Les contraintes identificatrices de l’Église ne furent jamais semblables mais continues jusqu’en 1492. Politiques et histoire se mêlèrent comme en témoigne l’invasion de l’Espagne par les Maures en 711 qui apporta un répit certain, dans un premier temps, aux juifs. Aux pires moments, ces derniers retrouvaient espoir et quiétude et parvenaient à garder ouvertement leur foi. Ainsi, en 695, lorsque la situation était désespérée à cause des décisions du concile de Tolède2, la conquête de la majeure partie de l’Espagne les sauva.
Cette discontinuité dans l’oppression leur fit oublier le caractère précaire de leur installation en Espagne au point qu’ils considérèrent ce pays comme un second Israël. Toutefois les conversions de convenance – trahissant les injonctions de la halaha en matière de sanctification du nom3 – apparurent rapidement, mais on ne peut savoir si toutes furent insincères 4.
Les questions que pose la problématique ne peuvent avoir de réponse définitive. Nous pouvons tout au plus présenter des faits et des analyses dans leurs séquences historiques. En effet, nul ne peut sonder les reins et les cœurs et savoir si tous les nouveaux chrétiens étaient fidèles à leur foi ou aux pratiques de leur religion ancestrale.
Les prêches d’une rare violence d’un prêtre d’Ecija, Ferrán Martínez, eurent pour conséquence les effroyables massacres de 1391 qui décimèrent des milliers de juifs et firent disparaître des communautés entières. A la suite de ces exactions et de ces meurtres, Vicente Ferrer se distingua par des conversions massives.
Pendant son apostolat qui dura jusqu’à sa mort en 1419, on estime qu’il convertit 35 000 juifs terrorisés. Cette situation détermina un exil des juifs vers le Maghreb et surtout l’apparition en très grand nombre de nouveaux chrétiens qui durent avaler l’hostie le couteau sous la gorge. Ici encore, on ne peut distinguer les juifs qui choisirent le masque dans l’attente de temps meilleurs et ceux qui voulurent définitivement en finir avec la discrimination, les persécutions et la peur.
Entre 1391 et 1492, date de la promulgation du décret d’exil, un fait nouveau apparut en Espagne. Jusqu’au milieu du XVe siècle, l’eau baptismale était suffisante pour effacer la souillure juive, mais en 1449, l’afflux des convertis – encore appelés conversos ou nouveaux chrétiens – qui désormais pouvaient avoir accès à toutes les dignités et aux ordres religieux posa un véritable problème de société pour les chrétiens.
Lors d’émeutes à Tolède, fut proclamée en 1449 la sentencia estatuto, première mesure raciale, premier statut de pureté de sang 1 1. Pour accéder aux dignités, aux honneurs, aux charges, entrer dans les universités ou les ordres religieux, il faut prouver qu’aucune goutte de sang juif ne coule dans les veines de l’impétrant. En effet, les juifs « par leur crime de lèse-majesté divine et humaine, ont perdu toute sorte de noblesse et de dignité, et le sang de celui qui a livré le Christ est à un tel point infecté que ses fils, ses neveux et leurs descendants, tout comme s’ils étaient nés d’un sang infecté, sont privés et exclus des honneurs, des charges et des dignités... L’infamie de leurs pères les accompagnera toujours », in Arce de Otalora, Summa nobilitatis Hispanicæ..., Salamanque, 1559, p. 187-188.
qui allait faire florès dans toute l’Espagne un siècle plus tard, lorsque les statuts seraient adoptés par Philippe II et bénis par le pape. Cette pratique devait gangrener la vie sociale espagnole et toucher des milliers de nouveaux chrétiens. Toutefois, jusqu’en 1492, les juifs purent, dans des conditions difficiles, pratiquer leur culte, mais à partir du décret d’expulsion, tous ceux qui demeurèrent dans ce qui devenait la « terre d’idolâtrie » furent coupables aux yeux du judaïsme. Maïmonide, dans son Epître sur la persécution, avait atténué la rigueur de l’impératif halachique sur la sanctification du nom, mais ne laissait aucune place à l’infidélité permanente. Ce qu’il dit de Mahomet s’applique évidemment au christianisme : « Quiconque se fait tuer pour ne pas reconnaître la mission prophétique de cet homme [Mahomet], il sera dit de lui qu’il a fait ce qui est droit et bon, qu’il recevra une grande récompense et parviendra à une dignité supérieure, car il s’est sacrifié pour la sanctification du Nom… Mais à celui qui vient nous interroger pour savoir s’il doit se faire tuer ou reconnaître [la mission prophétique de Mahomet], nous lui répondons : qu’il reconnaisse [Mahomet] et qu’il ne se fasse pas tuer, mais qu’il ne reste pas dans le royaume de ce roi… Le conseil que je me donne à moi-même et l’avis que je veux donner, à moi, à mes amis et à ceux qui me demandent un conseil est qu’il faut quitter ces lieux et aller en un endroit où l’on puisse pratiquer sa religion sans contrainte ni peur; qu’on abandonne sa maison, ses fils5 et tout ce qu’on possède, car la religion que Dieu nous a léguée a une valeur immense et ses obligations passent avant toutes les contingences méprisables aux yeux des personnes éclairées. »6 Dès lors, une question lancinante se pose, question que nous retrouverons plus avant : les nouveaux chrétiens insincères qui pratiquaient secrètement la religion de Moïse – les cryptojuifs – pouvaient-ils tous partir ? Tous avaient-ils les moyens de leur fidélité ?
Sur les statuts de pureté de sang, voir le maître ouvrage d’Albert A. Sicroff, Les Controverses de pureté de sang en Espagne du XVe au XVIIe siècle, Paris, 1960.
L’édit d’expulsion se prépara avec la restauration de la monarchie de Ferdinand et d’Isabelle. Dès 1476, la « solution finale » se profila et l’idée d’un exil prit de plus en plus corps. Les nouveaux chrétiens tombaient désormais sous la surveillance inquisitoriale. Ceux qui partirent – environ 120 000 personnes – mais surtout ceux qui arrivèrent dans des lieux où ils purent professer le judaïsme ouvertement purent, à n’en pas douter, donner le plus bel exemple de fidélité1 : « Le départ eut l’apparence d’un grand mouvement religieux, comme si les exilés étaient animés de l’espoir de recevoir bientôt l’aide miraculeuse de Dieu. » Bernaldez, historien contemporain de l’événement, écrit « Ils quittèrent le pays de leur naissance, petits et grands, vieillards et enfants, à pied ou sur des ânes et autres montures, en charrettes, et chacun se dirigea vers le port où ils devaient se rendre, et ils marchaient le long des routes et par les champs dans des conditions très dures et aventureuses, les uns tombant, les autres se relevant, certains mourant, certains naissant, certains devenant malades, de sorte qu’il n’y avait pas de chrétien qui n’eût de la peine pour eux, et où ils allaient, on les invitait à se faire baptiser, et certains se convertirent à cause de la situation et restèrent, mais très peu… »7.
Nous sommes en présence du cas le plus concret du choix entre l’absolue fidélité, avec tous les risques qu’elle comporte, et l’infidélité due au découragement, à la fatigue et à la maladie. Telle est la description du chroniqueur chrétien. Ecoutons maintenant celle de Joseph Ha-Cohen : « Toutes les cohortes du Seigneur, les exilés de Jérusalem en Espagne quittèrent cette contrée maudite le 5e mois de l’année 5252, c’est-à-dire en 1492, et de là se dispersèrent aux quatre coins de la terre. Du port de Cartagène sortirent le 16 du mois d’Ab (3 août) seize grands navires chargés de bétail humain, et il en fut de même dans les autres provinces. Les juifs s’en allèrent où le vent les poussa, en Afrique, en Asie, en Grèce et en Turquie, pays qu’ils habitent encore de nos jours... Ces créatures infortunées mouraient de désespoir pendant leur route : les musulmans en éventrèrent pour extraire de leurs entrailles l’or qu’elles avaient 1. La plus grande partie de ces réfugiés trouva asile dans l’empire Ottoman où on leur fit bon accueil.
avalé pour le cacher... Il en resta beaucoup en Espagne qui n’avaient pas eu la force de partir ou dont Dieu n’avait pas touché le cœur. »1 Joseph Ha-Cohen n’oublie pas l’émigration vers le Portugal où les juifs, abusés par un roi cupide, connurent les massacres et les conversions forcées, et se retrouvèrent dans la situation des nouveaux chrétiens d’Espagne, surveillés par une Inquisition encore plus farouche.
Ici, à nouveau, la même interrogation se pose, interrogation sans réponse pour ceux qui demeurèrent, les uns désireux de conserver leur position sociale, les autres brisés par l’épuisement : à partir de 1492, ils devaient, s’ils voulaient rester « juifs » emprunter le vêtement du christianisme, donner des marques de fidélité à leur nouvelle religion et, ainsi masqués, tenter de garder, autant que faire se peut, leur foi ancestrale. La chasse aux conversos, qui demeurent toujours des juifs aux yeux des vieux chrétiens, devint très vite un sport national, non seulement pratiqué par l’Inquisition, mais encore par toute la population qui cherchait à débusquer le moindre signe de judaïsme. Le changement de linge ou le fait de mettre une nappe propre et d’allumer des bougies le vendredi soir, le repos le samedi, la non consommation de viande de porc, le fait de laver la viande, de jeter un peu de pâte à pain dans le feu, un souci vestimentaire particulier un autre jour que le dimanche étaient les signes les plus faciles à percevoir8. Les prêtres rappelaient les dates des fêtes juives les plus importantes et exhortaient à être particulièrement vigilant à ces moments de l’année et à dénoncer.
Les ravages causés par les délateurs n’atteignaient pas seulement la personne dénoncée, mais l’intégralité de sa famille qui se trouvait privée de tout subside par la confiscation des biens, et déshonorée à jamais aux yeux des vieux chrétiens9. Cette double vie, à la fois hérétique et héroïque – car les peines de l’Inquisition allaient de 1. La Vallée des pleurs (écrit au XVIe siècle), Paris, s.d., p. 99 et 100. Rappelons qu’à partir de 1580 et jusqu’en 1640, l’Espagne annexa le Portugal.
l’emprisonnement plus ou moins long jusqu’au bûcher – était pourtant insuffisante au regard de la loi et des conseils de Maïmonide. Quelques-uns le comprirent, d’autres, par attrait du profit, commencèrent à quitter la péninsule Ibérique vers la fin du XVIe siècle pour fonder ce qu’on allait appeler la Jérusalem du Nord, la communauté d’Amsterdam dont le brillement commercial et la liberté qui y régnait éblouissait déjà l’Europe entière.
Les premières familles coupées de leur religion, cherchèrent avec une fidélité émouvante à retrouver la loi de Moïse, et dès les premières années du XVIIe siècle, la métropole mondiale de l’argent et de la liberté 1 attira des cryptojuifs pour des raisons commerciales et religieuses. Ceux qui ne partaient pas pour Amsterdam et restaient dans la péninsule Ibérique, le faisaient également, mais au péril de leur vie, pour des raisons de convenance ou par crainte d’un formidable dépaysement : on passait du soleil aux brumes du nord et ignorait tout de la langue difficile du pays d’accueil. Reste ceux qui ne pouvaient pas quitter la « terre d’idolâtrie » parce qu’ils en étaient incapables : impécunieux, malades, ou ne disposant pas des réseaux nécessaires à la dangereuse évasion des personnes et des capitaux. Peut-être est-ce le cas du célèbre martyr Marco (Isaac) de Almeida Bernal. Ce jeune homme, originaire de Galice, fut arrêté par le Saint Office en 1650 et jeté dans ses geôles. Dès son premier interrogatoire il déclara être juif et que, en dépit de son amour de la vie, il mourrait avec bonheur pour sanctifier le nom de Dieu. En 1655, après 5 années de souffrances, il fut condamné à être livré au bras séculier. Avant de mettre le feu au bûcher, on lui demanda s’il se repentait. Il traita ses bourreaux d’idolâtres et affirma qu’il ne renoncerait jamais à son Dieu et à la loi de Moïse. Une fois le feu allumé, et comme les flammes s’élevaient, on entendit une voix chanter des psaumes.
Tous ceux qui eurent la chance de gagner Amsterdam avaient l’obligation d’être de vrais juifs, obligation imposée par le magistrat de la ville devant lequel l’autorité du mahamad 2 était responsable.
On assista alors en Hollande à une sorte d’inversion des statuts de pureté de sang, et se posa très vite le problème de la souillure chrétienne contractée par les nouveaux chrétiens qui étaient demeurés dans la péninsule Ibérique. La fidélité cryptojuive en Espagne devenait pour certains un tragique déchirement religieux.
Les âmes des nouveaux chrétiens, qui avaient été écartelées entre une fidélité au judaïsme et une dévotion apparente au catholicisme, tentaient de faire repentance dans la crainte et le tremblement, la peur et le remords comme le montre ce texte émouvant de Joseph Salom de Gallego : « Me voilà, Seigneur, en ta présence, conscient de la peine que je mérite, repentant et tremblant. Mes cheveux se dressent sur ma tête, mon visage est contre terre et mes yeux sont remplis de larmes. Mes lèvres tremblent de terreur et mon âme est pleine d’angoisse. Mon sang se gèle, ma bile s’écoule et mes entrailles se déchirent... Et je suis seul responsable de tous mes maux pour n’avoir pas su mettre un frein à mes passions, avoir marché continuellement dans les ténèbres et m’être laissé dominer par mes désirs. »1 Parmi les censeurs les plus redoutés, aucun ne fut aussi violent qu’Abraham Pereyra, collecteur d’impôts en Espagne, qui passa à Amsterdam en emmenant avec lui la recette du roi, et qui comprit l’épouvantable prix à payer pour son « infidélité » passée de nouveau chrétien dans la péninsule Ibérique. Devenu un des plus riches et des plus puissants dirigeants de la communauté à Amsterdam, il stigmatisa les nouveaux chrétiens demeurés en terre d’idolâtrie. Chez cet auteur, pas la moindre compassion pour ceux qui n’ont pas à leur disposition les moyens nécessaires à la fidélité préconisée par Maïmonide. Il s’arrogea le droit de condamner tous ceux qui demeuraient dans la péninsule et vivaient dans la condition d’hommes déchirés entre une religion d’emprunt et la foi ancestrale. Ceux qui imaginaient ne pas pécher en gardant l’amour du Dieu d’Israël enfoui dans le secret des cœurs se trompaient lourdement. La dissimulation n’excusait rien, car elle avait pour origine la jouissance des honneurs, d’une situation sociale à laquelle on était fortement attaché. Mais cette obstination coupable dans la duplicité, Dieu ne la pardonnera pas, car on avait sacrifié son service sur l’autel des richesses et des biens de ce monde, 1. Sendero de vidas... , Amsterdam, 1640, p. 72-73.
toutes choses que la mort ou l’Inquisition se chargeraient de faire disparaître. Pécheurs aveuglé par les appétits mondains, les cryptojuifs se privaient de la plus grande félicité qui soit : l’observance des préceptes divins en leur totalité et dont on ne peut en aucun cas faire l’économie. Parodique judaïsme que celui de croire au Dieu d’Israël et de n’avoir pas dans sa chair le signe de l’alliance divine : la circoncision.
Mais il y a plus. Selon lui, les pères étaient comptables des péchés que les fils commettaient pour ne les avoir point enseignés dans la foi véritable. Ces derniers, nés en terre d’idolâtrie, adultes et pleinement conscients, s’ils suivaient l’exemple de leurs géniteurs ne seraient pas moins pécheurs.
Mais tous les cryptojuifs ne persévèrent pas dans ce péché et certains gagnèrent Amsterdam. Toutefois, ce déracinement ne trouvait pas, en soi, grâce aux yeux de Pereyra. Il fallait encore, selon cet intransigeant censeur, quitter la terre d’idolâtrie dans un certain esprit, ne pas rejoindre la Jérusalem du nord vi coactus. Pereyra distinguait deux types de cryptojuifs : celui qui avait pris la résolution de retrouver la foi de ses ancêtres grâce à la décision de mettre fin à son existence pécheresse et de se rédîmer, et celui que les circonstances – l’Inquisition en l’occurrence – poussait à s’arracher à la dilection du Saint Office12.
Ainsi, le petit flux migratoire n’est nullement homogène dans ses motivations. Et cette hétérogénéité a une conséquence capitale :
Amsterdam devient à la fois le lieu de la fidélité et de l’infidélité13 pour les nouveaux arrivants.
Plus tard Isaac Orobio de Castro distinguera lui aussi deux types de nouveaux juifs : ceux qui quittent la péninsule pour écouter humblement les enseignements de leur ancienne religion, et les autres pour bénéficier de la liberté de soulever des problèmes de philosophie impie qui les détachent de la fidélité à la foi juive. Voir I.S. Révah, Spinoza et le Docteur Juan de Prado, Paris, 1958, p. 89 et 90; également Y. Kaplan, Du Christianisme au judaïsme. Vie et Œuvre d’I. Orobio de Castro, Jérusalem, 1982, et du même auteur Les Nouveaux juifs d’Amsterdam, Paris, 1999.
Parmi ces derniers, certains sont venus nourris d’une culture philosophique acquise dans les universités espagnoles, et découvrent que le judaïsme est une religion exigeante, avec des impératifs qu’ils ne soupçonnaient pas, dépourvus qu’ils étaient depuis un siècle et demi de tout enseignement rabbinique. Si tout juif devait se soumettre – quel que fût son âge – à la circoncision de la chair, la circoncision du cœur ne s’ensuivait pas toujours, et les déceptions s’accroissaient en fonction des exigences orthodoxes du noyau religieux communautaire.
S’il fallait appartenir à cette communauté pour négocier et demeurer en règle avec les autorités, beaucoup de nouveaux juifs pouvaient masquer à l’égard de leur foi retrouvée une réelle indifférence silencieuse, ou une rébellion affichée14. On doit à un lointain cousin de Spinoza, Uriel da Costa, le premier scandale qui ébranla la communauté.
Né au Portugal vers 1583, Gabriel da Costa était le fils d’un vieux chrétien et d’une cryptojuive. C’est probablement elle qui instilla le doute chez son fils, qui était passé par l’université jésuite de Coïmbre, et de ce fait bon connaisseur de la philosophie thomiste. « Mais tout chrétien qui doute ne devient pas juif »; c’est ce qu’allait découvrir Gabriel, devenu Uriel lorsqu’il arriva à Amsterdam. Sa première déception fut de découvrir que le judaïsme n’était pas un biblisme. Il se fit un devoir « donquichottesque » de prouver à la communauté ce qu’était la véritable religion de Moïse.
Ce n’est pas ici le lieu de narrer sa triste aventure scandée par les humiliations et les persécutions des rabbins et qui s’acheva par son communauté fidèle à la loi... Ce n’est pas uniquement le mobile religieux, seul connu jusqu’à maintenant, qui a conduit cette communauté jusqu’à Amsterdam, mais également des motifs d’ordre profane, celui de marchands qui, voyant se détériorer les possibilités commerciales de l’Espagne et du Portugal avec le reste du monde, était désireux de les remplacer par celles, incomparablement meilleures, de la puissance commerciale du nord en pleine expansion », Spinoza, judaïsme et baroque, Paris, 2000, p. 46-47. Rappelons qu’il n’existe plus de marranes à Amsterdam puisque tous les juifs exercent librement leur religion.
suicide1. Il convient plutôt de rappeler la violence avec laquelle da Costa dénonça le judaïsme traditionnel, et ses sectateurs, et clama sa totale rupture avec la religion. Plus qu’une infidélité, nous sommes en présence d’une charge passionnelle.
Pour Uriel, le christianisme comme le judaïsme ne sont que des épouvantails pour maintenir les hommes dans la terreur du péché.
Son reniement du judaïsme passe par trois phases décrites par Révah : rejet des pratiques rabbiniques, rejet de l’interprétation traditionnelle et enfin rejet de l’Ancien Testament : « Pour combattre le judaïsme, da Costa prend appui sur les sept préceptes noachides qui seuls, selon la théologie juive, sont valables pour toutes les nations. »
Si Uriel da Costa rejeta le judaïsme de façon si violente, on peut penser que, né chrétien au Portugal, son rêve d’un judaïsme biblique se heurta à une orthodoxie qu’il n’avait jamais connue. Il n’en est 1. Voir Une Vie humaine par Uriel da Costa, traduction du latin et étude par A.B.
Duff et Pierre Kaan, Paris, 1926. Voir également I.S. Révah, Des marranes à Spinoza, op. cit., (en particulier p. 77 à 119) et Uriel da Costa et les marranes de Porto.
Cours au Collège de France 1966-1972, édition présentée et annotée par Carsten L. Wilke, Paris, 2004. Egalement J.-P. Osier, D’Uriel da Costa à Spinoza, Paris, 1983.
Les préceptes noachides défendent à l’homme l’homicide, les unions contre nature, le vol, les sacrifices humains, le blasphème et la consommation du membre d’un être vivant.
rien pour Spinoza qui naquit à Amsterdam; son père fut parnas1 et lui donna une excellente éducation juive. Comme nous l’apprend Révah, jusqu’au 5 décembre 1655, Baruch de Spinoza ne fut pas considéré comme hérétique puisqu’on l’inscrivit au livre des offrandes de la communauté pour un don de 6 florins. Aux alentours de cette même date, le Docteur Juan de Prado, nouveau chrétien andalou né en 1614, recevait après de bonnes études à l’université d’Alcala, le diplôme de Docteur en médecine de l’université de Tolède.
Toujours selon Révah, Prado, antérieurement converti au déisme par un cryptojuif du nord de l’Europe, soulevait dans la yeshiva 2 qu’il fréquentait pourtant, des difficultés au nom de principes philosophiques19.
Le déisme des orthodoxes sefardim était en fait une des figures du déisme européen du XVIIe siècle; il se manifestait par les affirmations suivantes : autonomie de la raison spéculative et morale, rejet de toutes les formes admises de révélation divine, conception d’une nature dont les lois ont été fixées par Dieu, lors de la création, de façon immuable, conception d’une loi de nature, d’essence plus morale que religieuse, commune à tous les hommes depuis les origines de l’humanité20. Tels sont les premiers éléments rationnels de l’infidélité spinoziste que l’on comprendrait tant il est vrai qu’ils sont à l’origine d’un des plus grands systèmes philosophiques de la pensée occidentale. L’Éthique 5, avec ses démonstrations mathématiques, constitue une infidélité respectable, mais radicale, envers le judaïsme puisque le philosophe dénie la création du monde et refuse à l’homme la liberté sans laquelle la Tora n’a aucun sens. En effet, il n’y a rien de contingent 1. Dirigeant communautaire.
dans la nature des êtres. Toutes choses sont déterminées par la nécessité de la nature divine à exister et à agir d’une manière donnée1. Point dans l’âme de volonté libre ; celle-ci est déterminée à vouloir ceci ou cela par une cause qui est elle-même déterminée par une autre, et celle-ci encore par une autre, et ainsi à l’infini53.
Répétons-le : cette infidélité philosophique est respectable. Mais hélas Spinoza écrit le Traité théologico-politique 3 dans lequel l’apparence de la rigueur ne peut cacher l’aversion qu’il nourrit non seulement à l’égard du judaïsme mais encore de ses anciens coreligionnaires. Certains émettent l’hypothèse que de nombreux passages de ce texte appartiennent à l’Apología écrite tout de suite après sa mise au ban (hérem) de la communauté. Quoi qu’il en soit, le Traité théologico-politique constitue le premier ouvrage anti-juif délesté de tout lien avec le religieux, un bréviaire laïc de la haine d’autant plus redoutable qu’il se veut dépourvu de toute passion. Le Traité théologico-politique témoigne d’une rancœur et d’un ressentiment qui ne se manifestent jamais comme tels. Ils sont utilisés, « rationnalisés » de façon à rencontrer les préjugés anti-juifs de ses lecteurs.
Qu’est-ce qu’un juif pour Spinoza ? Avant tout un être borné.
La première occurrence du mot est liée à l’argent. Certes, ce n’est pas pour stigmatiser la cupidité des juifs à la façon des chrétiens, mais pour illustrer un mode de raisonnement primitif : « Supposons que quelque affaire leur ait été pécuniairement avantageuse, ils disent que Dieu leur a apporté de l’argent ». Les juifs sont des êtres dont l’entendement est limité par la superstition, ce qui ne leur permet de concevoir l’amour de Dieu que dans une lumière matérielle. La preuve de l’immaturité définitive des juifs est trouvée par Spinoza dans Paul, une des autorités auxquelles il fait le plus souvent appel dans son ouvrage. Comme s’il ne leur suffisait pas d’être bornés et cupides, les juifs sont également méchants. Quant au fait que les pharisiens conservèrent en grande partie leurs 1. L’Éthique, première partie, proposition XXIX.
cérémonies après la perte de leur Etat, il faut y voir une marque d’hostilité contre les chrétiens plutôt qu’une volonté de plaire à Dieu 1. La méchanceté des pharisiens n’a d’égale que celle des anciens Hébreux dont la haine de l’étranger est bien connue. Ne fait-elle pas partie de la ferveur de leur croyance? Et Spinoza d’avancer le psaume 139 versets 21, 22 : les Hébreux avaient non seulement la permission de haïr l’étranger, mais « le devoir sacré de les détester férocement »56. La malignité des juifs est également patente, selon Spinoza, lorsqu’ils revendiquent leur élection. Du choix divin s’ensuit un bonheur d’autant plus grand qu’il n’est pas partagé. Le philosophe n’est pas meilleur que ses anciens coreligionnaires puisqu’il ne permet pas aux juifs de bénéficier de la religion universelle qu’il offre aux chrétiens, religion qui se décline étrangement en sept préceptes moraux où la tsedaka, c’est-à-dire la justice et la charité, tient un rôle fondamental. La teshuva, la repentance, est au cœur du septième précepte, mais hélas, elle n’est opératoire que si l’homme connaît vraiment le Christ selon l’esprit, et si c’est le cas, on peut dire que le Christ est en lui57.
Enfin, Spinoza fait appel à un exemple historique pour le moins étonnant, et qui le concerne particulièrement puisqu’il efface toute trace de sa propre judéité : la parfaite assimilation des cryptojuifs en Espagne. Voilà ce qu’écrit Spinoza au sujet de ceux qui tentèrent héroïquement de conserver leur judaïsme dans la crainte quotidienne d’une délation : « Quand un roi d’Espagne contraignit les juifs à embrasser la religion de l’État ou à s’exiler, un très grand nombre devinrent catholiques romains, et ayant part dès lors à tous les privilèges des Espagnols de race, jugés dignes des mêmes honneurs, ils se fondirent si bien avec les Espagnols que, peu de temps après, rien ne subsistait non pas même le souvenir »58. En escamotant d’un trait de plume la pratique des statuts de pureté de sang, Spinoza veut effacer le cryptojudaïsme, en nier l’existence alors que le racisme péninsulaire lui était évidemment bien connu.
Il parle de race, d’honneur, autant d’expressions qui renvoient très expressément aux lois racistes espagnoles. Nous avons ici touché le fond de l’infidélité absolue, et bien pire de l’animadversion d’un ancien juif.
A l’heure du bilan, il faut songer d’abord aux cryptojuifs demeurés en Espagne. A la fin du XVIIe siècle, le problème ne se posait plus et il semble que l’Inquisition avait réussi à décourager et à débusquer la plupart des cryptojuifs. Toutefois il faut rappeler que les statuts de pureté de sang ne furent officiellement abolis qu’en 1869.
Pour ce qui est d’Amsterdam, en dépit des infidèles célèbres ou de l’infidélité rampante, nous sommes encore admiratifs devant la renaissance du judaïsme dans cette ville. Si la communauté juive d’Amsterdam ne constitue pas un modèle, elle représente un exemple unique dans l’histoire. L’aventure de la « Nation » sur les bords de l’Amstel est un irremplaçable témoignage de la fidélité des cryptojuifs, de leur victoire sur le catholicisme espagnol qui avait tout mis en œuvre pour les faire disparaître. C’est à leur fidélité à la religion ancestrale que l’on doit la réussite éblouissante des nouveaux juifs qui firent de leur communauté la vitrine du judaïsme mondial au XVIIe siècle. La splendeur de la grande synagogue d’Amsterdam que l’on peut encore admirer, témoigne de ce « miracle ». En 1675, sa somptueuse inauguration en grande pompe, et honorée par les autorités de la ville, réfute l’explication spinoziste selon laquelle seule la haine des nations permet aux juifs de continuer à exister.
- ↩ Les Juifs espagnols au moyen âge, Paris, 1983, p.
- ↩ Séparation des enfants juifs de leurs parents pour les faire élever par des chrétiens et baptême de tous les juifs.
- ↩ Voir The Jewish Encyclopedy s.v. Kiddush ha-Shem. Les trois cas pour lesquels il faut préférer la mort à la transgression de la loi sont les contraintes à l’idolâtrie, à l’inceste et au meurtre.
- ↩ La conversion volontaire du rabbin de Burgos qui, à l’âge de 50 ans devint Alphonse de Valladolid est l’exemple le plus célèbre. D’autres grands noms suivirent comme Pablo de Santa Maria, Gerónimo de Santa Fe et Pedro de la Caballería qui publièrent de violents écrits contre leurs anciens coreligionnaires. Les personnages cités sont de célèbres renégats du XVe siècle.
- ↩ Une note éclaire cette rigueur : « s’il leur est impossible de partir aussi ».
- ↩ Epître sur la persécution, in Epîtres, Paris, 1983, p. 38-40.
- ↩ Luis Fernández Suárez, Les Juifs espagnols..., op. cit., p. 300.
- ↩ C’est justement que l’on a parlé de « religion des marranes ». Voir I.S. Révah, Des marranes à Spinoza, Paris, 1995, et du même auteur, Antonio Enríquez Gómez, un écrivain marrane 1600-1663, texte édité et annoté par Carsten L. Wilke, Paris, 2003.
- ↩ Sur les juifs demeurés en Espagne, voir Henry Méchoulan, Les Juifs du silence au siècle d’or espagnol, Paris, 2003.
- ↩ Voir Henry Méchoulan, Amsterdam au temps de Spinoza. Argent et liberté, Paris, 1990.
- ↩ Comité dirigeant la communauté. Voir Henry Méchoulan, Etre juif à Amsterdam au temps de Spinoza, Paris, 1991.
- ↩ Abraham Pereyra, La Certeza del Camino, Amsterdam, 1664, p. 141-142. Voir aussi Henry Méchoulan, Hispanidad y judaismo en tiempos de Espinoza. Edición de La Certeza del Camino de Abraham Pereyra, Salamanque, 1987.
- ↩ La communauté juive comptera au milieu du XVIIe siècle 2 000 âmes pour 120 000 chrétiens. Carl Gebhardt exagère grandement lorsqu’il écrit : « L’image qu’offrait le monde marrane n’est en aucun cas celle d’une
- ↩ La dissimulation était une attitude générale en Europe au XVIIe siècle, et on ne nomma jamais marranes les libertins, pas plus que le Don Juan de Molière qui se drape cyniquement dans le manteau de la religion.
- ↩ S’il est infidèle au judaïsme, Uriel est inconditionnellement fidèle à la loi naturelle. « C’est elle qui lie tous les humains par l’amour... c’est elle qui enseigne la vie honnête, qui discerne le juste de l’injuste, le laid du beau. Le meilleur de la loi de Moïse ou de toute autre loi est contenu exactement dans la loi naturelle. »3 Cette dimension passionnelle centrée sur le rejet de toute religion se transformera en une infidélité philosophique sous la plume de Spinoza, infidélité que l’on peut qualifier de reniement dangereux car il se présente comme une rigoureuse analyse historique bien que le philosophe prenne de larges libertés avec l’histoire pour conforter sa hargne exsudée dans le Traité théologicopolitique.
- ↩ I.S. Révah, Spinoza et le Docteur Juan de Prado, op.cit., p. 18-19.
- ↩ A.B. Duff et Pierre Kaan, op. cit., p. 126-127.
- ↩ École religieuse.
- ↩ I.S. Révah, Spinoza et le Docteur Juan de Prado, op. cit., p.
- ↩ Ibid., p.
- ↩ Spinoza conçoit L’Éthique en 1663. La publication est posthume en 1677.
- ↩ Il est intéressant de signaler que Henri Heine, dans sa nouvelle “Le rabbin de Bacarach”, in Les Dieux en exil, Paris, s.d., écrit p. 143 : « Quand on parlait de l’Espagne, les malins ne manquaient pas de sourire d’un air particulier, pour certains bruits confus selon lesquels le rabbin Abraham, tout en poursuivant avec zèle, à l’université de Tolède, l’étude de la loi divine (sic), aurait imité les usages des chrétiens et donné dans la libre pensée comme les jeunes juifs espagnols qui avaient alors atteint un degré remarquable de culture. »
- ↩ Ibid., deuxième partie, proposition XLVIII.
- ↩ Amsterdam, 1670. Voir I.S. Révah, Études sur le marranisme, l’hétérodoxie juive et Spinoza, textes édités par Henry Méchoulan et Gérard Nahon, Paris-Louvain, 2001.
- ↩ Traité théologico-politique, chapitre V.
- ↩ Ibid., chapitre XVII. Est-il besoin de rappeler que les versets du psaume cité concernent les seuls ennemis de Dieu, les hommes de sang et les idolâtres ?
- ↩ Traité théologico-politique, chapitre XIV.
- ↩ Ibid., chapitre III.