La parution du premier tome de la publication prévue en deux volumes d’une anthologie de la littérature yiddish est importante à plus d’un titre. Cette littérature souffre encore d’une véritable méconnaissance due à son statut particulier, exploré par l’ample introduction de Rachel Ertel, qui en dirige la publication. Intitulé « La littérature yiddish, une littérature sans frontières », ce texte de présentation retrace une histoire littéraire ancienne et pluricentriste, soulignant les formes de vie, de culture, de littérature associées au rayonnement de la civilisation ashkénaze, depuis environ un millénaire.

De là le titre du recueil, qui cite en le subvertissant le titre du recueil de nouvelles de Lamed Shapiro consacrées à la thématique du pogrom, Le Royaume juif : syntagme luimême inséré dans le jeu ironique et la réappropriation culturelle, puisqu’il constitue au départ un cliché antisémite courant en Russie tsariste et désignant un pouvoir juif fantasmé, dans la lignée des fameux Protocoles des Sages de Sion. Ces « royaumes juifs » pluriels, évolutifs, se déclinant en genres littéraires multiples et singuliers méritent en effet d’être réunis en un ensemble représentatif, d’autant que certains de ces textes, épuisés, ne se trouvaient plus que rarement dans les librairies et les bibliothèques. Le volume, très dense, constitue donc aussi un instru- ment de travail précieux pour les chercheurs et les enseignants qui tentent aujourd’hui de faire connaître cette littérature au destin tragique, dont l’impact se mesure encore mieux à présent que l’histoire lui confère une fonction de témoignage sur la vie et la créativité d’un peuple assassiné. L’introduction, très globale, retrace la naissance de la littérature yiddish  comme  forme  spécifique,  associée aux besoins du groupe ashkénaze au contact des cultures environnantes (d’abord l’Allemagne, puis les terres slaves et enfin les multiples lieux de l’émigration) mais toujours particularisée par le lien au judaïsme et une certaine forme d’autonomie culturelle, tant qu’il n’y a pas dissolution dans la culture majoritaire. C’est en Europe de l’Est, à partir de la période des Lumières, un peu plus tardive d’ailleurs, que se dégage avec toute sa diversité une littérature couvrant l’ensemble de ces besoins : à la fois forme de vie, de résistance, d’identité, d’inventivité esthétique, de gravité éthique, tout au long d’une histoire qui se déroule dans le temps et l’espace diasporique, transcendant les frontières mais absorbant les influences environnantes, sans jamais renoncer à son héritage et à son enracinement juifs. Ces contacts sans frontières résultent d’une forme d’existence collective transnationale, cimentée par la langue yiddish, qui évolue constamment et se diver-

fication et de communication d’un territoire à l’autre. De là le panorama à la fois dans l’espace et le temps que constitue l’anthologie : depuis les « classiques » au XIXe siècle, qui ouvrent le recueil, jusqu’aux modernistes, qui seront davantage représentés dans le second volume, mais qui occupent d’emblée une place importante dans ce tome 1 avec les œuvres des deux auteurs yiddish soviétiques parmi les plus impressionnants du XXe siècle, Der Nister et Dovid Bergelson, tous deux assassinés pendant la période stalinienne. À partir d’un territoire relativement circonscrit, qui est celui de la « zone de résidence » russe, où sont concentrées les bourgades juives aux formes de vie spécifiques, à mi-chemin entre contrainte subie et autonomie préservée, le parcours littéraire déroule sa richesse et sa diversité : géographique (Russie, Ukraine, Pologne), historique (la vie juive en Russie tsariste, mais aussi le souvenir du passé, en écho avec le présent, comme dans le roman historique de Sholem Asch La Sanctification ravages de la guerre civile en Ukraine les événements tragiques de 1648 et la révolte cosaque contre la Pologne), générique (roman populaire, comme Fichké le boiteux de Mendele Moïkher Sforim, contes « populaires » ou symbolistes, toujours filtrés par la fantaisie et l’ironie de l’artiste, comme chez Peretz ou Der Nister, feuilleton héroïco-comique de la vie de la bourgade, avec ces Gens de Kasrilevke, de Sholem-Aleykhem, trésor d’inventivité langagière et d’humour à la fois tendre et acerbe, jusqu’à l’écriture moderniste d’un Bergelson, qui débute comme Tchékhov par la peinture de l’ennui et de la vacuité d’un monde en transition)… Au-delà de ces espaces-temps historiques, c’est la permanence de formes de pensée et de narrativité que le lecteur est invité à découvrir, un monde fait de mondes, d’espaces gigognes qui nous font communiquer avec le passé, avec nous-mêmes, avec la littérature, dans son geste unique et universel. Nous attendons le deuxième volume...

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