Qui peut dire comment l’Affaire Dreyfus aurait évolué, si Bernard Lazare (ce qui n’atténue en rien le rôle éminent d’Emile Zola) n’avait pas entamé la bataille pour la réhabilitation de l’innocent capitaine, victime de l’aveuglement et de calomnies saupoudrées d’antisémitisme.

Essayons de retracer ici son itinéraire (d’après la plaquette du Dr Benjamin Ginsbourg).

Notre héros s’appelait, en fait, Lazare Bernard. Son père était d’origine alsacienne, sa famille maternelle, du nom de Rouget, provenait du Comtat Venaissin.

Elevé dans un milieu attaché aux lettres, le jeune Lazare prend la plume. Il écrit contes et poèmes, crée une revue étudiante. A sa majorité, il monte à Paris.

Il y fréquente les cercles littéraires, et, avec son cousin Michel (Ephraïm Mikhaël) il écrit une pièce intitulée « La Fiancée de Corinthe ». Michel meurt à l’âge de 24 ans. Bernard Lazare se lie avec des écrivains qui vont marquer son époque. Il écrit dans divers journaux, dont « Le Figaro Littéraire ». Son engagement aux côtés des anarchistes (très actifs en ce temps) ne l’écarte pas de son intérêt pour le judaïsme de son enfance. Devenu Bernard Lazare, il est amené à dénoncer l’antisémitisme en Algérie.

Réagissant à l’agitation d’Edouard Drumont, il publie un ouvrage sur la question juive, dont certains passages semblent convenir à Drumont. Mais, conscient du danger que portent en elles les louanges de celui-ci, il entame avec lui une polémique. Celleci se terminera sur le terrain.

L’engagement de Bernard Lazare contre l’antisémitisme s’affirme davantage, ce qui l’amènera à jouer un rôle majeur quand éclatera l’Affaire Dreyfus. Quand il s’engagera en faveur du personnages devenus illustres, comme Léon Blum, Théodore Herzl… Rappelons que c’est le Commandant Forzinetti, directeur de la Prison du Cherche Midi, qui conseille à Mathieu Dreyfus de s’adresser à Bernard Lazare.

Après quelques hésitations, on se décide à faire appel à l’opinion publique. Bernard Lazare, pour contourner les difficultés, se rend à Bruxelles où il fait éditer son pamphlet « Une erreur judiciaire ».

Sans répit, il relance parlementaires et universitaires.

Charles Péguy, notamment, lui apporte son appui.

Léon Blum, qui relève que Bernard Lazare fut le premier à s’engager, le dénomme « le Juste ». Mais, déjà, l’Affaire va prendre son essor. Le Colonel Picquart et d’autres y jouent leur rôle. Le célèbre « J’accuse » d’Emile Zola est publié. Entre-temps, Bernard Lazare s’est rallié aux idées de Théodore Herzl, journaliste qui suit le procès et en tira les conclusions que l’on sait. Bernard Lazare participe au 2 e Congrès Sioniste, où il est acclamé et nommé membre du Comité d’Action. Il en démissionne quand le Comité d’Action décide la création d’une Banque (l’anarchiste qu’il a été ne peut l’admettre).

Cela ne l’empêche pas de garder des relations amicales avec Théodore Herzl. Madame Isabelle Lazare, sa femme, m’a confié qu’après la rupture Herzl venait souvent dîner chez eux.

Bernard Lazare s’attache à d’autres travaux, dont « le Fumier de Job », mais l’effort qu’il a fourni l’a épuisé. Il s’éteint en 1903, à l’âge de 38 ans. A Nîmes, une rue porte son nom. La statue, qui y fut élevée, a été détruite par les Nazis ; une plaque l’a remplacée dans le jardin de la Fontaine. Les historiens de « l’Affaire » n’ont garde de l’oublier.

Bernard Lazare, le lutteur par Henry Bulawko

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