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Qu’il me suffise de retranscrire quelques lignes sur la façon dont Hélène Cixous parle de ce pays où elle est née et qu’elle n’a jamais pu vraiment rencontrer (ne croyez pas que j’ai fait des fautes de frappe quant à la ponctuation, elle est d’une importance majeure pour le dedans des choses): “Tout le temps où je vivais en Algérie mon pays natal je rêvais d’arriver un jour en Algérie, je poursuivais l’Algérie et elle n’était pas loin, j’habitais d’abord à Oran puis à Alger au Clos- Salembier au bord du Ravin de la Femme Sauvage et elle m’échappait sur sa terre sous mes pieds elle me restait intouchable, je me serrais contre le corps d’Aïcha et elle me laissait serrer son pays en riant pendant un mince instant sans suite autre que les centaines de portes qui par delà le grillage du jardin tournaient vers mon frère et moi leurs paupières baissées.” D’emblée, Hélène Cixous annonce, souligne ce mal qu’elle ne pouvait pas, adolescente, bien cerner: on la séparait d’un pays où elle voulait entrer, parce qu’elle y était née. Ce on, bien sûr, n’est pas ni simple, ni singulier. Il comprend ceux qui détenaient le pouvoir en Algérie, et de ce fait, ne voulant pas le partager, préféraient cloisonner, isoler le “pays majeur”, mais aussi les propres congénaires de l’auteur, ses parents, ses amis, qui tous se pliaient à la loi non écrite, la loi même pas dite, un mode de vie tacite et qui régentait les gestes de tous les jours et de tout le jour. Les Juifs, donc, qui n’étaient ni musulmans ni chrétiens, n’étaient pas tout à fait des Arabes et pas encore des Français, en dépit de tous les décrets Crémieux d u monde.

Je cite encore: “Le plus insupportable c’est que nous étions assaillis par les êtres mêmes que nous voulions aimer, dont nous étions lamentablement amoureux, auxquels nous étions liés par toutes les parentés de destin, de mémoire, de toucher, de goût, il y avait erreur et confusion de tous les côtés je voulais être de leur côté mais c’était un désir de mon côté de leur côté le désir était sans côté, je pouvais passer des heures accroupie à quelques mètres d’eux sans bouger, espérant démontrer mes bonnes intentions, une patience que je n’eus jamais avec le camp des Français. Moi, pensais-je, je suis inséparabe.” Ce néologisme, en forme de jeu de mot plus ou moins lacanien, peut à lui seul résumer tout ce livre, c’est-à-dire toute la souffrance dont cette jeune femme était habitée à l’endroit de gens qui la côtoyaient sans la voir, qu’elle aimait sans même les connaître.

Je parle des Arabes, bien sûr. Même si, au moment où ces lignes paraîtront, il peut s’être écoulé plus d’un an depuis la parution de ce livre, courez vite le lire. C’est un livre qui parle.

Rolland Doukhan.

Les rêveries de la femme sauvage.

Par Hélène Cixous (Éditions Galilée)


  1. L j if l’E Ce livre, sorti en février 2000, n’a pas, à ma connaissance, bouleversé le paysage littéraire parisien, ni même national. Il reste que, en dépit ou à cause de sa confidentialité, du style choisi par l’auteur, moitié “entrailles”, moitié divan d’analyse, il est, pour moi, un document exceptionnel sur ce que peut ressentir tout être humain dont la vie a été bouleversée par l’Histoire.
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