Aharon Appelfeld, écrivain israélien contemporain, est né en 1932 à Tcher nowitz où l’allemand est sa langue maternelle. Il apprend l’hébreu à quatorze ans à son arrivée sur la terre d’Israël. Figure majeure de la littérature israélienne, il se situe toutefois hors du sérail des écrivains qui dépeignent les états d’âme d’une société israélienne en mutation permanente. Appelfeld s’attache à retracer le vécu du judaïsme européen d’Europe centrale dans la première moitié du XXe siècle. Grâce au yiddish, la langue des grand-parents, matrice de la mémoire juive d’Europe centrale, il parvient à jeter un pont entre son Europe d’origine et son pays d’accueil. Il dispose alors d’un nouvel atout: la langue hébraïque puisqu’elle incarne, avec le yiddish, l’une des deux grandes langues de la littérature juive d’Europe dès la fin du XIXe siècle. Appelfeld modèle l’hébreu à son gré et y façonne des langages littéraires nouveaux : il se fait sculpteur de la langue, dans ses pleins, mais aussi dans ses manques.

La quête de la mémoire d’un monde disparu occupe une place prépondérante dans l’œuvre de cet écrivain. Cette quête s’incarne à maintes reprises à travers les langues d’Appefeld. L’hébreu est bien entendu la première d’entre elles puisqu’elle est l’outil de transmission direct. Mais l’auteur s’attache par le biais de cet hébreu appris à l’adolescence à faire resurgir la mémoire des langues de son enfance : la langue grand-parentale, le yiddish et la langue maternelle : l’allemand. Elles font toutes deux partie intrinsèque de la mémoire juive d’Europe centrale et Appefeld évoquent les multiples facettes d’une vie juive que l’écrivain n’a de cesse de remettre en scène en version originale. Et si le vocable “original” désigne les sources premières, il renvoie également à l’approche très personnelle d’Appelfeld faisant “parler” deux langues par le truchement d’une troisième. Même dans l’oubli de l’allemand et du yiddish, alors qu’ils sont contraints d’adopter le dialecte paysan ukrainien, les personnages demeurent indéfectiblement liés à la langue de l’enfance et de l’amour.

Le fil de la mémoire juive qu’Appelfeld dévide qui se décline en deux temps: celui de l’harmonie et celui de la brûlure et de l’oubli.

Au temps de l’harmonie - ou tout au moins de ce qui semble être une harmonie entre les Juifs et leur terre d’accueil - le yiddish apparaît tout d’abord comme la langue maternelle par excellence. Il faut rappeler ici que tel est son surnom affectueux : “langue de la mère”.

Il est aussi considéré comme langue sacrée, puisque c’est grâce à elle que peut se transmettre l’hébreu du Pentateuque. Le yiddish acquiert de ce fait ses lettres de noblesse “paternelles” dans la mesure où il s’aligne sur l’hébreu, langue de la loi. Enfin, le yiddish n’est pas l’apanage exclusif des Juifs dès lors qu’une servante ruthène adopte non seulement la famille juive qui l’emploie mais aussi le judaïsme qui imprègne la maison et ses habitants et au premier chef la langue yiddish qu’elle maîtrise à la perfection.

Par Michèle Tauber

précisément un autr e goût puisqu elle m’évoquait toujours le parfum de la compote de pruneaux.” 1 Le yiddish représente pour Appelfeld le lien vital entre les générations qui se sont succédé dans le monde juif d’Europe centrale et orientale. A l’instar de Kafka, avec lequel Appelfeld se sent mainte affinité, la langue ancestrale est le véritable cordon ombilical qui le relie aux Juifs de l’Est, ces Ostjuden véritables dépositair es, à ses yeux, d’un judaïsme authentique.

Dans le célèbre “Discours sur le yiddish”, Kafka écrit : “Pour que le yiddish vous soit tout à fait proche, il suffit que vous méditiez le fait qu’en dehors de vos connaissances, il y a encore des forces qui sont actives, des rapports de forces qui vous rendent capables de comprendre le yiddish en le sentant (...) Et une fois que vous aurez été émus par lui - car le yiddish est tout, le mot, la mélodie hassidique et la réalité profonde de cet acteur juif lui-même - vous ne reconnaîtrez plus votre calme d’autrefois.” 2 Comme en écho, Appelfeld lui répond dans l’un de ses romans situé au début du X Xe siècle , en Bucovine austro - hongroise germ anophone et catholique. Le héros, Karl Hübner, fraîchement converti au catholicisme, est taraudé par le souvenir de ses parents. Ceux-ci, originaires d’un petit village des Carpates, ont gardé en eux le yiddish vivace et spontané de leurs origines, et ce en dépit de leur désir d’assimilation au milieu germanophone où ils ont choisi de vivre. “N’est-ce pas merveilleux ? Non seulement leur visage change d’apparence, mais leur langue même se modifie. L’allemand qu’ils ont coutume d’employer au quotidien s’intert d’ l t t l seule, ils peuvent exprimer les sentiments de leur cœur.”3 Appelfeld rejoint ici Kafka dans la perception du yiddish comme une langue intimement liée aux sens et aux sentiments.

Et c’est à cette langue-là qu’Appelfeld rend hommage. Dans les contrées les plus reculées de l’Europe centrale de la première moitié du XXe siècle, commis-voyageurs, délégués du mouvement sioniste, aubergistes et autre s conscrits ont comme unique point de ralliement la langue yiddish. Il convient de rappeler que yiddish signifie ’juif’ et que par conséquent la langue yiddish représente spécifiquement pour les Juifs de l’Est la langue juive, leur langue.

Dans Kfor ’al ha-’ares, Gel sur la terre, un commis voyageur épuisé par les tempêtes de neige, échoue dans une auberge. Il y rencontre un autre Juif, marieur professionnel de son état: “Il vous parle dans votre langue matern e l l e ”4, c’est-à-dire le yiddish. Appelfeld a traduit en hébreu l’expression yiddish bien connue : mamè-loshn, littéralement ’langue de la mère’, et empreinte, dans la langue originale, d’une grande tendresse pour ces deux composantes réunies que sont la mère et la langue.

Dans la même nouvelle, l’auteur continue d’évoquer les dif ficiles conditions d’existence de ces commis-voyageurs, toujours loin de leur foyer, errant dans les steppes glacées: “Le temps destructeur n’avait pas eu de prise sur l’ardente nostalgie qu’ils avaient d’une parole juive, d’un plat juif, d’un poêle brûlant”.5 Il va de soi que le terme ’juif’ est ici l’exacte traduction de yiddish. Appelfeld fait allusion à l lité d l l l’ t

tement ressenti lorsqu il compare la saveur de la langue yiddish à celle de la compote de pruneaux. On retrouve ce même attachement au yiddish dans, Ha-bessora, La bonne nouvelle, où le narrateur est un délégué du mouvement sioniste chargé de récolter des fonds pour la Palestine et d’y faire venir les Juifs. La première chose que “son auditoire attend de lui est qu’il prononce une parole juive, qu’il apporte une bonne nouvelle”.6 Langue proustienne, langue sacrée Cependant, la langue yiddish ne véhicule pas uniquement la mémoire de la langue maternelle. Elle s’associe également à l’hébreu en tant que langue sacrée.

Dans la nouvelle, Mi-merom ha-dumiya, Du haut du silence, le narrateur est le gardien de la tradition juive léguée par son père et symbolisée par un petit sanctuaire érigé sur une hauteur dominant un lac. Drôle de gardien en vérité qui ne peut accéder au mystère de l’écriture hébraïque. Seul l’enseignement oral par le yiddish d’un vieil aveugle parvient à lui insuffler la connaissance de la langue sacrée. “Des ténèbres de son regar d opaque, il fait défiler les versets. Comme les commentaires sont doux à l’oreille dans sa langue maternelle! La mélodie éveille en lui la mémoire. Sans la musique, il ne se souviendrait de rien.”7 Ainsi, grâce au yiddish, le garant d’un judaïsme en voie d’extinction - la transmission est faite par un aveugle - accède à la langue ancestrale. D’autre part, l’osmose qui s’établit entre le yiddish et la musique n’est pas fortuite : par la grâce de la mélodie juive, le nigun, le commentaire traditionnel ânonné pendant l’enfance resurgit comme par enchantement sur les lèvres du vieil aveugle. De plus, l’allusion à l ’d ’ d l l k i ifi à même temps de la douceur du nectar doré et de celle des lettres sacrées. Le “goût” de la langue yiddish a déjà été évoqué plus haut et si on lui ajoute cette note musicale, il apparaît clairement que le yiddish est une langue qui sollicite les sens et est reliée à ceux-ci par des canaux aussi ténus que mystérieux. A travers des plaisirs sensuels qui rappellent la madeleine du jeune Marcel et la petite phrase de Vinteuil qui hante Swann, une compote de pr uneaux ou une mélodie oubliée font surgir tout un univers: celui de la langue yiddish.

Enfin, faire jouer au yiddish ce rôle de ’trans metteur’ de la tradition redore considérablement le blason de la langue qui fut longtemps considérée comme un vulgaire jargon : ici, le yiddish est la clé du savoir sacré et, du même fait, la langue se hisse au niveau de l’hébreu.

Autr ement dit, la mamè loshn, “langue de la mère”rejoint la langue des Patriarches, l’hébreu, si longtemps figée dans son statut de toute-puissance solitaire et partage avec elle sa fonction sacrée.

La langue des non-juifs Le yiddish peut être aussi la langue du non- Juif lorsque celui-ci devient le dépositaire de la mémoire juive. C’est le cas de Katerina, la servante ruthène du roman éponyme qui se pr end d’une affection sans bornes pour ses patrons juifs, Rosa et Benjamin ainsi que leurs enfants. Après le meurt re des parents lors d’un pogrome, Katerina recueille les deux enfants orphelins et se jure de leur transmettre non seulement la tradition juive mais aussi la langue yiddish. Réfugiée avec eux dans un village ruthénien, elle s’aperçoit que Méir et Abraham parlent entre eux le dialecte local.

Mais Katerina “répond aux enfants en yiddish, les avisant (...) de ne pas oublier leur pr opre langue, le risque étant très grand ici.”8 Ai i idjdï t d l j i

et de lui parler en yiddish : “Un matin, Benjamin parla pour la première fois. “Maman !” dit-il en yiddish en éclatant de rire. “Dis-le encore une fois.” Il le répéta en riant.

Le yiddish serait donc sa langue maternelle.

Cette découverte me combla de joie. L’idée que mon fils parlerait la langue de Rosa et de Benjamin m’insuffla un nouvel espoir…”9 Pendant cette même période où le yiddish est la langue de cœur des Ostjuden, des Juifs d ’ E u rope orientale, les contrées d’Euro p e centrale, c’est- à-dir e l’empire d’Autriche- Hongrie, sont fortement germanisées. Et tout naturellement l’allemand occupe lui aussi une place de tout premier ord re auprès de la bourgeoisie juive assimilée d’Europe centrale qui entretient avec la langue de Goethe une relation quasi-passionnelle. C’est souvent le cas chez des personnages d’Appelfeld évoluant dans une société bourgeoise à laquelle ils veulent entièrement s’identifier, à la fois par la langue et la culture, ce qui signifie du même coup une coupure totale de la culture juive traditionnelle.

Mais lorsque ces mêmes Juifs rescapés de la shoa se retrouvent en Israël après la guerre, leur relation à la langue allemande est, semble-t-il, devenue plus intense encore. La disparition de tout ce qui leur est cher contribue à focaliser sur la langue tous les souvenirs d ’ a u t re f o i s ; c’est elle qui fait surgir la rue juive engloutie, ses odeurs, ses habitants.

L’allemand et les Juifs: une relation passionnelle Dans le roman Tor ha-pelaot, Le temps des pr odiges, le père du narrateur représente bien ce Juif assimilé de Mitteleuropa, d’autant plus attaché à la culture allemande qu’il en est luiê l’ d l tif “ ilit t ” ’ t encore encensé par les plus grands critiques viennois. Néanmoins son écrivain de prédilection n’est autre que Kafka auquel il voue une admiration sans bornes, tandis que l’un de ses meilleurs amis est tout simplement Stefan Zweig. Ainsi, le père de Bruno, pensant ainsi accéder à une authentique culture germanique, retrouve tout naturellement le chemin de ses racines ancestrales qu’il s’efforce tant par ailleurs d’éradiquer.

Marek, le fugitif évadé d’un camp que Tsili rencontre dans la forêt,(Ha-kutonet ve-hapassim, Tsili) fait à la jeune fille un récit étonnant sur l’amour que son père portait à la langue allemande: “Mon défunt père avait un amour sans borne pour l’allemand et particulièrement pour les verbes irréguliers. Il les connaissait tous. Il me surveillait, il exigeait que je prononce correctement. Je me souviens des leçons d’allemand comme d’un cauchemar. Je faisais toujours des confusions et lui s’emportait, il se montrait sans indulgence. (...) Une faute de grammaire le rendait fou. (...) Si mon défunt père savait ce que font ces piliers de la culture, il dirait :- Ce n’est pas possible! Ce n’est pas possible !”10 Cette passion maladive pour l’allemand est d’autant plus émouvante que Marek a auparavant raconté à Tsili que son père proclamait partout être un “homme libre” par rapport à la tradition juive dont il se voulait totalement a ffranchi. Or, on apprend que le même homme est enchaîné, assujetti, pieds et poings liés à l’implacable syntaxe d’une langue. Lui qui a quitté ses racines est devenu, peut-on dire, l’esclave d’une langue à laquelle il faut obéir grammaticalement si l’on veut être compris de ses locuteurs.

perdu L’allemand demeure néanmoins le vern aculaire de prédilection pour des Juifs d’Europe centrale installés en Israël. Dans la nouvelle Bameqomot ha-nemukhim, En des lieux très bas, des rescapés de la shoa se re t r ouvent l’hiver dans une station balnéaire de la Mer Morte. Le n a rr ateur, lui, est originaire des Carpates et s’il p a rvient à s’intégrer dans le groupe germ a n ophone, c’est grâce à ses parents qui lui ont fait donner des cours d’allemand dans son enfance a fin qu’il puisse, plus tard, étudier la médecine à l’université. Bien qu’il ne maîtrise pas la langue de Schiller à la perfection, il se sent suffisamment proche de ses compagnons de villég iature dans l’évocation des souvenirs. “Vous vous sentez proche d’eux, même si vous n’êtes jamais allé ni à Strasbourg, ni à Freiburg, ni à Hochburg ou dans d’autres villes que l’on trouve sur la carte du coeur. La musique de la langue vous a charmé et a éveillé en vous des images de l’enfance. (...) Chacun entend ici sa langue, et sa langue seule qui renaît, bien concrète, sans qu’il s’y mêle aucun son étranger. Chacun sait que c’est la langue qu’il parlait dans son enfance, et c’est dans cette langue uniquement qu’il peut s’asseoir et se taire, s’asseoir et parler.”11 Cet amour pour la langue allemande, langue de l’enfance et d’un monde perdu, se conjugue ici avec l’exigence que porte en elle cette même langue d’être parlée à la perfection.

Ainsi, les personnages de la nouvelle considèrent l’allemand comme la langue, unique et absolue.

Leurs noms mêmes sont chargés d’un sens qui n’est pas anodin, on les dirait issus d’une opérette de Strauss: M. Spielmeister (le maître de jeu), Mme Fledermaus (chauve-souris), M.

St hlh ( i d’ i ) L lé è té i paru d Europe centrale n était par trop élo quente. Les sujets de conversation ne varient guère: une ville dont les habitants ont disparu et dont les rues ont été effacées. Seule leur mémoire est capable d’évoquer cette ville, le nom de ses rues, ses odeurs. Chacun, à sa manière, est relié au fil ténu d’un judaïsme disparu : Docteur Spielmeister, autrefois rabbin à Karlsruhe, animateur de centres culturels et actif dans une association œcuménique, relit les textes de Rabbi Nahman 12 et de Martin Buber 13, s’efforçant d’y retrouver le nigun, la mélodie perdue. Quant au Docteur Stahlhaus, jadis avocat, il se consacre désormais à l’histoire de son peuple pour retrouver les chemins spirituels des piétistes rhénans, mouvement juif religieux du Moyen Age.

Madame Fledermaus est la seule qui se laisse gagner par les émotions: son contact physique avec ce lieu désertique parvient à éveiller en elle des sensations déjà vécues, mais elle reste prisonnière de sa mémoire et ne réussit pas à échapper au flot des souvenirs qui l’assaillent.

Équation : langue = musique = mère Il apparaît que l’allemand comme langue maternelle devient très difficilement maniable dans l’après-shoa. Appelfeld, lui aussi élevé dans la culture allemande, a été contraint, durant ses années d’errance, d’enfouir sa langue maternelle au plus profond de luimême. Pour lui, l’allemand est indéfectiblement lié à la figur e maternelle : “Ma langue maternelle était l’allemand. Ma mère aimait cette langue et la cultivait avec soin. Prononcés par elle, les mots fusaient, limpides, comme savent tinter ces clochettes exotiques de cristal.” 14 Comme le père de Marek, la mère d’Appelfeld entretient la langue allemande avec un soin t t ti li D l é i d l’ f t

enfant qui aboutit inexorablement à la sépara tion entre la mèr e et l’enfant, adoucie par la mélodie maternelle dont le souvenir demeure gravé dans la mémoire enfantine. “C’est en vain que je m’efforçais de conserver ma langue maternelle dans un milieu où j’étais f o rcé d’appre n d re une autre langue. Ma langue maternelle s’effilochait de semaine en semaine, et à la fin de la première année, elle était réduite en cendres. Cette douleur avait une double signification: ma mère avait été assassinée au début de la guerre et durant toutes ces années je portais son image en moi, avec la foi, qu’à la fin, je la re t rouverais et nous pourrions reprendre notre existence comme auparavant. La langue de ma mère et ma mère se confondaient. A présent que cette langue s’éteignait, je sentais ma mère mourir une seconde fois en moi.”15 On lit clairement à travers ces lignes la mort de cette langue allemande que nous avons déjà évoquée : mort d’une langue de culture et de civilisation dont il ne reste que des cendres, image indiquant bien que les Allemands ont avant tout assassiné leur propre langue, celle dont les Juifs se faisaient précisément les hérauts. En même temps que l’allemand, c’est donc la figure maternelle qui disparaît, et du même coup toute l’enfance qui se trouve anéantie, effacée. Appelfeld qui a déjà éprouvé les affres de la perte les revit lors de cette mise à mort définitive de sa langue maternelle puisque cette langue-musique est indissociable de sa mère.

Ainsi, les Juifs ont fait leur chacune de ces deux langues dont l’une tire sa substantifique moëlle aux racines mêmes de l’autre. En effet le yiddish né sur les bords de la Moselle au XIe siècle est composé en majeure partie de h t ll d édié l l l ff l communauté de destin qui les touche dès avant la shoa: elles deviennent toutes deux langues d’oubli et de douleur.

Le yiddish, une langue oubliée La nouvelle Ha-guèrush, L’expulsion, met en scène une communauté hassidique chassée de son village au début du XXè siècle. Sur le chemin de l’errance, les expulsés rencontrent une troupe de comédiens juifs qui ont renié leurs origines pour mieux les fustiger et les railler à travers leurs spectacles. L’un des acteurs s’avère être originaire du village des hassidim et s’adresse au groupe : biléchonénu diber: “Il parlait notre langue” qui est la traduction littérale du yiddishisme: undzer loshn: ’notre langue’, autrement dit la langue par excellence, celle qui n’a pas besoin d’être nommée pour être désignée. “- Vous êtes les expulsés, dit-il, et le masque railleur de son visage commença à se déformer. Il était des nôtres, nous l’avions bien remarqué, mais il avait fait le serment au chef de la troupe ainsi qu’à lui-même de ne jamais re t o u rner à la maison. - “Vous êtes de Zaptsè”, et l’on sentait bien que ce nom lui était familier jusqu’à la douleur”.16 Le yiddish refoulé au fond de lui-même avec toutes les traditions qui l’accompagnent remonte brutalement à la surface quand le jeune renégat rencontre ses congénères. La langue sert non seulement de moyen de reconnaissance et de communication mais elle agit comme un catalyseur puissant qui met à nu la souf france profonde du jeune rebelle, ému jusqu’à la douleur au simple énoncé du nom de son village.

Parfois aussi les Juifs sont contraints de se é d l l ’ t l d J if

dans son village et que tous le rejettent. Il tente de retrouver le son de la langue maternelle en flânant sur la place du marc h é: “Je me tenais près des étalages pour entendre la langue de ma mère.”17 Nous retrouvons ici le mamè-loshn, la portée affective de cette expression, son lien à l’enfance et à la figur e maternelle. Un peu plus tard, le personnage de la nouvelle re ncontre un autre ancien enrôlé de force, comme lui: “Je fus tout heureux de trouver quelqu’un qui parle ma langue.”18 Pendant la shoa: la “langue de personne” Mais le yiddish est aussi la langue anéantie, la ’langue de personne’, pour re p re n d re le vocable de Rachel Ert e l .1 9 C’est la langue des fugitifs dans l’oeuvre d’Appelfeld, mais c’est s u rtout la langue qu’ils ne parlent plus, ou plutôt qu’ils s’interdisent de parler. Ha-hishtanut, La métamorphose, est le récit d’un couple qui t rouve refuge dans la forêt et se transforme, au fil des saisons, en créatures de la nature, mihommes, mi-bêtes. Ils parlent de moins en moins, “comme s’ils étaient nés sans mot”.2 0 Parfois, lors de rares moments de détente, après un bain dans la rivière, l’homme retrouve sa langue, le yiddish, pour exprimer son bien-être à la femme: “A midi, ils s’allongeaient sur le dos et se faisaient sécher. “Que dis-tu?”, il retrouvait parfois sa langue. Elle riait à la façon des paysannes pendant les journées de cueillette dans la plantation.”21 Dans le texte hébreu, le yiddish est pour ainsi d i re personnifié puisque, littéralement, sa langue est sujet du verbe ’revenir’ : le yiddish enfoui au plus profond des êtres et de leur mémoire ne demande qu’à jaillir et qu’à vivre dé it d l’ t hè d t t i i “Elle craignait cet état d’ébriété dans lequel il entremêlait des mots de notre langue.”22 Une autre nouvelle aborde elle aussi le thème de la métamorphose, mais cette fois, point tant physique que spirituelle : le personnage de†Ha-beriha, La fuite, a non seulement pris l ’ apparence extérieure d’un non-Juif mais il en a adopté le mode de vie et le langage. Il est “sauvé” puisque les paysans l’ont adopté comme l’un des leurs mais en même temps, il sent que “sa judéité est là, gisant à ses pieds, comme les feuilles d’automne gisent au pied de l’arbr e.”23 Or, un soir, il est frappé d’entendre à nouveau des voix d’enfants juifs qui apprennent le Pentateuque sous la férule d’un vieux maître ; l’hébreu d’abord, puis la traduction yiddish ensuite, comme cela se pratiquait jusque-là au heder, à l’école de village, depuis des centaines d’années. Cette résurgence pour le moins inattendue des langues juives dans lesquelles il a certainement grandi - le yiddish et l’hébreu - étreint le personnage comme une prière antique. Mais lorqu’au petit matin, il rencontre trois Juifs en fuite, il ne peut leur parler dans “sa langue maternelle”: “Je suis des vôtres, dit-il dans la langue des Gentils. (...) Il s’exprimait dans un mélange inconnu de yiddish et de dialecte local, incapable de faire le lien entre les deux. Comme ces non-Juifs qui servent dans des maisons juives et apprennent quelques mots de yiddish.”24 Cette fois, le personnage est bel et bien dépossédé de sa langue maternelle puisque d’autres Juifs le considèrent comme un paysan ukrainien. Ainsi, même si le corps n’est pas détruit physiquement, la langue, elle, est déjà en voie d’extinction: le Juif est devenu paysan ukraii t d l tt ib t d j déité

gnent peu à peu: “A la nuit tombée… un chant s’éleva. Un murmure tel qu’il fallait être tout près pour l ’ entendre. Toute la nuit, le chant s’égre n a: on eût dit des voix intérieures qui ne bercent que celui qui chante. A la première lueur de l’aube, la mélodie cessa.”25 Cependant, même si le chant yiddish, aussi ténu soit-il, ne peut s’élever que la nuit, hors d’atteinte des forces de la destruction, on note, une fois encore, le lien séculaire entre la musique et la langue, l’une apaisant l’autre et réciproquement puisque les chanteurs berc e n t eux-mêmes leur angoisse par la musique de leur voix intérieure : mélodie et langue yiddish sont à nouveau réunies.

La langue allemande connaît elle aussi, chez les personnages d’Appelfeld, un abandon et un oubli comparables à ceux que connaît le yiddish. Les causes en sont, certes, différentes, mais il conviendra d’établir un parallèle entre deux langues si proches et si lointaines en même temps, frappées de la même perte.

L’adolescent Appelfeld ressent paradoxalement la brûlure que lui inspire la langue allemande et le lien charnel qu’il a avec la “langue de sa mère”. De même, plusieurs personnages germanophones de naissance éprouvent un mal-être spirituel et physique à abandonner leur langue maternelle mais aussi à continuer de la pratiquer.

L’insupportable brûlure de la langue Ainsi, le rapport à l’allemand d’Appelfeld demeure placé sous le signe de la dualité.

Dans les Essais à la première personne, il écrit : “Plus que tout nous brûlait notre langue t ll D tt l l’ d d l sous tend son rapport à l allemand, Appelfeld se demande “comment parler à nouveau dans une langue trempée dans le sang des Juifs?”27 tout en donnant immédiatement la réponse : “Ce dilemme, si grave fût-il, n’entamait en rien ma certitude que mon allemand n’était pas la langue des Allemands mais la langue de ma mère. Il était clair que si je la retrouvais, je lui parlerais dans la langue de mon enfance.”28 La triade évoquée plus haut est donc reconstituée dans l’imaginaire de l’enfant Appelfeld : m è re, langue et enfant sont bien réunis comme dans la période de l’enfance de l’auteur. Le vocable utilisé ici par l’écrivain est d’ailleurs beaucoup plus significatif en hébreu qu’en français : yanequt, se réfère en effet à la toute petite enfance, la racine de ce terme désignant l’allaitement. Il s’agit donc bien de cette période de symbiose idyllique entre la mère et l’enfant qui est placée sous le signe de la nourriture à la fois matérielle - don de l’énergie vitale - et spirituelle - transmission de la musique, à savoir la langue -. Appelfeld précise par ailleurs, comme pour corroborer cette assertion, que son rapport à la langue est depuis toujours lié aux sens : “Depuis mon enfance, je détestais les mots pompeux et ampoulés. Je leur préférais les petits mots tranquilles, ceux qui évoquent les parfums et les sons.” 29 Force est pourtant au jeune Appelfeld, fraîchement immigré en eres Israel, de constater que le processus de perte de l’allemand est inéluctable: “Privé de langue, je suis semblable à une pierre. (...) Privé de langue, je vais flétrir lentement, dans la laideur, comme en hiver flétrit le jardinet derrière la maison.” (30) L’ b d l à d l d é

règne minéral duquel sont bannies toute pen sée et toute sensation, soit au règne végétal en hiver, quand la mort s’empare de toute végétation.

L’ambivalence : voilà bien la caractéristique essentielle de cette douloureuse relation que les personnages d’Appelfeld entre tiennent avec la langue allemande.

D’une part, on est en présence, après la guerre, d’une langue meurt r i è re, au lexique dévoyé de son sens premier. Les signifiants sont amputés de leurs signifiés d’origine ce qui donne lieu à une perte totale de repères linguistiques pour les locuteur s. La langue devient une sorte “d’anti-mémoire” puisque les souvenirs qu’on en a ne peuvent se rattacher à rien de concret. L’Allemagne, mèrepatrie, devient alors terre étrangère et cette situation paradoxale rejaillit également sur la langue.

L’Allemagne mère -patrie et terre étrangère Madame Traum, dans la nouvelle Pisuyim, Réparations, incarne, elle aussi, une figure de juive allemande hantée par son passé. Encore toute jeune femme au moment de la guerre, elle a pu échapper aux bourreaux mais son mari a été assassiné et elle a perdu son bébé de deux ans, mort d’une pneumonie peu avant d ’ embarquer pour eres Israel. Installée à Jérusalem, elle vit dans un appartement où tout est recouvert de tissu: tapis, rideaux à profusion, tout est bon pour étouffer un passé qu’elle veut extirper de sa mémoire.

Mais l’époque est aux réparations que l’Allemagne s’est engagée à verser aux survivants de la shoa. En proie à la fois à l’attirance et à la répulsion vis-à-vis d’une telle démarche, Madame Traum se rend chez le docteur Fromm, chargé de constituer son d i édi l t d’i i t t t f i ville natale, Hochburg, pour aller y plaider sa cause. De cette re ncontre avec les lieux et personnages de sa jeunesse, Madame Traum ne sortira pas indemne.

Hochburg apparaît à la fois comme un endro i t familier et étranger. “La route qui menait à l’hôtel n’était pas éclairée. Madame Traum essaya en vain de re connaître les rues, tout lui était étranger et nouveau.” (31) Paradoxalement, dans le lieu même où elle a grandi, Madame Traum se sent étrangère. Elle a la sensation que sa ville lui tourne le dos et refuse d’évoquer avec elle le passé. La signification des noms des personnages est à nouveau part iculièrement éloquente : Madame Traum - rêve -, Monsieur Rauch - fumée -, Madame Fledermaus - chauve-souris - indiquent bien à travers ce lien insaisissable, irréel presque, la fracture irréversible qui existe entre les locuteurs et leur langue maternelle.

Après la guerre, ces mêmes personnages préservent leur langue-mémoire de façon obsess ionnelle : ainsi Madame Traum et ses armoires impeccablement rangées et emplies de souvenirs sont le signe de cet attachement indéfectible à la langue. Celle-ci est d’ailleurs considérée comme le seul bien qui reste aux Juifs allemands en Israël, puisqu’ils ont perdu leur famille et leur patrie.

Ainsi, pour Appelfeld lui-même, l’allemand est intrinsèquement lié à la musique de la voix maternelle. Par conséquent, non seulement la langue maternelle évoque simultanément la figur e de sa mère disparue, mais en outre, il s ’ o p è re une symbiose entre les deux.

L’écrivain finit ainsi par dissocier son allemand et la langue des Allemands: lui s’exprime uniquement dans ’la langue de sa mère’.

C tt d lité t t d l’ ll d d

demeure pour eux l idiome cher à leur cœur, mais les impératifs du tout jeune Etat d’Israël les contraignent, bon gré, mal gré, à enfouir la langue maternelle au plus profond d’euxmêmes et à adopter la langue ancestrale renouvelée.

Mais c’est peut-être précisément parce qu’il utilise l’hébreu pour évoquer le yiddish et l’allemand qu’Appelfeld parvient à rouvrir les p o rtes des langues de l’enfance.

Contrairement à ces dernières qui ont subi la double épreuve de l’oubli et de la brûlure, la langue hébraïque n’a pas souffert dans sa quintessence: ni défor mée, ni assassinée, elle est tout à fait à même de “témoigner” dans un langage non entravé par une mémoire faite de douleur et qui ne peut s’exprimer que dans un cri. Grâce à l’hébreu, un hébreu qu’il façonne et modèle comme un outil d’art, Appelfeld rend hommage aux langues de son enfance.

Mais surtout il redonne chair aux locuteurs dispar us grâce à la véritable résurrection de la langue hébraïque : celle qui lui permet de faire revivre un monde juif disparu.

Paris, décembre 2002 Michèle TAUBER BIBLIOGRAPHIE 1 Aharon Appelfeld, Histoire d’une vie, Keter, 2 Franz Kafka, “Discours sur le yiddish”, in:

Préparatifs de noces à la campagne, 3 Aharon Appelfeld, Abîme, Keter, Jérusalem, 1993, p. 28 (trad. M.T.) 4 Ah A lf ld G l l t i G l 6 Aharon Appelfeld, La bonne nouvelle, in:

Gel sur la terre, op. cit. p. 95 (trad. M.T.) 7 Aharon Appelfeld, Du haut du silence, in:

APPELFE LD Aha ron, Katerina, Gallimard, Paris, 1996, p. 55 (trad. S. Cohen) 9 ibid. pp. 121-122 10 Aharon Appelfeld, Tsili, Belfond, Paris, 1992, p. 43 (trad. A. Pierrot) 11 Aharon Appelfeld, En des lieux très bas, in :

Gel sur la terre, op. cit. p. 131 (trad. M.T.)

Tsafon, n 37, Lille, 1999, p. 160 (trad. A.

Pierrot) 21 id. 22 ibid. p. 59 23 Aharon Appelfeld, La fuite, in : Au rez-dechaussée, op. cit. p.

29 ibid. p. 104 30 ibid. p. 102 31 Aharon Appelfeld, Réparations, in : Fumée, ’Akhshav, Jérusalem, 1962, p.


  1. (trad. M.T.) 24 ibid. pp. 15 et 18 25 ibid. p. 13 26 Aharon Appelfeld, Essais à la pre m i è re personne, Ha-sifriya ha-siyonit, Jérusalem, 1979, p.
  2. Rabbi Nahman de Bratslav (1772-1811) fondateur d’une célèbre doctrine hassidique où le nigun joue un rôle essentiel dans la révélation divine.
  3. Martin Buber (1878-1965), philosophe et théologien, né à Vienne, mort à Jérusalem. Sa re ncontre avec le hassidisme lui fait découvrir une spiritualité vivante où le sentiment re l igieux l’emporte sur la religion institutionnelle.
  4. Aharon Appelfeld, Histoire d’une vie, op. cit. pp. 99-100 15 ibid. pp. 101-102 16 Aharon Appelfeld, L’expulsion, in: Gel sur la terre, op. cit. p.
  5. Aharon Appelfeld, Pélerinage à Kabtsansk, in : Au rez-de-chaussée, Daga, Tel Aviv, 1968, p. 112 (trad. M.T.) 18 ibid. p. 127 19 R hlEtlD l l d
  6. (trad. M.T.)
  7. (trad. M.T.)
  8. (trad. M.T.) cit. p. 103 28 id.
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