’origine juive a été énorme.
Dans le champ politique, on a déjà parlé du socialisme autrichien. Mais il est facile de rappeler le rôle central de Schoenberg et de Mahler sur la scène musicale ; de Stefan Zweig, de Joseph Roth, de Peter Altenberg, de Arthur Schnitzler en littérature ; de Freud et de son groupe ; de Hugo von Hofmannsthal et de Ludwig Wittgenstein, hommes chez lesquels d’autres influences s’étaient superposées aux racines juives. Dans la ville des Habsbourg, à côté de la politique de conservatisme (pourquoi pas « politique conservatrice » ?), s’installa l’effervescence intellectuelle et artistique la plus effrénée et les Juifs n’eurent pas de difficulté à s’affirmer, dans le rôle de minorité, comme créateurs de nouveaux modes d’expression face une modernité qui faisait violemment irruption.
Aujourd’hui, ce monde auquel les Juifs ont donné tant de contributions humaines, scientifiques et culturelles, ce monde d’hier, comme aurait dirait Stefan Zweig, a complètement disparu.
Mais les paradoxes n’ont pas disparu, au contraire la modernité contemporaine a accentué beaucoup d’aspects qui méritent une nouvelle attention.
En tout cas, l’ombre des ghettos ne s’est pas évanouie et son influence se fait encore sentir, même si c’est entre paradoxes et contradictions.
- ↩ Un phénomène très restreint mais d’un cerd’égalité, défendu par les Lumières, les Juifs avaient en revanche, déjà en ce temps là, une exigence supplémentaire, pour des raisons plus instinctives que rationnelles. En effet, poussés par la nécessité de défendre leur identité menacée, ils demandaient l’égalité dans la diversité, en bons précurseurs de l’époque actuelle et en net contraste avec les tendances au nivellement d’un monde qui sortait de siècles d’inégalités sociales. L’égalité dans la diversité, ce concept est aujourd’hui communément accepté mais à cette période il était mal vécu et peu compris dans sa substance.