Je connaissais à peu près le sujet de ce film avant d'aller le voir, et je me préparais à en écrire une critique qui tiendrait compte de tous ses aspects historiques et anecdotiques, des regards nouveaux qu'il permettrait de jeter sur le monde israélien, et de bien d'autres choses encore. Bref, je me disais que j'allais devoir faire un papier politique sur une œuvre de création, ce que je déteste par-dessus tout. Et puis… Et puis, j'ai vu ce film. La salle où il était projeté était minuscule, et compte tenu de l'heure matinale de la séance, nous n'étions en tout et pour tout que quatre spectateurs.
Quelques images en noir et blanc sous-titrées d'un texte explicatif commencent le spectacle, le situent dans le temps, les années 1984 et 1985. Puis, le film proprement dit s'ouvre sur un regard de femme, de mère. Pas un seul mot n'est prononcé tandis qu'un enfant meurt dans les bras de cette mère. Une heure quarante plus tard, le film se termine sur le cri bouleversant d'une autre mère.
Toute l'histoire tient entre ce regard et ce cri, un cri tout seul qui monte vers le ciel et s'étend, s'étend jusqu'à donner l'impression de recouvrir la terre entière.
En 1984, des dizaines de milliers d'Africains de vingt-six pays frappés par la famine se retrouvent dans des camps au Soudan. Il y a parmi eux des Musulmans, bien sûr, mais aussi des Chrétiens et des Juifs. À l'initiative d'Israël et des Etats-Unis, une vaste action est entreprise pour emmener des milliers de Juifs éthiopiens vers Israël. C'est l'opération Moïse qui va sauver ceux qu'on nommera les Falachas.
Mais déjà, sur la route qui les mène vers ces camps soudanais, des hommes, des femmes, des enfants surtout meurent. Une mère juive voit son fils de neuf ans s'éteindre dans ses bras. Pour sauver
son propre fils de la famine et de la mort, une mère chrétienne, témoin de ce drame, va prendre une décision terrible : elle va pousser son enfant à se déclarer juif, à "remplacer" pour ainsi dire le jeune garçon juif qui vient de mourir. Il y a juste un échange de regards entre les deux mères, pas un mot n'est prononcé. L'enfant arrive en Terre Sainte sous le prénom de Schlomo. Déclaré orphelin, après la mort de sa "deuxième" mère, il est adopté par une famille française sépharade vivant à Tel-Aviv...
C'est toute l'histoire de ce film. Seulement, au-delà de cette histoire, toute la société israélienne va défiler sous nos yeux. La gauche, bien sûr, la droite aussi, la masse paisible des gens qui chantent et qui dansent, les rabbins intransigeants, les racistes bornés, les jeunes merveilleux. Aucune complaisance. D'habitude, lorsqu'il s'agit d'Israël, les schémas sont toujours agressivement politiques. Radu Milhaileanu a le talent de décrire la vie de ce pays.
La dimension humaine du film est bouleversante, tout autant que la musique qui l'accompagne. Que dire de ce qu'on pourrait nommer les morceaux de bravoure ? La scène, devant l'école où la mère adoptive de Schlomo, pour démontrer aux parents présents que son fils n'a aucune maladie, va l'embrasser, lui lécher le visage et les bras, le discours de Schlomo lors d'un concours sur la couleur originelle d'Adam, le premier homme, la Bar Mitsvah et la danse du fils avec la mère, etc, etc Que dire enfin, de cette dernière scène où Schlomo, devenu médecin, travaille avec "Médecins du monde" et va se retrouver dans ce camp soudanais qu'il a quitté quinze ans plus tôt ?
Que dire de sa façon d'ôter ses chaussures pour aller rejoindre sa mère véritable qu'il vient de reconnaître, et ce cri poussé par la vieille femme pour annoncer au monde entier que son fils est revenu. Qu'il a obéi à son injonction : va, vis et deviens, et qu'effectivement, il est devenu cet homme qui soigne et qui donne.
Allez voir ce film. Et devenez vous aussi.
Un regard, dans un silence uniquement marbré d'une musique qui raconte. Voilà. Dire que ce film bouleverse est insuffisant.