Pourtant comme le dit fortement la narratrice, parlant de la génération d’enfants qui ont vécu son expérience, « il n’y a pas eu escamotage de l’enfance mais saccage après coup. A cause de la stupeur qui nous saisit tous lorsque, en dépit des adultes, nous fut révélé ce à quoi nous avions échappé et qui faisait de nous des survivants, des hébétés définitifs ».
Derrière la sobriété du récit, c’est la violence de l’histoire, de l’Occupation, de la Shoah qui sont présentes à chaque page, évoquées sans emphase par la narratrice qui, à travers un quotidien d’enfant puis d’adolescente, semble dire le destin de milliers d’enfants, cachés, silencieux, ne sachant pas exprimer leur souffrance, ni peut-être la comprendre, mutiques.
Condamnés au lendemain de la guerre à scruter des photos ou des livrets de famille, confrontés à des images clandestinement regardées, incompréhensibles, inscrites pourtant au plus profond d’eux-mêmes. « Les photos de la brochure. Elles étaient grises. Dans ma mémoire, elles sont de cendre », dit-elle.
Une rafle d’Algériens, les massacres de Srebrenica, le génocide au Rwanda – les atrocités du présent ressenties par une conscience en éveil, semblent pouvoir donner voix au passé, font venir les mots absents pour dire l’expérience propre. Car le lien entre le passé et le présent semble constituer la trame même du livre, ce qui est le cas de bien des récits autobiographiques ancrés dans l’enfance.
Mais l’enfance, ici, c’est la guerre, la peur, les caches, l’attente sans fin, le deuil jamais commencé et jamais terminé, la quête d’Aron le père assassiné à Auschwitz, obstinément absent, la solitude d’une mère et d’une fille, telles deux orphelines dans un monde si irrémédiablement étranger, socialement, culturellement, affectivement que l’enfant ne se sentira jamais vraiment chez elle, nulle part.
Le prénom républicain, c’est celui de Berthe imposé par une préposée de l’état civil à un couple d’émigrés venus déclarer leur enfant. Un prénom derrière lequel se blottit le prénom aimé, Brucha, bénédiction, Bruchele, nom d’amour, nom venu de la langue d’appartenance, nom d’appartenance à la communauté endeuillée mais qui fut riche de la chaleur de la vie, alors que Berthe, prénom assigné, signe l’exil, la perte, le sentiment angoissant d’être parfois étrangère à soi-même, cristallise le sentiment d’une irrémédiable coupure.
Peut-on guérir de son enfance, peut-on devenir autre que ce qu’elle nous a faits ? A cette question, le livre propose non pas une réponse mais une tonalité : mélancolique, presque sereine mais non consolée, non consolable. Capable cependant d’épeler les bonheurs du présent, avec son amoureux, la certitude d’avoir échappé au sentiment de haine.
Et aussi quelques bonheurs venus du passé : à l’école parfois, à Corvol la colonie de vacances du Skif, et surtout, peut-être le bonheur d’être née d’un couple, Aron et Raïzl, qui s’aimait.
Dans ce beau livre, comme chez Georges Perec, chez Saul Friedländer ou chez Sarah Kaufmann, enfants de la guerre, c’est dans l’écriture que se défait et se retisse inlassablement le lien à l’enfance, à la violence de l’Histoire, et son inscription dans le présent.