Israël Zangwill1, né à Londres en 1864 de parents venus de Russie y est mort en 1926. Ecrivain prolifique et généreux, son humour corrosif et son observation précise de la société de son époque furent mis au service d'une critique sévère tant des milieux juifs que des milieux non-juifs. Plusieurs de ses livres montrent son ambivalence par rapport au ghetto et à la société juive qui y vit : il les regarde avec tendresse car ils préservent les traditions et les richesses du passé, craint que le prix à payer en soit une certaine sclérose, il est attiré par l’intégration dans la société anglaise mais lui reproche d’être responsable de la persécution des juifs et de leurs difficultés économiques. Il fut un sioniste de la première heure, mais il pensait que l’Etat juif pourrait s’établir en n’importe quel lieu qui l’accepterait ou qui s’y prêterait plutôt qu’en Palestine compte tenu des conflits qu’il y pressent.
Le Roi des Shnorrers a été publié en 1893. Le livre décrit la communauté juive à Londres à la fin du XVIIIe siècle. Cette communauté, réadmise sous Cromwell, était majoritairement sépharade, venue d’Espagne, du Portugal et des Pays Bas, composée surtout de courtiers, d’importateurs et de quelques financiers. Les ashkénazes, venus à la fin du XVIIe siècle des Pays- Bas, d’Allemagne et d’Europe de l’Est, étaient principalement 1 Nous reprenons les éléments biographiques donnés par Richard Marienstras dans sa belle préface à l’édition française de 1980 (JC Lattès). Une nouvelle édition française a été publiée récemment par Autrement.
colporteurs et petits commerçants. La réussite des Rothschild ne commença qu’un siècle plus tard.
Avec finesse et humour le livre allie l’imagination comique débridée à la critique virulente des travers de certains notables de cette communauté (l’orgueil, l’ignorance, l’oubli des traditions devenues formules creuses, la vanité, l’avarice, le mépris de classe, le racisme envers la communauté ashkénaze, l’imitation de la noblesse anglaise) et de ses institutions (leur rigidité, leur inadéquation à résoudre les problèmes actuels).
Manasseh Bueno Barzillai Azevedo da Costa, le Roi des Schnorrers, sert à I. Zangwill de guide à sa description de cette communauté et de révélateur de ses défauts. Le livre, est divisé en six chapitres.
Dans le premier chapitre, il se joue de Grobstock, financier ashkénaze, administrateur de la Compagnie des Indes, dont le plaisir est de faire la charité, à sa manière : de façon aussi voyante que possible, bien sûr, mais aussi en laissant le hasard décider des dons, généreux, dérisoires et même nul pour l’un d’eux. Manasseh, qui a eu la malchance de recevoir ce dernier fait honte au philanthrope puéril de son jeu pervers : comment ose-t-il s’amuser aux dépends des pauvres et imiter Dieu ? Il réussit à obtenir de lui une somme importante grâce à sa colère, associée à une logique imperturbable - au financier qui lui reproche d’avoir acheté un saumon, poisson de riche, avec tout l’argent de l’aumône, il répond : « Quand je n’ai pas d’argent je ne peux en manger, et pas non plus quand j’en ai ! Quand alors pourrais-je en manger ? »1, aux jeux de la parole, à la séduction ainsi qu’au prestige que lui confère son appartenance à la riche et puissante communauté sépharade. Il prend alors facilement l’ascendant sur Grobstock et inverse les rôles et les places : Manasseh lui fait porter le saumon acheté avec l’aumône reçue, lui fait l’aumône d’une pièce car Grobstock lui a donné tout l’argent qu’il avait en poche, « car il est mauvais de rester sans un sou en poche. », (p 40), dit-il sentencieusement. De même, il fait porter au valet stylé et guindé du financier, transformé ainsi en portefaix, les vêtements que celui-ci lui a donnés, mais pour les vendre aussitôt à un marchand, les transformant ainsi en 1 Réplique qui enchantait Freud (cf. Le mot d’esprit et ses rapports à l’inconscient)
marchandises et en argent. De même, au dernier chapitre, il transformera l’argent qu’il a promis pour les pauvres, et qu’en réalité il a fait payer par d’autres, en une rente à vie pour lui.
Manasseh profite de la difficulté de Grobstock à l’identifier : il est certes un mendiant, inférieur socialement, mais il appartient à une communauté supérieure à celle du financier. De même il lui est supérieur par la taille, la volonté, l’intelligence, les qualités physiques et intellectuelles (quant aux qualités morales se valent-ils ?). Par contre, il repère bien ses contradictions et les met en évidence : faitil l’aumône par générosité ou pour s’offrir un surcroît de jouissance sur le compte des mendiants ? Manasseh refuse d’entrer dans le jeu et le force à sortir de son ambiguïté - faire l’aumône ou jouer - alors que lui-même reste dans la sienne : il est mendiant mais ne demande pas l’aumône, il l’exige.
Le deuxième chapitre montre comment il réussit à se faire inviter chez Grobstock. La femme du financier se demande s’il n’est pas un grand d’Espagne, étrangement vêtu. Il s’est fait accompagner par un autre schnorrer, Yankelé, un ashkénaze qui est son parasite, son élève, son faire-valoir, et qui l’admire pour ses qualités de schnorrer et pour son appartenance à la communauté dominante.
Pour s’y faire admettre, Yankelé lui demande de lui donner sa fille en mariage, en réponse de quoi Manasseh lui demande de montrer qu’il en est digne.
Dans le troisième, il réussit à entrer sans billet avec Yankelé dans un théâtre. Bien plus, il force le portier à s’excuser d’avoir voulu empêcher ce dernier d’entrer. Sa technique est la même qu’avec Grobstock : en imposer par sa prestance mais aussi par l’image du pouvoir social qu’il s’attribue, brandir la menace des conséquences négatives d’un refus de satisfaire sa demande. Là aussi il force à l’inversion des rôles : c’est le portier qui n’a fait que son travail doit présenter ses excuses au fraudeur. Mais son stratagème n’a fonctionné que parce qu’au moins une loge était vide, qu’il a pu prétendre être la sienne. Mais la force du schnorrer vient de ce que dans la société il existe des places vides qu’il peut venir occuper et d’où il peut proposer ses tentations aux insatisfaits et ses réponses à ceux qui doutent.
Le quatrième chapitre. Pour montrer au roi des schnorrers qu’il est digne d’être son gendre, digne de lui, le schnorrer polonais doit
se faire inviter à dîner par le plus avare, le plus glouton et le plus égoïste des rabbins. Manasseh, y a déjà réussi, en faisant miroiter au rabbin, spécialisé dans les consolations aux morts, les bénéfices qu’il tirerait du développement de son activité au sein de la communauté sépharade, dans laquelle lui-même pourrait l’introduire. Technique classique des escrocs, le lecteur pouvait attendre mieux de son ingéniosité, mais l’intérêt de ce chapitre est de voir comment s’y prend Yankélé pour arriver au même résultat. Tout d’abord il établit un lien de proximité affective minimale avec le rabbin en prétendant (et qu’il s’agisse de vérité ou de mensonge importe peu car le rabbin ment lui aussi) être du même village. Puis il fait évoquer par le rabbin tous ceux que celui-ci a connus dans son enfance et qui sont restés dans ce village qu’il a dû quitter jeune et, à chaque nom, il dit d’une voix lugubre, « mort » au delà de toute vraisemblance.
Manasseh lui reprochera d’ailleurs d’avoir inutilement multiplié le nombre des ‘morts’: « On ne gâche pas ainsi la marchandise ! » Enfin, le rabbin envahi de tristesse délaisse ses plats, sur lesquels Yankelé peut alors se jeter.
Mais l’épreuve réussie ne suffit pas, encore faut-il que la parole malicieuse démontre la capacité de Yankelé à devenir le gendre du Roi des Schnorrers. A Manasseh qui exprime un certain regret : « J’avais envisagé qu’elle épouse un roi des schnorrers » il répond : « En l’épousant je le serai. J’aurai schnorré votre fille – la chose la plus précieuse au monde ! Et je l’aurai schnorrée d’un roi des schnorrers en plus. Et j’aurai schnorré vos services comme entremetteur par dessus le marché ! ! ! » Le cinquième chapitre montre comment Manasseh, défie le Mahamad, le conseil des cinq, l’instance suprême de la communauté qui l’a convoqué pour l’excommunier s’il persiste à vouloir marier sa fille à un ashkénaze. Il refuse de respecter le décorum et le rituel de l’audience, se présente comme un vieillard à qui les notables refusent la permission de s’asseoir, comme un homme pieux qui consacre sa vie à l’étude des textes sacrés, comme un pauvre sans un sou qu’il est inutile donc de condamner à payer une amende, comme le seul avec le secrétaire à connaître les textes de référence de la communauté – et il démontre qu’aucun n’interdit un tel mariage, comme un schnorrer auquel les lois, du fait de sa marginalité, ne s’appliquent pas. Mais il agite aussi une double
menace : politique – user de son influence pour empêcher la réélection de ceux qui oseraient le punir -, et spirituel – le pauvre est l’instrument de la justice divine –, et le président s’écroule victime d’une attaque.
Le dernier chapitre montre comment Manasseh, à l’occasion du mariage de sa fille déclare faire don à la synagogue de grandes sommes pour les pauvres, comment il se débrouille pour les faire payer par d’autres, utilisant la menace, la flatterie, la séduction, le rappel d’une promesse irréfléchie). Au président il dit que les ashkénazes ne feront pas la distinction entre lui et la communauté, que sa promesse engage la communauté toute entière, envers Dieu comme envers les hommes, et qu’il serait regrettable d’apparaître comme ceux qui ne tiennent pas parole. En fin de compte, il se fait attribuer cette somme comme une rente à vie.
Est ce une fin heureuse ? Pour Manasseh, sans doute. Pour Yankelé aussi. Mais pour sa fille ? Nous ne connaissons pas ses sentiments envers son époux, ni le devenir d’un mariage contracté dans de telles conditions. Le livre se termine sur une note nostalgique : le roi n’aura pas d’héritier, il restera seul dans l’histoire et la valeur des schnorrers périclitera.
Quelle que soit la valeur du Roi des Schnorrers, il ne peut exister que dans le contexte précis de la communauté dans laquelle il vit.
Celle-ci apparaît particulièrement rigide mais il peut néanmoins suffisamment y trouver d’espace de jeu pour développer son activité. Elle semble être encore au temps de sa splendeur mais son déclin a peut-être déjà commencé. Il n’y existe pas de bourgeoisie juive, précise d’emblée I. Zangwill, seulement des très riches et des très pauvres. Comment le roi des Schnorrers peut-il y trouver sa place ? Isaac Babel rapporte cette phrase d’un vieillard russe, en 1920 : « S’il n’y avait au monde que mauvais riches et pauvres vagabonds, comment vivraient-ils, les saints ? » (Cavalerie Rouge, L’Age d’Homme, 1972, p 42). Le rôle de Manasseh est-il d’introduire un peu de jeu entre les très riches et les très pauvres, lui qui n’appartient à aucune de ces deux composantes mais circule librement entre elles. Il pourrait redistribuer une partie des richesses excessives, mais son industrie ne profite qu’à lui.
La communauté sépharade décrite dans le livre apparaît particulièrement figée dans ses structures et ses règles (les Ascamot,
« le réseau embrouillé des règles prévoyant tout de la politique de la synagogue … à la distribution de gâteaux de Pessah aux pauvres ») archaïques : « Les pères de la synagogue qui rédigèrent leur constitution en pur castillan …voulaient que leurs statuts cimentent et non désintègrent leur communauté. C’était une tyrannie sans tact …, une administration rigide d’un code de fonte forgé … quand la colonie des exilés néerlando-espagnols avaient besoin d’un régime militaire. » Les rituels et les règles y survivent bien longtemps après que le souvenir de leur sens et de leur origine ait disparu : « Ces descendants faisaient encore des salutations et des périphrases élaborées …bien que la Castille fut aussi vague dans leurs souvenir que les écritures qui s’estompaient sur les panneaux …et bien qu’aucun de ces messieurs du Mahamad n’arrivait à connaître à fond les statuts – d’autant qu’il n’y avait qu’un seul et unique membre qui comprenait le portugais dans lequel ils avaient été finalement rédigés. » Mais elle n’est pas totalement figée, sinon Manasseh n’aurait aucune marge de manœuvre. Dans une société en désordre ses méthodes seraient sans doute différentes. Sa réussite vient de son intelligence du fonctionnement social, qu’il observe, dans lequel il agit, mais sans jamais se laisser prendre à ses pièges et séductions, sans illusion sur la valeur de telle instance, de tel personnage, de telle activité, de telle fonction. Il n’a rien à défendre, mais qu’a-t-il à gagner, hormis l’argent ? Le plaisir de jouer et de gagner, de montrer sa supériorité sur les puissants ?
Les astuces lucratives de Manasseh ne sont possibles que dans une société où persiste la possibilité d’interprétations divergentes des codes, et où les individus ne sont pas strictement homogènes à leurs personnages et à leur rôle social, pas totalement identifiés à leur fonction et gardent une part de doute sur la légitimité de leurs actes, de leur pouvoir, de leur savoir. Ce qui permet à Manasseh de dire à sa proie : « Tu ne sais pas ce que tu dis ni ce que tu devrais savoir, tu n’es pas digne d’occuper ta place. » Il le peut d’autant mieux que lui-même possède un grand savoir et sait en faire un bon usage. Ainsi, ne possédant rien il n'a rien à perdre, ni financièrement, ni socialement, à la différence de ses victimes. Mais dans toute société il existe des places vides, des espaces inoccupés, des questions qui n'ont pas encore trouvé leur réponse, et
réciproquement, et ce sont elles que le schnorrer met à son service.
Il joue de même sur la perméabilité relative des espaces sociaux qui fait qu’il lui est possible d’être l’étranger accepté du fait de l’ignorance de ce qu’il est et de la crainte qu’ont ses dupes de commettre une gaffe ou un impair en ne reconnaissant pas sa supposée juste place. Ainsi, Grobstock peut accepter, en se forçant un peu, de croire que Manasseh est un personnage important de l’autre communauté et que son apparence est une mode étrangère ou un effet d’excentricité. Manasseh peut, dans un chapitre ultérieur, faire croire aux notables, qui pourtant le connaissent bien, qu’il est en bonnes relations avec des personnages importants de l'autre communauté.
Manasseh est expert dans l’art de repérer les faiblesses et les défauts des institutions et des individus, d’en faire le moteur efficace de ses malices, et ce faisant de les révéler au grand jour. Mais il n’en est pas pour autant un révolté, ne défend aucune cause, n’a aucun idéal. Il est parfaitement intégré à sa communauté, autant que tous les autres que l’auteur décrit avec tant de mordant, comme des caricatures de jeux de massacre. C’est pourquoi ses exploits, qui lui sont nécessaires pour vivre, révèlent les défauts de cette société.
Mais cette révélation, qui pourrait avoir des effets subversifs, n’est pas son but, seulement le moyen de parvenir à ses fins, et leur conséquence. La raison en est peut-être qu’il a la conscience que cette société, telle qu’elle est, lui est nécessaire. Il lui serait difficile d’en partir, et ce n’est que par bravade que menacé d’excommunication il menace en retour le Mahamad de rejoindre la communauté ashkénaze. De même, vouloir la changer ou la détruire serait pour lui suicidaire. Si elle disparaissait il serait comme le poisson échoué sur le sable. Le déclin des schnorrers (à la dernière page l’auteur évoque : « les schnorrers dégénérés d’aujourd’hui ») accompagnera celui de la communauté. L’auteur précise qu'il « faudra attendre un quart de siècle encore pour que les Ascamot (les règles) soient traduites en anglais, à partir de quoi leur autorité serait perdue. Le mariage de sa fille avec Yankelé, le schnorrer ashkénaze, n’est peut-être pour Manasseh, qui pressent ce déclin que le moyen de s’en préserver en avançant un de ses pions dans l’autre communauté.
La marginalité de Manasseh n’est qu’apparente. Devant le Conseil des Cinq il s’appuie certes sur elle pour affirmer que les lois destinées aux membres normaux de la communauté ne sauraient en raison d’elle s’appliquer à lui. Mais à d’autres moments il affirme que son activité est nécessaire au bien-être moral de ces derniers car il leur permet de faire la charité. Et à plusieurs reprises, au début et à la fin du livre, il dit que ses paroles et ses actes engagent la communauté toute entière, et il a montré clairement qu’il partageait ses préjugés racistes et méprisants sur les ashkénazes. A Grobstock : « Vous êtes les réfugiés des ghettos de Russie, de Pologne et d’Allemagne, … alors que nous honorions de notre présence les cours royales. Nous avons fait du nom de juif quelque chose d’honorable ; vous l’avilissez. » A Yankelé : « Notre judaïsme ne diffère en aucun point essentiel du vôtre – c’est une question de sang. Tu ne peux changer de sang. » Argument majeur pour expliquer que rien ne peut changer puisque les différences sont d’abord biologiques.
Sa force est d’être celui qui n’a rien et donc rien à perdre : ses possessions sont immatérielles, sa « terre de Jérusalem » et ses « provinces d’Angleterre ». Il est aussi celui qui est sans appartenance sociale mais qui circule librement en tous lieux et tous milieux, se faisant recevoir partout. Il appartient à la communauté sépharade, n’hésite pas à le rappeler et à en faire bon usage. Il connaît parfaitement les textes sacrés et les textes fondateurs de la communauté, ses règles et son fonctionnement social, la place que chaque individu y occupe et les privilèges que celui-ci pense y être attachés. Et il sait en jouer. Dans cette société figée et cloisonnée ces connaissances lui permettent de se déplacer librement et d’avoir un avantage certain sur ceux qui sont collés à leur place.
Contradiction donc entre les effets inévitablement subversifs de ses actions et le besoin qu’il a que cette société à laquelle il appartient reste identique à elle-même. Il ne peut accepter l'évolution des pratiques de dons, par exemple, qui se feraient « par l’intermédiaire d’une secrétaire et vantée dans des rapports annuels » : il lui faut « la chaleur humaine qu’on trouve dans les relations personnelles. » De même Manasseh demande à Grobstock de le désigner de façon permanente comme celui qui reçoit les vêtements dont celui-ci ne veut plus : recherche de la stabilité, de la
sécurité, de la garantie à vie, ce qu’il obtiendra à la fin du livre.
L’argument qu’il emploie, et que Grobstock comprend parfaitement, est celui de l'importance de préserver son image de marque, sa réputation, obsession de son interlocuteur : « Parce qu’il est blessant pour sa réputation de perdre un client. » Si le schnorrer réussit si bien, c’est parce qu’il partage les modes de penser de la société dans laquelle il vit. De même il refuse de porter les vêtements dont Grobstock lui a fait don : il ne veut pas paraître et être autre qu’il n’est, même par jeu, même provisoirement. Pas plus qu’il ne veut changer de rôle, et il raconte l’histoire amère du schnorrer qui, cédant à la pression des braves gens et acceptant de travailler, a tout perdu.
Le livre ainsi incite le lecteur à s’interroger sur les couples associés stabilité/instabilité et fidélité/infidélité. La fidélité à des règles, des idées, des pratiques, figées conduit à la sclérose mais une évolution trop rapide fait perdre la tradition et l’identité. Une société qui change très vite, sous l’effet de sa propre dynamique, est une société en révolution. Une société peut se figer sous l’effet d’une dictature, interne ou externe, ou de sa propre sclérose. La voie est étroite entre ces écueils. Borges, dans La Loterie à Babylone1 avait imaginé une société qui en même temps était figée dans ses règles rigoureuses de fonctionnement et en même temps en permanence en mouvement : tous les citoyens devaient participer à la loterie, qui se jouait en permanence, et dont l’enjeu pouvait être l’accession aux plus hauts pouvoirs, l’esclavage ou la mort : société devenue « un infini jeu de hasard. » Le Roi des Schnorrer n’est ni hors la loi (au contraire, il ne cesse d'en rappeler l'esprit, quitte à jouer de ses ambiguïtés et de ses failles). Il est ainsi bien différent des truands au cœur plus ou moins grand chantés par des livres ultérieurs2, et de ceux que la misère a contraints aux transgressions de la loi et des valeurs traditionnelles, et qui l’assument3. Il serait plutôt poil à gratter, fou du roi, critique satirique des défauts de la société à laquelle il participe pleinement.
Que deviendra-t-il quand la société changera ? Je repense à la phrase adressée, dans l’angoisse, par la vieille prostituée au juge et au jeune commissaire soviétique venu remettre de l’ordre dans la ville (nous sommes au début de la révolution soviétique) : «Que deviendront les putains ? – Elles disparaîtront. – On les laissera vivre, ou non ? – Oui, mais leur vie sera différente, meilleure. »1 Le Roi des Schnorrers nous incite à compléter la question : « Et les escrocs magnifiques ? » Ont ils disparu, se sont-ils adaptés, par quoi, par qui ont ils été remplacés ? Comment les reconnaître aujourd’hui ? Dans cette contradiction du Roi des Schnorrers entre les effets subversifs de ses actions et son besoin d’une société stable se retrouvent peutêtre celles de l’auteur (cf. la préface de Richard Marienstras, op. cit.), écartelé entre le ghetto et la société commune, entre l’évolution nécessaire du judaïsme et la préservation des valeurs traditionnelles, entre la tentation et la crainte de l’assimilation.
La seule issue pour qui veut changer de position, en dehors de la transformation de la société que le livre n’évoque pas, est l’ascension individuelle par le mariage : « Un sépharade ne peut épouser une ashkénaze ! Ce serait dégradant ! « « Oui …, mais, dans l’autre sens, un ashkénaze peut épouser une sépharade, non ? C’est une ascension. » Dans ce projet de Yankelé la femme compte bien peu (« Toute Espagnole serait une aubaine, même quand elle aurait le visage d’un gâteau de Pessah. », et : « Ce n’est pas tant que je désire votre fille pour la femme que vous pour le beau-père. » Dans cette phrase s’expriment aussi ses relations ambiguës et complexes à Manasseh. De même, un peu plus tard, il dira : « Vous êtes déjà un père pour moi, pourquoi ne seriez-vous pas un beau-père ? » Le génie de Manasseh est son adresse à faire bouger les positions et les identités figées, à montrer leur polysémie et leurs potentialités multiples, au delà des apparences et des habitudes, qu’il s’agisse des places sociales, des textes ou des objets. Nous l’avons vu, il a fait du financier un valet et un mendiant, du valet un portefaix. Il s’est empressé de transformer les vêtements donnés par Grobstock en marchandise et en argent. Il excelle à montrer les interprétations multiples que les textes peuvent recevoir. De même, chacun peut incarner plusieurs personnages. Ainsi, Yankelé 1 Isaac Babel. Les Contes d’Odessa. Gallimard 1979, p 114
s’adressant à lui qui s’étonne de ses prétentions à épouser sa fille et à l’entretenir (« Tu m’as dit que tu étais pauvre comme Job ») précise : « Cela, je vous l’ai dit en schnorrer. Mais maintenant je vous parle en prétendant. » et il ajoute, dans un autre retournement qui est retour à la case départ : « Et en prétendant, je vous dis que je peux schnorrer assez pour entretenir deux épouses. », ce à quoi Manasseh répond : « Mais dis-tu cela à da Costa le père ou à da Costa l’entremetteur ? » Ou encore : « Vous êtes trop homme d’honneur pour savoir comme philanthrope ce que j’ai dit à l’entremetteur, au beau-père et au collègue schnorrer. D’autre part je prendrai des repas gratuits chez vous en tant que gendre et non en tant que schnorrer. » Mais le champ et le temps de ces changements sont limités.
De même, le symbole peut avoir autant de valeur et d’efficacité que l’objet réel (« la terre de Jérusalem » et « les provinces d’Angleterre »). Le prestige social d’un individu est dû à sa richesse réelle autant qu’à celle qu’on lui attribue dans l’imaginaire. Les morts imaginaires sont aussi précieux que les morts réels et Manasseh reproche à Yankelé d’en avoir utilisé avec le rabbin bien plus qu’il n’était nécessaire pour arriver au but : « Pourquoi as-tu tué tant de monde ? » Les contraires eux aussi se valent : « J’aurais pu obtenir avec la vérité autant qu’avec un mensonge. » et le négatif vaut le positif : Yankelé se fait payer pour ne pas venir se faire payer ; il compte comme revenu l’argent qu’il ne dépensera pas et qu’il aurait pu dépenser si …, etc.
La maîtrise de ces potentialités multiples nécessite de définir avec précision et rigueur chaque situation : véritable travail d’exégète, de catégorisation, de distinction. Ainsi, à Yankelé qui lui expose comment il pourra subvenir aux besoins de son épouse « Arrête ! cria Manasseh, soudain pris d’un scrupule. Dois-je écouter des détails financiers un jour de Shabbat ? », ce à quoi Yankelé répond, montrant ainsi ses qualités de schnorrer, et que de ce point de vue Manasseh n’aurait pas à rougir de l'avoir pour gendre : « Certainement, quand ils sont liés à mon mariage, qui est un commandement. C’est la Loi que nous discutons en réalité. » De même, ils discutent longuement sur ce qui est travail (et pour quoi il n’est donc pas honteux de se faire payer) et ce qui n’en est pas pour un schnorrer : prier, réveiller les gens pour assister à l’office,
annoncer les morts, ne pas venir schnorrer ? Aller chercher son aumône est-ce du travail ou de la marche à pied ? Est-ce du travail si une activité procure du plaisir ?
La mort est très présente dans le livre. Manasseh en a une vision grandiose, cynique, utilitaire, et il en fait un des arguments qu’il adresse à ses victimes : « La charité délivre de la mort. ». Pour cette raison, quelles que soient les fluctuations économiques et sociales qui rendent la sécurité du travail aléatoire, le schnorrer sera toujours nécessaire aux classes aisées pour leur permettre d’éloigner ainsi la peur de la mort. L’épisode chez le rabbin l’illustre bien. La course des hommes aux plaisirs, aux honneurs, aux richesses, au paraître est peut-être une fuite de la mort et de la peur de la mort, mais vaine puisqu’elles peuvent à tout moment les rattraper, comme le président du Mahamad. Et Yankelé dit, avec insistance : « Il faut bien que quelqu’un meure pour que je vive. » Une bonne partie de son revenu vient des commémorations des morts, et il en évalue les perspectives de croissance : « Dans quelques années beaucoup de pères et de mères vont devoir mourir ici et chaque parent laisse deux ou trois fils, et chaque enfant deux ou trois frères et un père. Et puis chaque jour de plus en plus de juifs allemands arrivent ici, ce qui veut dire que de plus en plus vont mourir. » Proche de l’obsession de la mort est celle du temps qui passe.
Le rabbin avare, évoquant sa renommée, inventée, d’enfant prédicateur génial, le regrette : « Jusqu’à neuf ans j’étais encore une attraction, mais chaque année le miracle diminuait. Je continuai à me battre mais mon âge gagnait contre moi quotidiennement... Un homme ne reste pas éternellement petit garçon. ». La femme de Grobstock, à l’initiative de Manasseh, repense avec nostalgie au temps jadis quand « son père qui, suivant un mouvement courant à l’époque, avait divisé son temps entre la Loi et le profit. » L’auteur, à la dernière page, évoque « les schnorrers dégénérés d’aujourd’hui » Le mérite du livre est de mêler la brillance de la fantaisie et de l’humour à la gravité des questions qu’il suscite chez le lecteur. Celui du Roi des Schnorrers est de faire bon usage, à son profit, de son intelligence, de sa lucidité et de son audace. De sa fidélité aussi, car il est celui qui ne change pas. Tous les autres, confrontés à ses provocations, montrent l’inconsistance de leur caractère mais aussi leur opportunisme. Mais sa fidélité à lui-même, à son personnage, son
apparence, la place qu’il occupe dans la société, est d’une toute autre valeur que celle des institutions de la communauté, fidèles à des règles archaïques, devenues au fil du temps inadéquates à résoudre les problèmes du présent, incapables d’évolution, incompréhensibles à tous, y compris à ceux dont la responsabilité est de les défendre et de les appliquer. Mais la fidélité du Roi des Schnorrers à lui-même semble ne pouvoir exister que dans le contexte de la communauté à laquelle il appartient. Le paradoxe de son action est qu’il révèle les faiblesses et les failles de cette communauté mais, faute de choisir de la faire évoluer, il risque d’en accentuer le déclin, et le sien par la même occasion.
- ↩ Fictions. Gallimard 1957 2 Max Barabander dans le Petit Monde de la Rue Krochmalna, de I.B. Singer, ou Bénia Krik dans les Contes d'Odessa de I. Babel 3 Oser Warszawski. Les Contrebandiers. Seuil 1989