En effet, ce voyage n’a pas eu lieu; du reste, ce n’était pas un voyage vers un lieu défini, mais vers une foule de lieux possibles. Il mérite cependant une brève introduction.
Il y a quelque vingt ans, une étudiante en lettres modernes vint dans mon U.F.R. de Philosophie, et voulu s’inscrire avec moi pour préparer une thèse sur le sujet suivant: le per- sonnage juif dans le roman français de Stendhal à nos jours. J’étais intéressé, d’autant que l’étudiante semblait intelligente, travailleuse, cultivée. Pour ne pas déroger aux habitudes de notre confrérie, je lui suggérai d’abord de restreindre son corpus, comme on dit. De Balzac à Anatole France (ou quelque chose comme ça) me semblait bien assez large; puis m’apercevant qu’elle ne connaissait rien au judaïsme, je lui ai proposé une bibliographie sommaire de cinq ou six livres, me disant en moi-même qu’ils pourraient être cinq-cents ou six-cents.
Des semaines passèrent, et elle revint aussi savante que si elle sortait de la yeshiva du coin.
Mais rien de nouveau sur le problème du personnage juif dans le roman.
Pour faire «savant», toujours comme dans notre confrérie, je lui proposai alors une hypothèse de travail; à elle de dire si, au cours de sa recherche, elle pourrait la confirmer ou l’infirmer. Il s’agissait, en quelque sorte avant de se demander si le romancier était judéophile ou judéophobe, de s’interroger sur ce qui, pour l’auteur, différenciait le personnage juif des autres personnages de ses romans. Qu’il mange kasher, qu’il fasse circoncire ses fils, qu’il “kippourise”, rochachane ou pourimise, ou ne travaille pas le samedi, bref qu’il manifeste extérieurement sa judéité, tout cela, certes, le définit comme juif, mais reste dans la société la simple expression de sa liberté individuelle, et ne renvoie qu’à lui-même. Or me semble-t-il, le noyau dur de la recherche était de savoir ce que faisait, dans tel roman, c’està-dire dans tel milieu social, un personnage (ou plusieurs) dont la judéité marquait une diffé- rence, non pas de religion ou de culture, ou d’ « ethnie» comme on dit maintenant, mais une différence de rôle social. Pour le dire autrement, pourquoi, dans une société très majoritairement non juive, pourquoi le romancier at-il besoin de personnages juifs? On peut aussi formuler “ma” question ainsi: pourquoi tel personnage est-il “juif” dans la tête du roman- cier? Quelles sont ses caractéristiques et surtout ses fonctions qui le font “juif” aux yeux de son créateur puisqu’après tout il ne sera né que de l’imaginaire de l’auteur? En somme, une recherche dans laquelle au lieu de partir de celui qui est créé, partir de celui qui crée. On verra bien.
On verra quoi? On verra - supposé-je -que le romancier obéit à une sorte de loi de la composition romancière, du moins en France au XIXe siècle, qui consiste à accumuler sur un seul personnage des traits qui dans la réalité peuvent appartenir à plusieurs personnes. C’est par exemple ce que fait Balzac pour «le journaliste» ou «le rentier», etc.. Il s’en est d’ailleurs expliqué, et il l’appelait cela des «types»: quelque chose situé entre l’individu et le «genre» une sorte de pré-concept; non pas une généralisation, mais déjà un outil sociologique qui devrait permettre de commencer à comprendre le fonctionnement de la société évoquée dans le roman.
N’ayant à ma disposition que des souvenirs des lectures des romans classiques que j’avais faites comme tout le monde près d’un demisiècle plus tôt, je ne parvenais pas à mettre des noms précis ni sur le romancier, ni sur le roman, ni sur les personnages juifs, et je ne disposais que d’une impression assez vague, que l’étudiante aurait à consolider ou à éliminer.
Un voyage manqué dans la littérature par Olivier Revault d’Allonnes
L’idée partait de ce souvenir plutôt brumeux dans ma tête que le personnage «juif» était à la fois admirable et redoutable.
Admirable, parce qu’au milieu d’une société en train de se faire, telle qu’était la société française d’après la Révolution, en train de se faire c’est-à-dire aussi en train de se chercher, le personnage juif sait, ou au moins sent ce qui se passe. Il a pour ainsi dire compris ou senti quelles valeurs nouvelles sont en train de céder la place devant les anciennes. Pour le dire plus brutalement, il sait que les valeurs «terriennes» de l’ancien régime, et tous les fantasmes qui vont avec elles, sont en train de céder la place devant les valeurs «montantes» de l’argent, de l’investissement et de sa rentabilité, du profit; du sage «profit moyen» dont parlera Marx, bien à l’opposé du profit maximal et immédiat d’aujourd’hui.
Supposons. Mais alors surgit la question: pourquoi le personnage porteur de ce savoir ou de cette aptitude à savoir est-il «juif»? La réponse semble être dans la question: le juif apparaît au romancier comme issu de générations et donc d’une culture ou les métiers de la terre, de la glèbe qui vous colle aux semelles, était réservés aux goys, aux non-juifs. Bien sûr, cette «explication» de la prétendue aptitude particulière des juifs à comprendre ce qui se passe dans la nouvelle société n’est-elle qu’un stéréotype qui traîne dans ladite société, mais les romanciers la ressentent comme un fait indéniable. Mais c’est un fait historique que le fantasme était puissant, de ces choses qui, en somme, vont tellement de soi que l’écrivain n’a même pas besoin d’en parler ou de les légitimer. Nous aurons beau accumuler des références sociologiques, historiques, démographiques, etc., pour prouver qu’il y a plus de juifs artisans, médecins, intellectuels, militaires, fonctionnaires, artistes, que de juifs commerçants ou banquiers, il demeurera dans la tête des goys et même de juifs, que cette dernière qualification est synonyme de «spécialiste des problèmes de l’argent»! Qu’y faire? Ce n’est pas ici notre sujet, qui est un problème de méthode: il faut, pour expliquer la subjectivité prêtée à ces personnages par le romancier, tenir compte de la subjectivité propre du romancier lui-même.
Le personnage juif, ou si l’on préfère le juifde-roman, est ainsi porteur de la modernité; dans une société qui change, non seulement il sait qu’elle change, mais au lieu de s’en étonner, ou ne s’en lamenter comme font les conservateurs, il adhère à sa façon à cette évolution, il y contribue, et donc la facilite.
Héritier sans le vouloir de longues générations qui ont dit non, par exemple aux religions dominantes, héritier aussi des persécutions qui jalonnent l’histoire du judaïsme en Occident, il sait plus ou moins clairement que la Révolution française a commencé à donner aux juifs de France les fondements de la citoyenneté et des droits et devoirs qui vont avec elle, et ce personnage qui incarne la modernité préfigure aussi sur ce point l’avenir de l’ensemble social.
Il va de soi qu’un romancier légitimiste comme Balzac, ou «progressiste» comme Zola, entoureront leur juif-de-roman de jugements implicites favorables ou défavorables selon leur opinion: ceux qui sont pour ou sont contre l’évolution sociale. Ne pas oublier que dans la réalité historique (pas dans le roman), le tout-puissant François Guizot avait appelé tous les Français à user des droits sociaux et politiques acquis par la Révolution. «Usez de ces droits», dit-il le 1er mars 1843, repris dans Le moniteur du lendemain. «Améliorez la condition morale et matérielle de notre France… voilà qui donnera satisfaction… à ce besoin de progrès qui caractérise cette nation.» On sait que cet appel a été entendu, et pas seulement par la minorité juive du pays! Mais dans la pensée romanesque, dans la pratique de l’écriture, le juif-imaginaire accumulait en lui, du moins dans les classes qui se croyaient «éclairées», presque tous les caractères de la politique préconisée par Guizot.
Y compris en ce qui concerne l’argent, la monnaie: car sous les réformes de la Révolution avait continué à cheminer un des traits de l’aristocratie, le mépris de l’argent. Le noble, du haut de son cheval, jette au roturier un sac
de pistoles. Et le roturier l’enfouit dans son bas de laine. Les forces sociales dont Guizot est le porte-parole veulent réhabiliter cette monnaie qui a encore piètre réputation, et le juif-deroman non seulement est réputé «savoir» utiliser l’argent, mais est réputé ne ressentir aucun mépris pour lui. En somme, on pourrait presque dire que, dans les circonstances ici évoquées, les romanciers avaient besoin de personnages juifs, et qu’ils les ont inventés et décrits non pas en fonction de la (leur) réalité, mais en fonction des rôles qu’ils auront à jouer.
Redoutable aussi devient le personnage juif, puisqu’il «sait» ce qui se passe et, bien entendu, s’en sert dans le processus de l’ascension sociale dont le célèbre «enrichissez-vous» de Guizot est devenu le mot d’ordre. Remarquez au passage que Guizot n’était pas juif. Plus tard, autour du second empire, lorsqu’éclatèrent divers scandales à propos de telle ou telle banque, on parlera surtout des banques juives, alors que les banques «catholiques» ou «protestantes» furent tout aussi nombreuses à provoquer l’indignation. En fait, le mot juif n’est que trop souvent devenu synonyme de radin, de banquier, et il n’y a pas si longtemps que le Petit Larousse illustré a été contraint par la loi d’envoyer au pilon une édition dans laquelle on trouvait à l’article «juif» toutes ces imbécillités inadmissibles.
Donc, admirable et redoutable. Redoutable parce qu’admirable. Nous rejoignons ici un autre fantasme, un autre stéréotype: les juifs sont intelligents. Et en plus, ils le sont de façon cachée, discrète sinon secrète. Pas étonnant qu’ils réussissent! On dirait que les diplômes qu’ils «décrochent» leur sont accessibles ou donnés dès le berceau. Cette intelligence tient à quelque «essence» juive; non au travail, non à la seule issue possible pour une minorité opprimée, non à la tradition de l’étude. Ce trait aussi apparaît dans le roman français de la période considérée.
J’en étais à peu près là, attendant, espérant qu’une jeune chercheuse douée mette mes hypothèses à l’épreuve des textes. Hélas, catastrophe! Un bonheur pour elle, un malheur pour moi: elle est «tombée», comme on dit, amoureuse et s’est mariée. Je n’ai plus jamais entendu parler d’elle, ni de son projet de recherche. Je ne peux ici lui adresser, ou qu’elle soit, qu’un lointain mazel tov! si elle sait ce que cela veut dire.
La question de savoir quelle était la position de tel ou tel écrivain par rapport au judaïsme se pose évidemment, mais elle est me semble t-il secondaire par rapport à l’idée que cet écrivain se fait de son personnage juif, plus précisément la raison pour laquelle il décide, car en fin de compte c’est lui qui le décide, qu’un tel sera juif, ne peut être que juif. Un voyage dans la littérature qui débouche dans un voyage parmi les stéréotypes et les fantasmes d’un ou plusieurs siècles, d’une ou plusieurs sociétés.
Bien sûr, il m’est arrivé souvent, après la «défection» de cette étudiante, de proposer à d’autres futurs doctorants ce sujet bien attirant, mais sans aucun succès. Peut-être me faut-il lancer ici une bouteille à la mer? Ainsi mon voyage manqué pourrait devenir une invitation au voyage.