« Où commence ma mémoire ? » demande l’auteur en guise d’incipit. C’est par cette interrogation sur le temps et l’origine de la mémoire que débute cette « Histoire d’une vie », récit que son auteur présente comme des « fragments de mémoire et de contemplation » et non comme « une autobiographie structurée et précise ».
Le récit se constitue en quatre temps : la société juive d’avant la Shoah (Appelfeld est né en 1934 à Czernowitz ), déjà travaillée par la laïcité et donc par la question du lien et de la fidélité; la guerre et l’errance dans les campagnes après la mort de ses parents raflés; puis la traversée de l’Europe depuis l’Ukraine vers l’Italie par les camps de transit, au cours de cette « Trêve 214» qu’a racontée Primo Levi ; enfin l’après-brisure, l’autre vie en Palestine, ce « monde nouveau » où il faut « construire et être construit » (page 141) alors que « nul ne savait que faire de sa vie sauve » (page 105), sauf pour presque tous s’enfoncer dans l’oubli pour tenter de survivre.
Dans la préface, l’auteur présente ainsi son ouvrage : « Ce livre n’est pas un résumé, mais plutôt une tentative, un effort désespéré pour relier les différentes strates de ma vie à leur racine. » Relier signifie accepter la mémoire, sortir des « caves enfouies et humides que les forces du refoulement ont placées sous scellés. » Le monde ancien : « Je ne sais pas prier » Les figures marquantes de l’enfance du narrateur telles qu’il les décrit constituent un « portrait de groupe » des communautés juives d’Europe de l’Est qui se caractérisaient entre autres par un lien plus ou moins lâche à la religion. La famille du narrateur offre un éventail des postures qui marquent la société juive au tout début du siècle, entre tradition et laïcité.
Les grands-parents vivent à la campagne dans le respect de la tradition. Le grand-père maternel est une magnifique figure de Juif pieux dont l’enfant dit naïvement « Le soir du shabbat, son visage s’adoucit » (page 19). Les séjours réguliers de l’enfant chez ses grands-parents à la campagne sont le moment de toutes les découvertes propres à la petite enfance: les chevaux, les Tziganes, des « jours remplis de menus faits magiques (…) Au village, il n’y a pas de restaurant ni de cinéma, nous restons assis tard dans la cour et accompagnons le coucher du soleil jusque tard dans la nuit » (page 16).
Mais la découverte est surtout celle de la piété du grand-père : « Dieu, dit il, est dans les cieux, et il n’y a pas lieu d’avoir peur ». Avec lui, l’enfant découvre « la petite synagogue de bois » et l’espace du mystère : « les gens ôtent leur châle de prière et un étonnement silencieux brille dans leurs yeux, comme s’ils avaient compris quelque chose qui leur était inaccessible auparavant ». Avec la prière et le rituel s’ouvre à l’enfant un monde de ferveur et de certitude : « Grand-père dit qu’on se hâte vers la synagogue et qu’on s’en éloigne lentement ».
Selon Abraham HESCHEL, la foi fait des fidèles des « Bâtisseurs du temps215 », un temps spirituel que le shabbat élève comme une arche immatérielle par dessus le temps réel ; c’est cette temporalité que découvre l’enfant avec chaque acte du grand-père :« Tôt le matin, il sortait prier (…) Parfois, il étudiait le même livre pendant des jours et parfois il en changeait, mais il n’y avait jamais plus d’un livre sur sa table ». Ce livre toujours unique renvoie ainsi à l’Unique dans un jeu de miroir où dominent la tranquillité et la certitude du grand-père. Cette certitude présidera à sa mort : lorsqu’elle frappe à la porte, il essaie de consoler ses enfants avec cette foi simple : « Le passage est plus simple que nous ne l’imaginons. C’est juste un changement de lieu, et le gravissement d’un degré ». Foi et fidélité ont la même racine.
L’autre figure marquante que retient le narrateur de son enfance est l’oncle Félix, à la fois inscrit dans la modernité et très ancré dans la vie juive. La fidélité se décline autrement avec ce portrait d’un homme à l’aise dans les deux mondes : il évolue sans difficulté dans le monde moderne de l’agronomie, en tant que riche propriétaire terrien qui « possédait des champs, des pâturages, des forêts innombrables », et par de 213 Editions de l’Olivier / Le Seuil 2004 214 Primo LEVI : La trêve, Grasset 1966 215 Abraham HESCHEL : Les Bâtisseurs du temps, Ed de Minuit, 1957
plusieurs revues polonaises.
Mais comme le grand-père, il s’inscrit dans la tradition : « Toute sa vie, il se conforma à deux commandements quotidiens : la prière et l’étude d’une page du Talmud. Sa façon d’étudier était également celle d’un Juif pieux : il étudiait en chantonnant. C’était sa part intime que peu de gens connaissaient car extérieurement il ne portait aucun des signes du Juif pieux. Il était vêtu comme la plupart des propriétaires terriens. » (page 28) Si le grand-père étudiait un livre unique, la bibliothèque de l’oncle Félix est différente : « Il possédait une bibliothèque de philosophie, une autre de linguistique, et quelques bibliothèques de littérature classique, sans parler des livres sur l’agriculture que j’aimais feuilleter. » (page 29) Enfin, les figures centrales du monde d’avant sont bien sûr les parents du narrateur, attachés à la modernité laïque mais sans le lien que l’oncle Félix parvient à tisser : « Papa ne va pas à la synagogue. Papa a soif de paysages naturels, de constructions extraordinaires, d’églises, de chapelles, de troquets où l’on sert le café dans des tasses de porcelaine fine. » Mais si le choix du père le porte avec assurance vers le rationalisme (« Nous n’avons rien d’autre que ce que nos yeux voient », page 25), la perte est plus sensible, plus douloureuse pour la mère: « C’est étrange, Maman a toujours l’air triste près de la table du shabbat. Il me semble qu’autrefois elle savait parler à Dieu, mais que, suite à un malentendu entre Lui et elle, elle a oublié cette langue. Ce regret la rend mélancolique le soir du shabbat. » (page 22) Cette mélancolie, cette conscience aiguë de « l’absence de la présence » est relayée par l’enfant et annonce le manque dont il souffrira: « Je regrette de ne pas savoir prier en ce moment festif…moi seul suis muet. » (page 23) Toute écriture autobiographique est une relecture du passé et la mise en relation a posteriori d’événements : dans « Histoire d’une vie », ce mutisme annonce la quête de l’adolescent, l’aphasie et le bégaiement qui caractériseront plus tard la plupart des survivants, jusqu’à ce qu’ils puissent parler. Ce sera aussi son chemin comme homme et écrivain : trouver sa langue, pouvoir dire, écrire.
La guerre, les camps : « Et le désir de prier me quitta » Lors de l’été 1937, commence la longue marche vers l’horreur. L’écriture d’Appelfeld se fait fragmentaire, elliptique. Elle suit tantôt des souvenirs clairs, tantôt une mémoire du traumatisme qui l’altère.
La description de la vie dans le ghetto lorsqu’elle dépeint le sort réservé aux fous et aux enfants aveugles dépasse ce qui est supportable. La figure de l’enfant devient alors l’emblème de l’innommable, et en particulier lorsqu’il raconte l’enclos du camp de Kaltchund où dès leur arrivée, des petits enfants étaient donnés vivants à dévorer aux chiens loups.
Comment parler ? Pourquoi parler ? Les témoignages semblent arrachés du silence pour tomber dans l’inutile et le non sens : — Si nous ne sommes pas témoins, qui témoignera ? — De toute façon, on ne nous croira pas. » (page 89) Le silence est une thématique récurrente du texte, renvoyant à l’aphasie du narrateur: « Cette fois non plus, je ne toucherai pas ce feu. Je ne parlerai pas du camp, mais de la fuite, qui eut lieu à l’automne 1942, alors que j’avais dix ans ».
Commence alors le récit de deux années dans les forêts, dans la solitude et la terreur. La peur est omniprésente, et avec elle, l’espoir insensé : « J’espérais sans relâche que mes parents viendraient me chercher. Ce fol espoir m’accompagna durant toutes les années de guerre » (page 69). Mais ses parents ne viendront pas le chercher ; d’autres adultes se succèdent, depuis l’étrange prostituée Maria qui va l’héberger un temps jusqu’aux « gens courageux et nobles » qu’il rencontrera durant toute la guerre parmi lesquels les frères Rauchwerger, figures de l’innocence dont la générosité et l’abnégation illuminent le récit : « Lorsque les rafles commencèrent, l’un d’eux cacha les orphelins dans les caves et de là les fit passer par les égouts vers des fermes et des monastères. Après chaque passage, son visage rayonnait comme celui d’un enfant. » (page 85) Après la guerre, même tourbillon où le bien et le pire sont mêlés: « Des gens mauvais, violents et corrompus nous ont agressés tout au long de notre route, d’Ukraine en Italie (…) A la libération, nous étions cernés de toutes parts par des gens mauvais, mais il y en avait d’autres auxquels la guerre avait ajouté une dimension de grandeur.(…) J’ai vu des êtres qui savaient renoncer, donner, agir avec abnégation et mourir sans peiner quiconque».
un adulte qui lui apprend à prier. Mais il se trouve au milieu d êtres désespérés, désabusés ou perdus, pour qui prier est inutile : « Pourquoi veux-tu apprendre à prier ? Tu vas embarquer bientôt en Palestine. En Palestine, on travaille dans des kibboutzim et on ne prie pas ». La prière alors ne fait plus lien. Peu à peu, son désir s’émousse. Le lien entre le monde d’avant et le monde qui l’attend, l’émergence d’une parole se feront plus tard, mais autrement que par la prière.
Ce monde de la désolation est celui de la déréliction, monde dans lequel le sort réservé aux enfants sans parents sur les routes fait d’eux les oubliés d’une société d’où Dieu lui même semble s’être absenté: « Pendant la guerre, on ne tenait pas compte des enfants. Ils étaient le brin de paille que tout le monde piétinait. » (page 62). Trafiquants, pervers ou « imprésarios » cernent les enfants et les enlèvent aux adultes rescapés et aux instructeurs envoyés de Palestine pour les encadrer. « La côte italienne était semée de camps de transit et tout le monde recherchait des distractions. » Les enfants doués seront enlevés ou attirés par ces « imprésarios » qui les donnaient en spectacle, utilisant chez celui- ci ses extraordinaires dons musicaux, chez celui-là sa parfaite connaissance d’un grand nombre de langues, et parmi eux le jeune Chiko, à la mémoire prodigieuse ; ils seront utilisés comme animaux de foire, amusant, émerveillant : envers du roman picaresque ou d’apprentissage, « Histoire d’une vie » mêle les deux genres sur fond de désespoir et d’horreur : « L’homme qui rit216 » cessera-t-il jamais de grimacer ?
En Palestine : « La littérature est la musique religieuse que nous avons perdue » En Palestine commence une vie nouvelle avec ses mots d’ordre implicites ou affirmés : le silence recouvre l’horreur et on parle dans une langue nouvelle, l’hébreu ; plusieurs attitudes sont alors possibles, et toutes ne dépendant pas de la volonté. Le choix du silence et d’une nouvelle langue est ressenti par presque tous comme la seule échappatoire pour continuer à vivre : « Chez mes amis, l’adoption de l’hébreu paraissait plus simple. Ils avaient rompu avec leur mémoire et s’étaient bâti une langue qui était tout entière « ici », rien qu’ici. A cet égard, et à d’autres, ils étaient les fils fidèles de ces années-là : « Nous sommes venus ici pour construire et être construits ». « Construire et être construits », ce projet se traduisait pour la plupart d’entre nous par l’anéantissement de la mémoire, par un changement radical et par la fusion avec ce lopin de terre.
En d’autres termes, « une vie normale » comme il était d’usage de la nommer. (page 141).
Mais que recouvrent souvent ce retour et son silence ? Le choix d’Appelfeld pour une « écriture du fragment » ne dévoile pas dans cette œuvre ce que nous trouvons dans la conclusion du récit de Primo Lévi où se lit en effet l’intense difficulté de ce retour à la « vie normale » : libéré des camps, Primo Lévi s’est réinstallé à Turin après la guerre avec sa famille, et a reconstruit « une vie » : « C’est un rêve à l’intérieur d’un rêve, et si ses détails varient, son fond est toujours le même. Je suis à table avec ma famille, ou avec des amis, au travail ou dans une campagne verte; dans un climat paisible et détendu, apparemment dépourvu de tension et de peine ; et pourtant j’éprouve une angoisse ténue et profonde ; la sensation précise d’une menace qui pèse sur moi. De fait, au fur et à mesure que se déroule le rêve, peu à peu ou brutalement, et chaque fois d’une façon différente, tout s’écroule, tout se défait autour de moi, décor et gens, et mon angoisse se fait plus intense et plus précise. Puis c’est le chaos ; je suis au centre d’un néant grisâtre et trouble, et soudain je sais ce que tout cela signifie et je sais aussi que je l’ai toujours su : je suis à nouveau dans le Camp et rien n’était vrai que le Camp. Le reste, la famille, la nature en fleur, le foyer, n’était qu’une brève vacance, une illusion des sens, un rêve. Le rêve intérieur, le rêve de paix, est fini, et dans le rêve extérieur, qui se poursuit et me glace, j’entends résonner une voix que je connais bien. Elle ne prononce qu’un mot, un seul, sans rien d’autoritaire, un mot bref et bas ; l’ordre qui accompagnait l’aube à Auschwitz, un mot étranger, attendu et redouté : debout, « wstawa»217.
Dans la période de reconstruction que dépeint Appelfeld, la tentative de construire une vie dite « normale » va de pair avec le silence sur l’envers, cette nuit en creux et ses cauchemars, silence sur la langue même du monde d’avant, le yiddish ; cela sera impossible pour Appelfeld. Il est incapable d’oublier, de ne parler qu’hébreu, et par exemple d’adhérer au « réalisme socialiste qui fleurissait alors dans le journal Al 216 Le héros d’un des derniers romans de Victor Hugo, l’« homme qui rit » a été enlevé enfant par des « comprachicos » qui l’ont défiguré par une opération, fixant sur son visage martyrisé un rire grotesque pour l’exhiber dans les foires; il y déchaîne le rire inextinguible de tous ceux qui le regardent. Image d’une condition humaine et sociale irrémédiablement abîmée par le Mal, incarnation d’une réflexion désenchantée sur le paraître et l’injustice, le personnage vit et se suicide dans un univers de la déréliction où seuls les aveugles savent voir. 217 Primo LEVI : La trêve, page 245, Grasset 1966
passé et sa langue, le yiddish qui symbolisait alors la diaspora, la faiblesse et le relâchement : tout le monde la dénigrait, elle était devenue un objet de dérision et de sarcasme. Mais il y avait dans ce mépris quelque chose qui me la fit choisir. Sa condition d’orpheline résonnait avec mon statut d’orphelin » (page 176). La suite de l’ouvrage mêle deux récits parallèles : l’ancrage dans la réalité israélienne avec entre autres l’armée qui le ramène aux sources de son histoire et le conforte dans son choix de fidélité à son passé, et un autre récit, celui de ses études de yiddish à l’université, l’histoire de sa vocation, les débuts de l’écriture avec son journal, puis des nouvelles, puis les textes connus.
C’est au fond ce double ancrage qui caractérise l’itinéraire d’Appelfeld : loin de se couper de la réalité israélienne, il s’y inscrit mais en refusant la logique d’oubli et de silence qui permet aux autres de survivre.
Sa survie passe au contraire par la construction de ponts avec le passé, ou plutôt par la capacité à laisser renaître et vivre en lui les images et les sensations du passé.
Le choix du yiddish lui restituera ce passé qu’il ne veut pas enfouir et avec lui, l’archaïque vœu : savoir prier. « La littérature, si elle est littérature de vérité, est la musique religieuse que nous avons perdue. La littérature contient toutes les composantes de la foi : le sérieux, l’intériorité, la musique et le contact avec les contenus enfouis de l’âme » (page 140) Si les années d’enfance et de guerre forment son « système de réflexes et de sensations », les années d’université lui donneront ses « outils critiques et d’expression » : le fond et la forme sont là ; le chemin est trouvé, mais qu’il sera difficile. Au cœur du roman, ces lignes : « La parole ne me vient pas facilement, et ce n’est pas étonnant : on ne parlait pas pendant la guerre. Chaque catastrophe semble répéter : il n’y a rien à dire. Celui qui a été dans un ghetto, dans un camp ou dans les forêts, connaît physiquement le silence. (…) J’ai rapporté de là-bas la méfiance à l’égard des mots. Une suite fluide de mots éveille ma suspicion. Je préfère le bégaiement, dans lequel j’entends le frottement, la nervosité, l’effort pour affiner les mots de toute scorie, le désir de vous tendre quelque chose qui vient de l’intérieur. Les phrases lisses, fluides, éveillent en moi un sentiment d’inadéquation, un ordre qui viendrait combler un vide. » (page 124) Un « ordre » : une organisation ou un impératif de combler le vide, de ne pas lui laisser place et mémoire.
Refuser cet ordre, c’est se positionner et dans ce sens, « Histoire d’une vie » illustre en partie cette définition que propose l’écrivain américain Jonathan Franzen de la fiction : « dépeindre et incarner le mystère, à savoir comment les êtres évitent ou affrontent le sens de l’existence218 ».
Se fondre dans la réalité israélienne et accepter le silence entourant la Shoah était impossible pour Appelfeld, sauf à s’effacer dans cet évitement. Son choix est celui de « vivre avec » la mémoire, de trouver des lieux dans lesquels la mémoire ne se perd pas. Les dernières lignes de son livre sont un hommage au « club », association de rescapés de Galicie et de Bucovine où l’on parle toutes les langues d’avant : il y a trouvé à vingt ans une fraternité et une famille, et « entre la fumée des cigarettes et la vapeur des cafés brûlants » une langue et une voix.
Du mutisme et de l’oubli à l’écriture, « Histoire d’une vie » peut se lire comme le parcours d’une fidélité à soi et à l’histoire commune ; quand pour d’autres le silence a été le seul moyen de survivre, Appelfeld a choisi le chemin du « pouvoir parler ». Dans ce sens, on peut reprendre à son propos ces lignes (page 184) par lesquelles il salue Agnon qui fut son maître et son ami : «Si l’on part du principe qu’un écrivain est la mémoire collective de la tribu, alors il incarne cela ».
218 Jonathan FRANZEN : Pourquoi s’en faire