Voyages, c’est le thème que nous avons choisi pour ce onzième numéro de Plurielles, un thème fortement attaché à l’image des Juifs, mais aussi à celle des Tsiganes (les «Gens du voyage»).

Depuis l’aube des temps, toutes les mythologies, et en particulier la nôtre à travers la Bible, ont été traversées par ces périples. On peut penser à l’errance de Caïn après le meurtre d’Abel, mais surtout au long voyage d’Abram de Ur vers «la Terre Promise», car «L’Éternel, dit à Abram: Eloigne toi de ton lieu de naissance et de la maison paternelle, et va au pays que je t’indiquerai.» [Genèse XII, 1].

Ainsi on peut dire que l’histoire des Juifs commença par un voyage vers une Terre inconnue, la «Terre Promise», un voyage dont leur ancêtre Abram l’Hébreu a tiré son nom, car hébreu vient d’ivri, le passant, le passeur) On pourrait citer le voyage des explorateurs, envoyés par Josué, à Jericho pour découvrir cette Terre Promise, «où coule le lait et le miel». Ou, bien plus tard, la fuite de Jonas devant la mission que lui ordonne Dieu, d’annoncer la destruction de Ninive si elle ne se repent pas: ce voyage fantastique dans le ventre de la Baleine («le grand poisson», dit le texte), qui, après l’avoir avalé au cours de la tempête finit par le recracher. Ou bien plus tard encore, dans notre ère déjà, le voyage de Yohanan Ben Zakkaï, tel qu’il est rapporté par le Talmud, et qui fut un voyage aux conséquences importantes pour notre l’identité juive. En effet, en 68 de l’E.C., lors du siège de Jérusalem par Vespasien, ce Sage du Talmud fit un voyage bref mais inhabituel: il sortit de la Ville assiégée caché dans un cercueil, car les révoltés juifs ne permettaient de sortir de la Ville que pour l’enterrement des morts. Il avait un projet bien précis en tête.

Une fois dehors, il se présenta devant Vespasien, alors commandant en chef des troupes romaines, il le salua du titre de César; et devant l’étonnement de celui-ci, il lui précisa qu’il serait bientôt Empereur. Ayant ainsi séduit Vespasien, il lui présenta une supplique: il lui demandait de l’autoriser à ouvrir une école talmudique dans une petite ville, Yavneh. Le futur empereur, flatté, lui accorda cette faveur. Or cette installation d’une école talmudique, à Yavneh, et non à Jérusalem, a marqué une vraie révolution dans l’histoire du judaïsme. Celui-ci cessa, par la force des choses, d’être lié au culte sacrificiel attaché au Temple, qui serait d’ailleurs bientôt détruit, et donc à la caste des prêtres qui y exerçait son activité et en tirait son pouvoir. Il se transforma en une religion, basée fondée sur l’étude et la connaissance des textes: le judaïsme synagogal (du grec synagogé, bet-knesset en hébreu, c.a.d. lieu de réunion), avait remplacé le judaïsme fondé sur les sacrifices. Ainsi, le sage se substituait au prêtre, d’autant plus facilement qu’à cette époque, celle d’Hérode, la caste des prêtres était très hellénisée, à la fois ignorante des Textes et corrompue. Dans le Talmud à cette époque n’était-il pas déjà écrit «un bâtard instruit, est plus grand qu’un Grand-Prêtre ignorant». Ainsi ce voyage de Ben Zakkaï a-t-il marqué la transition vers un judaïsme fondé sur la convivialité synagogale et la connaissance, fondant, des siècles plus tard, la possibilité d’un judaïsme culturel, celui de l’époque moderne.

Bien plus tard, à côté des errances imposées par l’histoire, voyages et migrations volontaires ont souvent été la marque du destin juif.

Ainsi, au Moyen-Âge, les Juifs sont-ils deve- Éditorial Voyages imaginaires, voyages réels par Izio Rosenman

nus par leurs voyages des passeurs, passeurs de langues et de cultures, important et exportant biens, langues et textes, traduisant des textes du grec, ou de l’arabe.

On voit par ces quelques exemples que notre histoire, comme notre mythologie, sont pleines de voyages.

A côté des représentations du Juif, comme Juif errant, ces voyageurs juifs qui sont-ils dans la réalité? Quelques exemples nous les font découvrir.

Ce sont les Benjamins, qu’ils soient de Tudela ou d’ailleurs, qui racontent leurs périples, et dont les écrits sont un témoignage sur les sociétés du Moyen Age. C’est Joseph Halévy qui, dès 1867, découvrit les Falashas d’Ethiopie. Moins connus, ce sont les lettrésvoyageurs du Maghreb, qui parcouraient les communautés juives pour ramasser de l’argent destiné à aider les Juifs installés en Terre-Sainte.

Enfin, totalement anonymes, ce sont les prédicateurs, cochers et colporteurs en Pologne.

Mais le voyage c’est aussi une aventure intérieure, à la découverte de l’Autre, comme nous le montrent Segalen, Lévinas ou Jabès.

L’imaginaire et le rêve, l’objet rêvé du voyage, est ce qui souvent pousse au voyage, individus et collectivités, et comment ne pas évoquer alors l’Amérique, à la fois rêve et réalité pour les immigrants juifs? Enfin la question du voyage nous fait découvrir les Tsiganes d’Europe, et leurs problèmes aujourd’hui.

Le thème du voyage touche donc, on le voit, bien des aspects du destin humain, réel comme imaginaire: histoire, littérature, éthique.

Revenons de nos voyages. Retour au présent, au lieu et au temps d’où nous écrivons.

Notre réalité est douloureuse et violente.

Tout près de nous, à commencer par la France, la réalité, pour nous Juifs, c’est aussi la multiplication des actes antisémites, je n’entends pas seulement insultes écrites ou orales, j’entends violences, agressions physiques de femmes et d’enfants, ici, dans la France de 2004. Une violence qui s’accroît malgré la mobilisation exemplaire de ce gouvernement de droite, que ne peux que saluer sur ce point, malgré mes convictions de gauche.

Cependant il ne faudrait pas sombrer dans un pessimisme absolu, dans une pensée qui nous éloignerait de la réalité, par une approche infondée qui rassemblerait en un tout des éléments hétéroclites et serait guidée par un leitmotiv du genre «ils sont tous de tout temps contre nous».

A ce titre, je vous invite à découvrir une réflexion, une réflexion approfondie et critique des thèses de Jean-Claude Milner, est importante et je vous invite à la découvrir.

La mise en question, par certains, de la laïcité qui est la base de notre «vivre ensemble», nous paraît également inquiétante, car elle nous ferait dériver vers une société de type communautariste avec ses dangers pour la liberté de l’individu, comme pour la cohésion de la société globale.

Au Proche-Orient, le conflit israélo-palestinien n’en finit pas: aux attentats-suicides meurtriers des extrémistes palestiniens, répondent des représailles israéliennes hors de proportion, avec le discours répété de Sharon: «Il n’y a pas de partenaires, avec qui parler».

Lueurs bien fragiles dans ce ciel de tempête: l’initiative de Genève de Yossi Beilin et Yasser Abed Rabbo et l’appel La Voix des Peuples d’Ami Ayalon et Sari Nusseibeh, qui a déjà recueilli plus de 150 000 signatures chez les Palestiniens et autant chez les Israéliens. Il y a aussi l’initiative de Sharon, si elle se réalise un jour, c’est-à-dire le plan d’évacuation unilatérale de la zone de Gaza. Il faudrait, pour qu’elle fonctionne et ouvre un vrai espoir, que cette démarche aille «de Gaza à Genève», comme le résume la Paix Maintenant, c’est-àdire qu’elle débouche sur des négociations avec les Palestiniens, faute de quoi Gaza deviendra une poudrière du Hamas, plutôt qu’un début d’Etat qui coexisterait avec Israël.

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