Cela se passait en des temps très anciens – Franco était encore vivant et régnait sur l’Espagne. Plus exactement, il régnait de facto, car de jure il y avait un roi – dont le monde entier avait alors sous-estimé les qualités, le méprenant pour une marionnette entre les mains du vieux qui obstinément persistait.

Si bien que nous avons longtemps hésité, Berthe et moi, à céder à l’envie de partir faire les touristes dans ce pays où notre présence ne pouvait que raffermir la détestable dictature… Mais la tentation était forte et constante, et l’attrait de cet ancien pays des Juifs – puissant.

Vers la fin des années 60 nous avons craqué et triché, en décidant que Majorque ce n’était pas tout à fait l’Espagne et que, s’il n’était toujours pas question de mettre un pied sur le sol continental, les îles autorisaient une parenthèse. C’était idéologiquement indéfendable, j’en conviens, mais nous avons tout de même pris des billets pour Majorque. La mauvaise conscience de gauche nous tourmentait bien un peu, mais l’île était belle. Dans le petit bureau de poste, quand Berthe a demandé des timbres pour nos cartes postales, on lui a tendu du Franco en quantité adéquate. Elle a demandé en français : « Vous n’auriez pas autre chose » ? Et le préposé, avec un petit sourire, lui a échangé le dictateur contre des fleurs de même valeur nominale. Les temps étaient déjà en passe de changer.

A l’époque, la densité de la foule estivale était encore acceptable dans l’île, quoique déjà dans ce trou perdu qu’était Porto Colom ou bien « heute Flamenco ». Mais les touristes (Allemands) étaient cantonnés sur le pourtour de Majorque, respectant le slogan « vamos a la playa ». Dans l’intérieur ils étaient encore en majorité entre Majorquins. Aussi, pour prouver que nos ambitions ne se limitaient pas à bronzer, nous prenions souvent la voiture pour explorer cet intérieur, ses amandiers, ses moulins et ses ânes.

Un après-midi de grande chaleur (mais l’heure de la sieste était tout de même passée), nous nous sommes arrêtés dans une petite bourgade silencieuse et ensoleillée – Inca peut-être, je ne me souviens plus très bien. Point de restaurant, pas de bistro, mais une petite bodega discrète. Une véritable bodega, avec des marches qui descendaient vers une salle commune en sous-sol, fraîche et vide. Nous nous sommes assis pour boire et pour profiter un moment de cette calme fraîcheur. Il n’y avait là que nous et le tenancier, un homme d’une soixantaine d’années, mal rasé et grisonnant, qui parlait parfaitement le français : plus tard il nous a dit avoir longuement vécu et travaillé à Marseille avant de revenir dans son bourg natal. Berthe, qui regarde tout et notamment les hommes, avait remarqué ses beaux yeux bleus.

Tout en buvant à petites gorgées sa citronnade, ma femme remarque au mur du fond une cage d’oiseau en paille tressée. Une cage vide et néanmoins remarquable pour les Juifs que nous sommes : elle avait la forme d’une étoile à six branches. Surprise, intriguée, Berthe accroche le patron qui passe pour lui demander Une histoire marrane (et pas très marrante) Jacques Burko

– « Ça ? Ce n’est rien. C’et une cage à canari. Mais il est mort ». – « Oui, mais elle a une forme étrange »… – « Etrange ? Non, elle est normale, il y en a de toutes les formes »… – « Moi, je vous pose cette question parce que je porte une étoile semblable à mon cou »… Et Berthe montre sa minuscule maguen David. Le patron hausse les épaules et disparaît sans un mot dans sa cuisine. Il ne se passe rien.

Et puis il revient pour demander : – « Et pourquoi vous portez ça, vous ?

Qu’est-ce que c’est ? » – « C’est une étoile juive. Je la porte parce que je suis juive, nous sommes des Juifs, mon mari et moi ».

Le patron s’en va sans un mot. Un très long instant s’écoule encore, et puis le voici qui revient : – « Vous êtes des Juifs… Et bien, il faut que je vous dise : moi aussi, j’étais juif – j’étais juif il y a cinq cents ans. Oui, il y a cinq siècles j’étais un Juif, comme tous ceux du village.

Je ne l’oublie pas, je ne peux pas l’oublier.

Et vous savez, quand il y a eu cette Guerre de Six jours, j’ai senti mon sang juif couler dans mes veines… Heureusement, elle n’a pas duré longtemps.

Nous écoutions cet homme qui sautait ainsi par-dessus les siècles, qui s’identifiait à ses lointains ancêtres, chez qui cinq siècles de marranisme et d’Inquisition n’avaient pas effacé le sentiment d’appartenance juive, soigneusement dissimulé et néanmoins vivant.

Cet homme fréquentait l’église, faisait les gestes quotidiens de la foi chrétienne, et se savait pourtant juif, d’une façon vivante et forte. Il n’était peut-être plus de notre religion, il restait de notre peuple.

Nous avons encore longuement bavardé dans le silence de cette bodega vide et complice. Et pour finir, il nous a dit, avec une sobre tristesse : – « Mais maintenant, c’est fini. Mes deux filles ont épousé des chrétiens »… Autrement dit, durant cinq cents ans cette famille avait réussi à préserver dans l’Espagne catholique militante une « purezza de sangre » à l’envers, un lignage juif inaltéré même si secret. Il a fallu les bouleversements du vingtième siècle – et peut-être cette émigration économique à Marseille – pour que la chaîne de fidélité soit rompue.

Nous ne sommes pas retournés voir notre hôte. A quoi bon ? On s’était tout dit. En quelques minutes d’entretien familier, il nous a résumé la longue et difficile histoire des marranes majorquins. *** Si vous passez par Palma de Majorque, vous remarquerez peut-être que la rosace qui surmonte le chœur de sa cathédrale gothique porte une immense étoile à six branches. Mais si vous interrogez, on vous dira que cela n’a rien à voir avec les Juifs, ni avec les marranes.

C’est peut-être vrai. Comme il est vrai que les marranes ont été particulièrement nombreux à Majorque.

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