Les frontières territoriales ne sont pas stables et il leur arrive d’évoluer au gré des rapports de force entre puissances. Mais ces frontières ne sont pas les seules et il en existe bien d’autres. Certaines, visibles et édictés ou tacites, séparent un individu – ou un groupe – des autres, quand il se perçoit, ou est perçu, à tort ou à raison, comme radicalement différent, étranger, dangereux pour le bien être ou le sentiment d’identité commun de ceux qui le rejettent. D’autres frontières séparent les périodes d’une vie, qu’il s’agisse de celles d’un individu, d’une famille, d’un pays.
Elles ne sont pas forcément perçues quand elles se placent, pas plus que leurs effets. Il est néanmoins important, alors, de les reconnaître, pour agir de façon adéquate. Ce l’est aussi plus tard, pour mettre dans un ordre suffisamment satisfaisant sa vie et le regard qu’on porte sur elle (qu’il s’agisse d’un individu ou d’un pays), pour pouvoir ainsi l’assumer, en transmettre à ses descendants l’expérience et le bilan, éviter les malentendus, l’idéalisation, la réification en récit de légende d’une histoire complexe, pour ne pas refaire les mêmes erreurs.
La révolution russe de 1917 fut un événement historique majeur, dont les conséquences, dans tous les pays du monde, ne sont pas encore éteintes. Néanmoins, le processus révolutionnaire s’est arrêté il y a longtemps. À quel moment situer la frontière qui contre-révolutionnaire, car il ne peut y avoir de période intermédiaire ? Et comment donc en repérer les signes précoces ?
Iouri Olecha et Georges Orwell ont écrit, chacun, un livre remarquable sur le processus révolutionnaire enclenché par la prise du pouvoir en octobre 1917. Leurs deux livres se complètent. L’un, L’Envie, fut écrit en 1927, dix ans après la prise du pouvoir, mais qui fut aussi l’année de la défaite du courant trotskiste au sein du parti bolchevique, l’autre, La Ferme des animaux, en 1945, au sortir de la guerre, alors que le prestige de l’URSS et de Staline étaient au plus haut : ceux qui ont apporté une contribution décisive (en particulier par la bataille de Stalingrad) à la victoire contre Hitler. Tous deux posent, de l’intérieur de la révolution ou des espoirs qu’elle a suscitées, les mêmes questions, cruciales : quels signes ont montré que le processus révolutionnaire s’est arrêté et a commencé à faire marche arrière ; que la contre-révolution a achevé son travail de reconstruction d’une division de classes, entre exploiteurs et exploités ; comment repérer ces signes derrière les apparences qui les masquent ; comment s’est déroulé ce processus ; où passe la frontière entre ces deux périodes majeures et celles qui délimitent étapes intermédiaires ? Car l’enjeu de ces deux livres et particulièrement de celui de Georges Orwell, n’est pas de raconter, sous une forme métaphoriavec Iouri Olecha et Georges Orwell Daniel Oppenheim
et masqués qui permettent de suivre et comprendre cette évolution, à venir ou achevée, pour éviter, si possible, de refaire les mêmes erreurs, si de tels événements survenaient de nouveau.
Iouri Olecha (1899-Moscou 1960).
Accusé en son temps de lâcheté et d’opportunisme par la critique, Olecha reste une figure emblématique de l’une des périodes les plus cruelles de l’histoire de la littérature russe.
Son itinéraire tourmenté, douloureux, chaotique, témoigne de ce que fut le destin d’une grande partie des artistes et des intellectuels soviétiques aux prises avec la terreur et les exigences du totalitarisme.
George Orwell (1903-Londres 1950).
Son œuvre porte la marque de ses engagements, qui trouvent eux-mêmes pour une large part leur source dans son expérience personnelle : contre l’impérialisme britannique, pour la justice sociale, contre les « totalitarismes » nazi et soviétique, après sa participation à la guere d’Espagne. Ses deux œuvres les plus connues sont La Ferme des animaux et 1984.
Olecha, L’Envie p.
n’a de sens que de sa révolte d’adolescent contre ses parents, elle est sans doute fragile et risque de ne pas tenir une fois que celle-ci sera terminée. Mais peut-on lui faire un procès d’intention et l’écarter ou l’éliminer préventivement ? Ou encore ne faire confiance qu’à ceux de son clan, de son ethnie, de sa religion, de sa province ? Mais les révoltés contre le nouvel ordre et ceux qui le mettent en place ne sont pas séparés par une frontière d’idées hermétique. Ainsi, le parasite semble penser, lui aussi, qu’il faut être attentif aux signes, mêmes discrets, même physiques (pas les idées) qui témoignent d’une origine, même lointaine, génétiquement inscrite de noble ou de riche. p. 39. « C’est Ivan, mon frère. Un paresseux…Il faudrait le fusiller. » Les décisions, même graves, aux conséquences parfois dramatiques pour le cours des événements ou le sort de nombreux individus, ne sont pas toujours rationnelles mais au contraire souvent infiltrées d’émotions, de rivalités fraternelles (qu’il s’agisse de frères dans la réalité ou d’incarnation, de réactivation de relation fraternelles infantiles) ou de révolte contre les parents ou ceux qui, consciemment ou pas, les incarnent. Les motivations profondes ne sont pas toujours nobles et dans l’intérêt unique de la révolution. Mais tant d’écrivains (sans parler des historiens) ont évoqué ou décrit ces faiblesses humaines (Buchner : La Mort de Danton ; les frères Vaïner : L’Évangile du bourreau, par exemple).
Olecha, dans la suite du texte, nous donnera une explication (sans doute pas la seule) de l’origine de cette rivalité à mort entre les dans la famille (le troisième frère, fusillé pour terrorisme). Comme grand-mère aurait été heureuse !’ Et André avait répondu : ’Tu n’es qu’un salaud !’. C’est ainsi que le désaccord s’était installé enter les deux frères. » La mort y est effectivement bien présente.
De même p. 64. « J’aimerais vous exprimer mes sentiments. Je n’en éprouve qu’un : la haine… Vous m’écrasiez, vous étiez installées sur mon dos. » Où faire passer la frontière entre sentiments nobles – ceux de la révolte contre les injustices et en particulier celles que les autres subissent – et les autres – telle la haine et en particulier pour ce dont on croit, à tort ou à raison, de façon grave ou dérisoire, avoir été victime. Il n’y a sans doute pas d’engagement révolutionnaire (ou toute autre vocation, celle de médecin ou de bienfaiteur) ’pur’, sans que le désir de transformation de la société et d’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme ne contienne aussi de la jalousie, le désir de se venger d’humiliations reçues ou ressenties, la volonté de pouvoir, le goût du risque ou du jeu, etc. Il est préférable de le savoir (celui qui s’y engage et ses camarades), pour éviter l’idéalisme, l’aveuglement, l’excuse de comportements inexcusables au nom de l’objectif glorieux. p. 41. « Alors qu’on ne parle chez nous que de but, d’utilité… imaginez que quelqu’un… se suicide, sans la moindre cause, par facétie. » S’il pense qu’un tel suicide, gratuit et public, puisse avoir un tel effet, c’est qu’il pense que la société est devenue bien sérieuse, pragmatique et que ses objectifs ne sont plus qu’utilitaires : du pain (ou du saucisson: p 54 « Babitchev
qualité nouvelle de saucisson est sortie des mains d’un charcutier. Ce n’est pas de cette gloire-là que me parlaient les hommes célèbres, les monuments, l’histoire. ») mais pas de rêve et de jeu, des chiffres et des statistiques et pas des arts ; et que tous doivent travailler : plus question de rêver (même à la société future, même dans l’utopie : l’utopie appartient au passé, elle a permis d’atteindre la prise du pouvoir – la réflexion rationnelle seule l’aurait-elle permise, aurait-elle abouti au même résultat ?) Il semble opposer deux positions : celle qui met la préservation de la vie au dessus de tout – mais qui peut découler de la peur de risquer sa vie, quelles que soient les raisons de cette prise de risque autant que de la valeur suprême qui lui est accordée et qui fait que l’homme est ’le capital le plus précieux’ – (et rend le suicide particulièrement choquant) ; et celle qui n’a que mépris pour la vie et n’hésite pas à sacrifier les individus, parfois en masse, s’il y voit son intérêt, ou celui de sa cause. p. 68. « Vous m’avez traité d’ivrogne pour la seule raison que je m’étais adressé à une jeune fille en une langue imagée que vous ne pouvez comprendre. Ce que l’on ne comprend pas paraît toujours soit ridicule soit effrayant. » Les frontières au sein de la société se radicalisent. Il y a sans doute toujours eu un écart important entre la langue des élites et celle du peuple, la langue classique et la langue ne cessant de se faire au présent.
Mais, dans les régimes totalitaires, cette différence devient dangereuse, car la langue non contrôlée et moins compréhensible par les dirigeants peut devenir un instrument autant d’ambiguïté et de polysémie, qui permet que les slogans simplistes soient d’emblée entendus et enregistrés. À quel moment l’URSS a-t-elle basculé du foisonnement créatif artistique, en littérature, peinture, théâtre, architecture, cinéma, photographie, etc. à un art officiel (ceux qui ne se coulaient pas dans le moule, qui n’acceptaient pas de produire suivant la norme, étaient interdits d’expression et de travail, déportés ou liquidés). Olecha, comme tant d’autres, a payé le prix de son incapacité, ou de son refus, de se couler dans le moule officiel. p. 70. « Je vais (vous) faire la guerre pour défendre votre frère, la tendresse, le lyrique, l’individu. » L’affrontement sur le terrain des sentiments (de la place des sentiments dans la société), non pas de classe, ni de culture, fait partie des affrontements politiques. p. 103. « L ’homme nouveau s’habitue à mépriser les sentiments anciens (la pitié, la tendresse, la fierté, la jalousie, l’amour). Alors voilà.
J’aimerais organiser une dernière parade de ces sentiments. » Olecha présente les sentiments comme critères d’évaluation de l’état d’une société : comme il y a la realpolitik, il craint l’instauration d’une société cynique, entièrement vouée à l’efficacité productiviste, dans laquelle les sentiments (tels l’amour et le désir d’enfants, par exemple) seraient encadrés, limités, dirigés, contrôlés, autorisés dans les canaux officiels (les parades militaires, l’amour de la patrie et du travail, etc.) : une société d’hommes robots, tels que le ’bon fils’ l’incarne, celui qui déclare à Babitchev : p 77 « Je veux être une machine je suis
construite) chante maintenant nos romances sensiblardes du vieux siècle…, elle tombe amoureuse, elle est jalouse, elle pleure, elle rêve. » (cf. l’ordinateur de 2001 Odyssée de l’espace ; et contradiction avec la femme robot de Metropolis). Mais mettre au premier plan la machine, s’efforcer de transformer l’homme en machine, pour qu’il soit efficace et docile (le travailleur modèle, le robot dont Charlot dans Les Temps Modernes nous avertissait du danger), le héros stakhanoviste, de même que l’apparatchik totalement dévoué (totalement soumis) à la machine policière et étatique. À quel moment le golem devient-il dangereux pour l’homme, sans même qu’il soit nécessaire de lui attribuer de la révolte ?
Est-ce uniquement une question de taille, de temps (celui de le rendre indispensable, d’en faire un élément inévitable, ’incontournable’ de la société ; ou bien quand le peuple s’y est tellement habitué qu’il lui est devenu aliéné et que, comme dans The Servant de Joseph Losey, c’est le valet qui a pris, insidieusement, subtilement, possession du maître, a mis son emprise sur lui ?) p. 140. « Buvons à la jeunesse qui est passée, au complot des sentiments qui a échoué, à la machine, qui n’existe pas et qui n’existera jamais. » À quel moment survient la lucidité et le constat de la défaite, le renoncement à la lutte, pour un individu comme pour un parti, une classe, une société ? De quand dater la résignation du peuple et son acceptation du pouvoir qui règne sans partage, dans l’absence d’adversaires et dans l’indifférence du peuple ? Cette lucidité résignée ne marque t elle pas la fin du proces entre deux existences… Il fallait en finir avec tout ce qui avait été… Il suffisait de franchir la frontière et cette vie infamante, horrible, cette vie qui n’était pas la sienne, allait devenir du passé. » ; p. 159. « Nous avons oublié le sentiment le plus important, l’indifférence.… Soyons indifférents… Je vais vous annoncer une bonne nouvelle : aujourd’hui, Kavalérov, c’est votre tour de coucher avec Anetchka (la vieille veuve, au grand cœur).
Hourra ! » (1927) Orwell, La ferme des animaux Du respect des caractéristiques de chacun à l’égalité et l’unité illusoire, artificielle, forcée ou à la recomposition de l’inégalité, de la terreur politique et de l’exploitation de tous par un groupe constitué sur des base raciales, autour du dictateur.
Au début de leur révolte, quand ils commencèrent à l’exprimer, avant même d’envisager la lutte et encore moins son succès, les relations entre les animaux de la ferme se font non tant sur une égalité dont les critères resteraient à définir que sur le respect des caractéristiques de chacun : l’exact contraire de l’uniformisation. ; p.
quoi aussi chacun tient, ne sont pas toujours ’nobles’, pas plus que les sentiments dont Olecha proclamait la nécessaire défense, justement parce qu’ils étaient a priori indéfendables. Comme Isaac Babel qui, dans un des Contes d’Odessa, faisait demander par la vieille prostituée au commissaire politique ce qu’il ferait des putains, Orwell se refuse à faire le tri dans ce à quoi chacun tient, à condition que ce ne soit pas hostile ou dangereux pour les autres. Car tous deux savent que ce contrôle ’moral’ et idéologique découle du refus de toute différence et fait le lit des censeurs, y compris des éléments de la vie privée, au pouvoir de dénonciation et de châtiment.
L’unité se fait plus facilement contre celui (ou le groupe) qui est désigné et défini comme l’ennemi commun. Mais cette unité est artificielle et masque les autres divisions ou contradictions. p. 15 . « Que prévalent, entre les animaux, au fil de la lutte, l’unité parfaite et la camaraderie sans faille. Tous les hommes sont des ennemis. Les animaux entre eux sont tous camarades. », y compris les rats. La recherche de l’égalité cède ainsi la place à celle de l’unité au nom de la cause commune. Cette unité est définie non par les tâches à accomplir, ni par les repères éthiques et moraux, ni par la même philosophie, la même vision du monde, mais seulement par l’opposition radicale, sans compromis ni intermédiaire possible, entre tous les animaux, quels qu’ils soient, effaçant, un temps, les anciennes rivalités et divisions.
Mais cette frontière radicale qui efface toutes les autres ne constitue-t-elle pas une faiblesse originelle du processus Elle n’est tenir. Dès qu’elle ne sera plus nécessaire, elle révélera son caractère illusoire mais sera maintenue par la force, puis la terreur, ou pour chercher à masquer la réalité des divisions sociales, sur des basses ethniques et raciales : p. 123. « Fut posé en principe que tout animal trouvant un cochon sur son chemin aurait à lui céder le pas. » Ce processus trouvera peu après son aboutissement logique : p. 145. « Il n’y avait plus qu’un seul commandement : ’Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres. » Le processus révolutionnaire aura alors accompli son tour complet et un système d’explicitation et d’oppression se sera, de l’intérieur de ce processus même, reconstitué, identique à celui contre lequel la révolte avait eu lieu, la seule différence étant l’identité de ses bénéficiaires.
Realpolitik contre utopie, slogans contre rêves. p.
Sept Commandements pouvaient se ramener à une maxime unique : Quatre-pattes, oui !
Deux-pattes, non ! » Ces slogans simplistes ne permettent pas la réflexion ni les débats, mais seulement l’endoctrinement de la masse la plus malléable de la société, pour en faire un instrument docile et efficace du pouvoir contre tous ceux qui pourraient ou voudraient le contester. p. 65. « De ce moment, en plus de sa devise propre : ’Je vais travailler plus dur.’, il prit pour maxime : ’Napoléon ((le grand chef)) ne se trompe jamais’. » La fantaisie, le jeu, le libre exercice de l’imaginaire et de la pensée furent remplacés par des rituels imposés et rigides : p. 65. « Après le salut au drapeau, les animaux étaient requis de défiler devant le crâne (de Sage l’Ancien), en signe de vénération. » De même, la créativité artistique, l’univers culturel se figèrent, devinrent des instruments du pouvoir, à fonction purement utilitaire d’endoctrinement. p. 99. « On n’entendit plus ’Bêtes d’Angleterre’ (le chant de la révolte et de la victoire). À la place, Minimus, le poète, composa de nouveaux couplets. » La langue, elle aussi, est transformée : les paroles deviennent codées, pour que les contrevérités et les mensonges passent mieux : p. 120. « Il était apparu nécessaire de procéder à un réajustement des rations (Brille-Babil parlait toujours d’un réajustement, jamais d’une réduction) » Mais le processus de réduction au plus simpliste de la pensée politique et de la réflexion stratégique a commencé tôt, peu après la prise du pouvoir : p. 21. « À partir des enseignements de Sage l’Ancien tous les plus politiquement incultes, de comprendre et s’approprier les décisions des chefs, mais elle visait en vérité à empêcher toute réflexion et tout débat, ressentis dangereux pour le pouvoir.
La confiscation des débats et des déci- sions par le groupe dirigeant. p. 37. « Les débats étaient l’affaire de Boule de Neige et de Napoléon. Ils n’étaient jamais d’accord : quel que fût l’avis de l’un, on savait que l’autre y ferait pièce. » Double information : la confiscation par un groupe restreint des débats préliminaires aux décisions ; mais aussi des divisions profondes, dues non pas à des divergences d’orientation mais à des rivalités entre chefs pour le pouvoir exclusif.
Une fois initiée, cette confiscation des lieux de décision, élément essentiel du pouvoir, ira grandissante : p. 62. « Napoléon, suivi de ses molosses, annonça qu’il ne se tiendrait plus d’assemblée du dimanche… Désormais, toutes les questions… seraient tranchées par un comité de cochons, sous sa présidence. » De même, le groupe dirigeant se consti- tue une garde prétorienne. p. 41. « Napoléon enleva les chiots à leurs mères, disant qu’il pourvoirait personnellement à leur éducation. » Autre rupture, double, elle aussi : dans les relations parents-enfants, ceux-ci étant retirés aux premiers et éduqués, collectivement, à l’écart de tous, ce qui permettait tous les endoctrinements et les formatages de cerveau et de fidélité absolue. Le terrain des relations familiales, de l’éducation au sein de la famille ou en dehors, constitue des enjeux aussi, idéologiques et pratiques : quel type de société quelles relations interpersonnelles
cèdent la place à des privilèges et à une répar- tition du travail entre exploités et exploiteurs. p. 33. « Les cochons ne travaillaient pas : ils distribuaient le travail et veillaient à sa bonne exécution. », première indication, dans la réalité de la division du travail, de la différence entre les animaux, qui constitue une double frontière. Celle-ci d’une part sépare les animaux entre eux, suivant les critères de race et, ce faisant, elle marque la fin de la fiction égalitaire et en particulier en ce qui concerne les divisions sociales et le processus de production. Les avantages matériels en découlèrent inévitablement : p. 43. « Aussi fut-il admis que le lait et les pommes seraient prérogatives des cochons. » Logiquement, est ensuite effacée la frontière économique qui avait été établie au début entre les animaux de la ferme, décidés à vivre en autarcie et les paysans et commerçants : p. 73. « Dorénavant, la Ferme des Animaux entretiendrait des relations commerciales avec les fermes du voisinage. » Mais en même temps c’est une frontière politique et idéologique qui s’abat : la décision, prise par le groupe dirigeant, sans débat, ne vise qu’à permettre son enrichissement. Mais la fiction de la contribution de tous à la construction de la société nouvelle, ou tout au moins de la défense du processus qui y conduit, sert à faire accepter aux plus faibles les sacrifices que ces choix exigent.
La réécriture de l’histoire. p. 64. « Et pour la bataille de l’Étable, le temps viendra où l’on s’apercevra que le rôle de Boule de Neige a été très exagéré. » Autre rupture, double: entre la mémoire vivante et transmis historiens et de leur réévaluation permanente) et le mensonge d’état, qui réécrit l’histoire.
Cette histoire officielle s’impose d’autant plus facilement que les témoins directs des événements disparaissent : p. 136. « Le temps vint où les jours d’avant le Soulèvement ne leur dirent plus rien. » Le fil directeur de cette réécriture de l’histoire fut la définition d’un nouvel ennemi global, unique, sur lequel toutes les insatisfactions, frustrations, déceptions, colères étaient incitées à se diriger, suivant la même logique qui avait été mise sur pied à l’origine de la révolte (tous les animaux, sans distinction, contre tous les humains), à la seule différence que Boule de Neige (un des principaux chefs de la révolte et de la lutte pour chasser le fermier) avait remplacé ’les humains’. p. 78-79. « Camarades, Savez-vous qui est l’ennemi qui a renversé notre moulin à vent ?
C’est Boule de Neige… On prit l’habitude de lui imputer tout forfait, tout contretemps. » L’établissement d’une dictature policière en fut la conséquence logique. p. 79. « Les activités de Boule de Neige doivent être soumises à une investigation implacable, décréta Napoléon. » La conséquence logique, une fois de plus, en fut de renforcer le contrôle policier systématique sur tous, puisque chacun pouvait être un ennemi. p. 91. « Nous avons des raisons de penser que certains agents secrets de Boule de Neige se cachent parmi nous. » La frontière entre vie privée et vie publique sauta, ainsi que celles entre activité légale et activité illégale, acte accompli et possibilité d’acte illégal. Mais se renforça ainsi la frontière qui sépare le groupe dirigeant et tous les
gné par un seul patronyme, mais… ’Notre chef,… terreur du Genre Humain, protecteur de la Bergerie, ainsi de suite. » La suite logique en fut la disparition de la frontière entre réalité et fiction, autre frontière structurante du psychique autant que des relations interpersonnelles. Ce fut la fiction, dans l’intérêt unique des dirigeants, qui fit fonction de réalité et tous durent s’y soumettre, ce qui ne les sauva pas pour autant de la mort. p. 93. « Napoléon les invita à confesser leurs crimes… Oui, ils avaient entretenu des relations secrètes avec Boule de Neige… Les chiens les égorgèrent sur le champ. » Douce, une des pionnières de la révolte, qui fut, avec son compagnon, une des figures les plus nobles et courageuses de la révolte et de la lutte quotidienne pour l’instauration d’une société juste, exprime son désarroi à la fin du livre, p. 97 : « Elle n’aurait su dire comment c’était arrivé, des temps sont venus où… l’on assiste à des exécutions de camarades dévorés à pleines dents après avoir avoué des crimes affreux. » Reconnaître les signes prémonitoires d’une inversion du processus révolutionnaire ou réformiste et les scansions, les paliers significatifs de cette évolution, est important, sans attendre le travail d’après-coup des historiens. Mais pour les acteurs des événement, ceux qui cherchent à les provoquer et à agir sur eux et ceux qui en subissent les conséquences cette nécessaire reconnaissance n’est ni spontanée ni facile.
Olecha s’appuie sur les caractères des personnages emblématiques de cette période initiale de la révolution que dans le bon fonctionnement de son corps et de son esprit, refuse la fantaisie, croit au progrès. Il est sûr que sa réussite entraînera le bonheur des masses et l’amélioration de leurs conditions de vie. Il ne doute pas de la légitimité et de l’importance de la place qu’il occupe dans l’ordre social actuel. Il pense, en conséquence, que les obstacles qui pourraient être mis sur son chemin doivent être enlevés par tous les moyens, dans l’intérêt de tous.
Ils ne se pose que des problèmes réalistes, pratiques et sa jouissance est de les résoudre.
Il est à l’extrême opposé des utopistes, dont Marx, comme tant d’autres révolutionnaires, faisait partie.
Face à lui, le parasite, son fou. Lui aussi cherche à rester lui-même, aussi longtemps que possible, car il ne peut, ni ne veut, être ni agir autrement. Il défend le passé, avec ses qualités et ses défauts, ses forces et ses faiblesses et parmi elles les sentiments, sans distinction. Il n’est pas toujours facile de voir où passe la frontière entre sentiments nobles et honteux. Il y a continuité entre tous et beaucoup dépend du contexte, du regard porté sur eux et de ce qui en est fait dans la réalité des actions et des relations humaines.
Ainsi, l’envie peut être un puissant moteur de l’action et de la réussite, de même que l’agressivité, les tendances paranoïaques, la honte, la culpabilité etc., à condition d’en faire un usage socialement accepté. Est-ce le désir de réussir, de combattre son sentiment d’infériorité, de se venger des humiliations subies dans l’enfance, d’exercer son pouvoir sur les autres, ou la jalousie, l’envie etc., qui meut l’entrepreneur? Où est la limite de ce
dans ses actes, même quand ils lui apparaissent rationnels, justes, nécessaires. Aussi, où passe la frontière entre ce qui découle de sa volonté et ce qui l’est d’un processus qui une fois enclenché se déroule comme une machine infernale jusqu’à son aboutissement ? Et entre la volonté de réaliser son projet, à n’importe quel prix, pour soi ou pour les autres et celle de se déprendre de la tentation de l’idéal et d’accepter l’imperfection inévitable des réalisations humaines.
Olecha joue avec d’autres frontières : celles qui séparent les apparences et la réalité. Et il nous avertit du risque de céder à la tentation des oppositions apparentes trop satisfaisantes : le bon et le méchant, la victime et son oppresseur, par exemple. Il nous laisse entrevoir que l’entrepreneur a besoin du parasite, comme repoussoir qui renforce l’estime qu’il a de lui-même. Et de même le rêveur a besoin de l’entrepreneur pour ses besoins matériels autant que pour se donner une certaine consistance en s’affrontant à lui.
Ainsi, Olecha, dix ans seulement après la prise du pouvoir, attire l’attention du lecteur sur certains éléments de la vie quotidienne et des relations interpersonnelles. Ceux-ci apparaissent certes bien mineurs par rapport aux grands enjeux politiques, économiques, militaires de l’URSS, mais ils lui semblent être des repères sûrs pour juger de l’avancée ou du recul, même à venir, du processus révolutionnaire et repérer le passage d’une période à une autre. Ainsi : le modèle capitaliste de l’efficacité productiviste a-t-il contaminé le projet révolutionnaire de l’abolition de l’exploitation de l’homme par rêvé ? Mais Olecha analyse avec la grande tolérance de celui qui se méfie des frontières trop rigides. Il sait que chacun, quels que soient ses apparences et ses actes, peut avoir plusieurs appartenances, jouer dans la société des rôles contradictoires ou être ambivalent dans ses émotions et ses désirs. La frontière peut aussi être une limite et Olecha se demande jusqu’où le comportement de l’entrepreneur et celui du parasite peuvent être acceptables ou compréhensibles, à partir de quel moment, de quelle intensité ils changent de nature et deviennent folie pour l’un, mépris de l’autre et usage de la force pour l’autre.
Mais le parasite ne propose pas un autre modèle de développement, ni d’ailleurs le maintien de la société ancienne. Il demande seulement à avoir sa place dans la nouvelle société, ainsi que les émotions les moins nobles comme l’envie. Il sait qu’une société idéale n’existera jamais, que l’homme restera imparfait et il pressent que le désir de purification débouchera sur la terreur. Une société ne doit pas tracer en son sein de frontière rigide entre le beau et le sale, le rentable et le gratuit, la rationnel et la fantaisie, le conscient et l’inconscient, le raisonnable et l’utopie, excluant et persécutant les uns, privilégiant et valorisant les autres. Et il en est de même en ce qui concerne l’adulte et l’infantile : il est bon que l’homme mûr garde en lui les traces vivantes de l’enfance et qu’une société n’oublie pas ses origines et les rêves qui l’ont engendrée.
Les frontières rigides peuvent certes aider chacun à repérer sa place, mais aussi à s’y faire plus facilement repérer et enfermer que
acceptée. Olecha de même se demande, sans apporter de réponse, si la place économique qu’occupe l’entrepreneur et les hommages qui lui sont rendus témoignent d’un changement significatif de la nature de la société et l’accentuent.
Orwell jette un regard rétrospectif sur l’évolution de l’URSS et de la révolution. Il ne trace pas de frontière entre révolution et contre-révolution, entre avancée et régression, ni entre plan conscient d’arrêter le processus révolutionnaire de l’intérieur et accompagnement d’une logique qui, en raison de contraintes économiques et matérielles aboutisse au retour de l’ancien système.
Mais il montre clairement que tous les éléments de la contre-révolution étaient présents dès l’origine et que le processus s’est déroulé suivant une logique imperturbable dès qu’il a été enclenché, avec le désir de pouvoir, de richesses et de jouissance, la peur de perdre ce qui a été conquis, la méfiance systématique et extensive sans limite envers tout et tous ceux qui pourraient être un obstacle ou danger.
Olecha et Orwell posent ainsi tous deux la même question : comment repérer la frontière qui sépare et différencie, derrière des apparences communes, un processus révolutionnaire et un processus contre-révolutionnaire, les exploités et les exploités. Les frontières masquées sont évidemment les plus dange- Elles permettent la démagogie (’nous avons tous les mêmes intérêts’, ’la révolution continue’), l’exploitation, l’aliénation, l’oppression. Mais il n’est pas facile à ceux qui ont contribué à la prise du pouvoir, qui ont cru sincèrement à ses objectifs idéaux, sacrifié pour eux leurs forces et parfois la vie de leurs plus proches compagnons, d’accepter de voir la réalité de l’échec de leurs rêves et de leurs combats. Olecha et Orwell, tous deux, dans leurs livres et dans leur vie, ont lutté contre le totalitarisme, chacun à sa manière. La Ferme des Animaux est une arme, par son scénario, si facile à faire coïncider avec la réalité historique. L’Envie l’est tout autant, mais par son existence même (un livre qui ne fait pas l’éloge d’un héros mais celle d’un parasite) et par le regard, naïf et innocent, sur la société qui s’y montre tout au long.
Bibliographie Georges Orwell. La Ferme des animaux (Folio 1984) ; 1984 (Folio 1972) ; Hommage à la Catalogne (10/18 1999) ; Une histoire birmane (Ivrea 2004).
Iouri Olecha. L’Envie (Points 1991) ; Le Mendiant, ou La Mort de Zand. (L’Âge d’Homme 1990 épuisé); Les Trois Gros (L’Âge d’Homme 2005) ; Le Livre des Adieux (Éditions du Rocher 2006).
- ↩ « Ils se mirent à l’aise, chacun suivant les lois de son espèce. » Mais ce respect des goûts et des petites habitudes de chacun cède vite la place à un contrôle rigide et omniprésent, comme si l’opposition au pouvoir pouvait se nicher dans ces détails ou que cette inévitable hétérogénéité pouvait fissurer dangereusement le bloc social et idéologique que les chefs avaient imposé aux autres. p.
- ↩ « Je vais vous dire mon rêve de la nuit dernière. » À l’origine de la révolte, il y a certes l’insupportable de l’exploitation, mais celle-ci seule n’aurait sans doute pas suffi pour la faire exploser : le rêve étant tout autant nécessaire. Ensuite, il sera interdit : il ne faut plus rêver, c’est inutile car, comme les émotions, le rêve affaiblit l’énergie et donc le travail productif. Le rêve finira par disparaître : p. 139. « De toutes les belles choses dont Boule de Neige avait fait rêver les animaux, on ne parlait plus. » Ce seront désormais les ordres et les slogans, de plus en plus réduits, concentrés, qui guideront et feront avancer le processus
- ↩ « Est ce que j’aurai la permission de porter
- ↩ « Avez-vous remarqué que l’homme est entouré de petites inscriptions qui fourmillent autour de lui ?… personne ne les remarque. Elles luttent pour le droit à la vie, se transforment progressivement jusqu’à devenir les lettres énormes des affiches. Elles se révoltent : une classe se dresse contre une autre classe. » La nature d’une société, ses transformationnels, se lisent non seulement (non pas tant?) dans les grandes déclara remarquer. Certains historiens ont fait de ces détails (que Perec appelait l’infra quotidien) un élément privilégié de leur méthode de recherche. p.
- ↩ « La guerre aux cuisines est déclarée. D’ores et déjà on peut considérer qu’un millier d’entre elles est vaincu. » p.
- ↩ « Son dos l’avait trahi. La graisse de son corps avait une nuance jaune tendre… L’aïeul de Babitchev avait soigné sa peau avec amour… Le commissaire avait hérité de cette peau fine, de ce teint noble. » La révolution est faite d’individus, de chair et de pensées, d’émotions et de désirs, avec leurs contradictions, dont certaines découlent de leur histoire, commencée bien avant leur naissance. Et dont ils ont hérité. Le regard qui est porté sur eux peut être double : ne voir que leurs actions et leur engagements dans l’action révolutionnaire ou voir aussi leur origine et se méfier d’eux (comme s’ils étaient porteurs d’une tare, d’un défaut dont les effets se révéleront sûrement un jour ou l’autre : ce fut la politique de Staline, parmi d’autres). Mais ne peut-on penser qu’il est important qu’il puisse assumer cette histoire dont il est issu, qui est aussi la sienne, malgré ses engagements contraires aux intérêts de ses ancêtres, de ses parents, de ceux de sa famille ou de sa classe ? La révolution doit-elle faire table rase du passé, de celui d’un pays comme de celui d’un individu et des familles et, pour construire l’homme nouveau qui construira la société nouvelle, celui-ci doit-il établir entre son passé et son présent une frontière radicale, s’amputer de son passé ou bien n’est il pas préférable