Qui se souvient encore de Frantisek Kriegel, membre, en 1968, de la délégation tchécoslovaque convoquée à Moscou et qui fut l’un des rares à s’opposer à Brejnev ? Et qui se souvient des combattants des Brigades Internationales en Espagne ? De son épopée en Chine pendant la guerre ?

S’il est un destin qui illustre bien la complexité du communisme, la faillite de son utopie et un combat pour une même liberté du début jusqu’à la fin de son existence, c’est bien celui de Franz Kriegel, « Franta ».

Franz Kriegel est né le 10 avril 1908 à Stanislavov en Ukraine (Pologne, entre les deux guerres), dans une famille juive de la « petite-bourgeoisie » (d’un père boulanger qui entreprenneur ? On ne sait, les sources divergent). Après avoir passé le baccalauréat dans sa ville natale en 1926 il part « pour cause de « numerus clausus » » en Tchécoslovaquie étudier la médecine à l’université allemande de Prague1. Sans ressources, il poursuit ses études en assurant les moyens de lui payer ses études, Franta se trouve dans l’obligation de gagner sa vie en donnant des leçons particulières, en faisant de petits travaux. En 1934 il achève ses études et commence un stage dans la clinique de médecine générale de Prague.

A Prague, démarre pour lui l’aventure communiste : en 1931, il adhère au Parti communiste tchèque (PCT) dont il devient vite un membre actif. Il sera instructeur dans les syndicats, apportant également une aide politique aux cellules d’entreprise du Parti. Quand le Komintern décidera d’envoyer en Espagne des volontaires, Franta demandera au Parti la permission d’y aller. Fin novembre 1936, il part ainsi de Prague pour la France et arrive en Espagne le 10 décembre 19362.

Il y « gravira des échelons », si tant est qu’il vocabulaire soit adapté à la réalité du combat des volontaires étrangers en Espagne. De la Base des Brigades Internationales à Albacete, il est envoyé à la XIe Brigade où il assurera la responsabilité médicale de l’évacuation. Il deviendra médecin-chef de la XIIIe Brigade3 et occupera cette fonction jusqu’au mois de juin. Il sera élevé au grade de capitaine, puis de commandant. Ultérieurement, il sera longtemps médecin-chef de la 45e division4 En 1938 il recevra la carte du Parti communiste espagnol (PCE).

Franta, en Espagne, prenait des initiatives, manifestait un grand don d’organisation. Ses interventions étaient très prisées, étonnantes pour un individu qui, dix mois auparavant n’était encore qu’un civil auquel le service militaire était inconnu. Il est vrai sous son commandement 21 médecins et 3 « practicantes »5 espagnols (qui exerçaient parfois à l’époque la fonction de médecin de bataillon) ; sa division comptait alors environ 6 000 hommes.

Peu commode avec ses collaborateurs ou ses subordonnés, et même des autorités supérieures, Franta ne fut jamais soumis ; ni en Espagne ni plus tard en Tchécoslovaquie. Bien que reconnaissant ses aptitudes médicales, militaires et politiques, ses camarades en Espagne parlaient sous d’un air pas toujours pas seulement amical : Le commandant de la 45e division Hans Kahle mentionne ainsi son tempérament : « violent » et autoritaire. Le Dr E. Sannarti (chef du Service de santé des Brigades) chef de l’été 1938) et le commissaire politique de son secteur, Carlos, ainsi que le Dr Minkov, un haut cadre communiste du Service de santé en Espagne, l’accusent d’avoir souvent des « attitudes politiques » d’avoir. Un autre médecin venu de Pologne, Samuel Flato, écrit dans son « Opinion » – « ce mot caractéristique des mœurs communistes – sur Franta : « Kriegel, un homme énergique et capable mais avec une très forte ambition personnelle qui le mène parfois à des fautes sérieuses et même à l’indiscipline envers le Parti »6 Wiktor Taubenfligel, autre médecin originaire de Pologne qui, en compagnie de Kriegel et d’autres médecins, fera, après la guerre, les campagnes de Chine et de Birmanie, écrit dans ses mémoires : « Kriegel est un homme qui d’une manière brutale envers les autres… malgré tout cela, il est sans doute le plus doué de nous tous. » Encore plus sévère, du point de vue des dirigeants communistes, Faut « l’opinion d’Edo » qui, en 1940, reprenant les reproches faits à Franta en Espagne, parle de son comportement indiscipliné dans le camp d’internement7 La police confisqua toutes les notes, les manuscrits etc., cachés jusqu’alors, et sa femme ne put les récupérer qu’après de longues procédures judiciaires. Très suspect, » écrit le très-puissant André Marty, opinion reprise par l’Humanité avec une mise en garde contre ce médecin. Les plus connus pour (dont Franta) et quatre contre.

C’est ainsi que Franta part, en août 1939, avec sept autres médecins du camp de Gurs8 en Chine. Des cinq médecins polonais à s’en aller, Franta le seul à ne pas avoir obtenu la permission préalable de sa cellule du Parti. De ce fait, il sera écarté de toute responsabilité en Chine par Samuel Flato, secrétaire de cellule du groupe. Celui qui, en Espagne, s’était avéré être un des meilleurs militants communistes du Service de santé en Espagne, l’accusent d’avoir souvent des « attitudes politiques », d’avoir.

Les conflits de Franta avec le Parti se prolongeront en Chine. En décembre 1939, avant le départ des volontaires de la base de la Croix Rouge chinoise à Tu-yun-guan9 pour le front, situé dans la province du Hunan, Franta, en raison de cellule, refuse de faire un compromis et accepter une critique objective. Il est éliminé du comité de cette cellule. Plus tard, toujours en Chine, ses collègues lui reprochent d’avoir déclaré que « en Chine, dans la domaine de la médecine, ce sont uniquement les missionnaires qui sont valables ».

Les « Espagnols », en seront dirigés aux environs de la ville de Shin-shy-chou10 ; Franta se retrouve à Chau-lo-gay, non loin de ses camarades du même Corps d’armée que le sien. Ils sont tous récemment percés que les villages où ils se trouvent sont assez bien tenus la première ligne mais que le front soit tranquille. Les conditions de travail sont difficiles, tout comme les relations avec les collègues chinois. Les initiatives des « Espagnols » sont fréquemment freinées et les responsabilités d’être utiles comme ils le souhaiteraient. Malgré cela, ils apportent des améliorations dans la sanitaire, introduisent des cours pour le personnel, organisent une école pour cadres moyens des services de santé. Franta sera l’un des professeurs de cette école.

Ils retourneront à la base de la Croix Rouge en juin 1940. Les désaccords du groupe avec Franta continuent : on lui reproche de ne pas avoir travaillé selon les décisions prises auparavant, que « l’on ne peut compter sur lui car son intérêt personnel passe avant l’intérêt du Parti » etc… Ayant pris la décision d’écarter Franta provisoirement du Parti, la cellule envoie un protocole de cette décision à la délégation du Parti Communiste Chinois qui se trouvait alors à Tch’ung-tch’ing et dont le chef était Chou En-lai11 En 1940, quand Edo critiquera Franta, il s’appuiera aussi sur ce protocole.

Les médecins « espagnols » sont, de retour à la base de la Croix Rouge Chinoise (CRCh) arrivent à convaincre son président de les envoyer au front, dans des hôpitaux de divisions. Ils seront séparés en deux groupes. Franta, qui appartenait au deuxième groupe, sera médecin chef de l’unité de Dr Kaneti, sis au front d’Ich’ang12 où les médecins étrangers sont chargés de réorganiser le Service sanitaire, tâche qu’ils arriveront à accomplir réellement dans les limites du possible de la Chine de l’époque.

La scission entre le Kuo-min-tang et le PCC au début de 1941, plus sincère que de neutralité en avril entre le Japon et l’URSS, ainsi que l’éclatement de la guerre germano-soviétique, vont changer la situation des médecins étrangers dont on savait qu’ils étaient communistes. Pendant l’année 1941, ils ne pas rappelés du front d’Ich’ang13 à la Centrale de Tu-yun-guan où on leur impose, sous observation policière, une oisiveté forcée. Cette situation durera presque toute l’année 1942. Franta contracte une grave dysenterie amibienne sur son collègue « espagnol » Coutelle, disposant d’un microscope, confirme14

En décembre 1942, Franta, déjà complètement rétabli, part en Birmanie avec huit autres de ses collègues : ils sont engagés comme médecins dans les unités chinoises de l’armée américaine du général Stillwell, liés par contrat (Army Contract Surgeons) jusqu’à la fin de la guerre. Toute l’année 1943, ils resteront dans un camp d’instruction pour troupes chinoises à Ramgarh (Behar) en Assam15 et patiront, début 1944, avec les divisions chinoises en Birmanie, Franta étant chargé du Service de santé des unités du tanks. Au printemps 1945, il travaillera pendant trois mois dans l’hôpital de campagne du Dr Seagrave16 A la fin de la guerre en 1945, les médecins sous « contrat » reçevront quasiment tous des décorations ainsi que des lettres de félicitations pour leur travail dans l’armée. Particulièrement élogieuses furent celles de Franta et de Taubenfligel. En novembre 1945, Franta et sept autres « Espagnols » prennent l’avion à Ledo (Inde) pour Franchet-sur-le-Main, et à la fin du même mois, Taubenfligel, en route pour Varsovie, l’accompagne à Prague avec une voiture qu’il vient d’acheter en Allemagne.

A Prague, Franta retourne17 vite au travail politique qui, visiblement, lui manquait. Il devient un activiste du Parti et, en 1947, l’adjoint d’Antonin Novotny, le futur leader du PCT dans les années 60, dont il sera fait dans la connaissance avant la guerre. Novotny était un « apparatchik » sans grandes capacités politiques mais qui savait s’entourer de collaborateurs de valeur. Il appréciait Franta, ses talents d’organisation, ses connaissances de spécialité politique. C’est probablement pour cette raison qu’il appuya la nomination de Franta au poste de secrétaire du Parti pour la ville de Prague et le remplace par Antonin Novotny qui vient à cette responsabilité par sa montée politique de Franta sera rapide : en 1948 il sera secrétaire du Parti pour la ville de Prague et en 1949, il est nommé vice-ministre de la Santé. Quand les procès staliniens de Prague18 commenceront, Franta est écarté de son poste au ministère et de toutes ses tâches politiques. Durant l’année 1953, il cherchera vainement du travail : il finira par trouver à s’embaucher dans une usine comme médecin du travail. Avec le dégel politique en URSS et dans les pays frères, il sera réhabilité et recevra plusieurs distinctions19

Dès 1956, Franta retourne à sa profession et se spécialise en rhumatologie dans une clinique de Prague. Quatre ans plus tard, sa spécialisation achevée, il part, à la demande du gouvernement cubain, à la Havane où il deviendra conseiller du Ministre de la Santé dans les années 1960-1963. Il contribue à la mise en place d’une structure médicale, allant de l’appareil ministériel jusqu’aux centres et dispensaires locaux, les transports de malades, la formation des infirmières et du personnel soignant, la vaccination d’enfants etc.

De retour à Prague il travaillera à l’Institut de Rhumatologie (1964-1965) et sera aussi membre, en 1967-1968, du Conseil scientifique du Ministère de la santé.

Toujours actif au Parti, il est élu au parlement et à sa présidence, où il prendra le poste de Comité des Affaires Étrangères. En 1966 Novotny le fait entrer au CC du parti et en avril 196820, en plein « printemps de Prague », Franta est élu au Présidium (Bureau Politique) du PCT qui le nomme président du CC du Front national21. Le point culminant de sa vie commençait. Dubcek écrit dans ses Mémoires : « Mes alliés les plus fidèles à cette époque-là s’appelaient… Kriegel… »22. Il s’agit cinq autres noms], « Kriegel… se montra ferme et cohérent dans la mise en œuvre de nos réformes… »23

Le « printemps de Prague » en Tchécoslovaquie suscita un énorme enthousiasme populaire et l’attention du monde entier fut concentrée pendant quelque temps sur ce pays. L’enjeu était grand : le pseudo-socialisme à la manière soviétique était-il capable ou non de se réformer et de s’approcher des valeurs humanistes d’une société plus juste respectant la liberté individuelle ? En fait, la promesse tchécoslovaque était inacceptable pour l’URSS et pour les autres dictatures sous sa houlette. Mais l’optimisme des Tchèques au début fut inconfessable. Quand, en mars 1968, le vieux compagnon d’Espagne de Franta, le Dr Crome, lui demande, lors d’une rencontre : « Crois-tu que vous pourrez y arriver ? », la réponse immédiate fut « Oui, nous sommes assez forts ». Même un homme avec l’expérience de Kriegel était optimiste. Après quelques semaines, Crome lui envoya un télégramme de félicitations.

Mais Franta se rend compte progressivement, ainsi que certains communistes réformateurs, que le « printemps de Prague » ne peut réussir, qu’il est inacceptable pour l’empire soviétique. La liberté d’opinion, la liberté de la presse24, surtout, l’épuration des services de sécurité par le ministre de l’Intérieur Pavel, ancien volontaire d’Espagne, qui plus tard reviendra dans le pouvoir soviétique à régir. En mai 196825, le nouveau secrétaire général du PCT déclare devant le CC qu’il est « Sous la bannière d’un nouveau modèle de socialisme, les principes fondamentaux concernant la structure du Parti, son élite dirigeant dans la société, sont rejetés… »

Le 27 juin 1968, Ludvik Vaculik, l’un des critiques les virulents du communisme fossilisé, publie le manifeste des « 2 000 mots »26 : il y invitait à une discussion politique, exprimant des doutes sur les possibilités de réformes, car il y avait encore trop de fonctionnaires conservateurs, partisans de la dictature totalitaire27. Les staliniens tchèques déclarèrent que les « 2 000 mots » constituaient un contre-révolutionnaire et antisoviétique. Moscou prit prétexte de cette situation pour exercer une pression supplémentaire sur Prague en convoquant une réunion à Varsovie28 afin de mettre en garde le CC du PCT contre « les forces opposées au socialisme » et le 18 juillet 1968, à l’issue de cette conférence, les cinq partis accusateurs poste leurs accusations29 Pour tenter d’éviter le pire, le pouvoir de Prague se trouva dans l’obligation de négocier avec les Soviétiques à Cierna-nad-Tisou. Kriegel refusera carrément de signer le protocole imposé par l’URSS à la Tchécoslovaquie30 Tigrid écrit dans son livre l’écrivain tchécoslovaque de Kossyguine : « Qui est ce Kriegel ? Est-il tchèque ? N’est-ce pas un Juif galicien »31 Ce fait fut confirmé par Dubcek32 Mlynar33 écrit lui aussi que Chelest signait son antisémitisme au cours de cette réunion34

Un compromis, en fait une apparence de compromis, sera conclu, suivi de l’accord de Bratislava le 3 août 1968. Cela pouvait satisfaire Dubcek mais laissait beaucoup d’autres sceptiques. Dès son retour à Prague, Kriegel, lors d’une réunion du Présidium, déclare que certains éléments de l’accord de Bratislava sont diffamatoires pour la Tchécoslovaquie ; il en critique les termes trop vagues et de « les choses tournent mal »35. Il le répétera encore le 17 août au cours d’une conférence confidentielle avec des dirigeants des médias du pays36 en concluant : « L’épée de Damoclès est fil s’amenuise chaque jour est suspendue au-dessus de nos têtes ».

Le 20 août 1968, les troupes du pacte de Varsovie font leur entrée en Tchécoslovaquie. Le Présidium siégea sans interruption et émettra une vive protestation. Dans un discours prononcé au cours de la séance, Kriegel réaffirmera sa position. Ce texte sera diffusé dans toute la Tchécoslovaquie et affichée dans les rues. Smrkovsky et Kriegel venaient de faire en affirmant qu’ils considéraient comme traîtres ceux qui voteraient contre les principes communs. Si les seuls membres du Présidium et trois votent contre (dont Franta) et quatre contre.

Le 21 août, à 4 heures du matin, les soldats des tanks russes font irruption dans le cabinet de Dubcek où était rassemblée la majorité de la direction et le directeur du Présidium derrière les dix membres assis autour d’une table leur fusil-mitrailleur, raconte Mlynar qui était présent. « A l’extérieur, poursuit-il, arrachèrent les fils du téléphone. Vers 5 heures Kriegel se montra et proposa (lui sans aller) à faire un petit somme, car, ajouta-t-il, « comme il ne se passera rien avant 8 heures et que nous n’avons pas encore mangé, nous aurons besoin d’une tête plus reposée. Il s’allongea sur le tapis et commença ainsi son court repos. Peu avant midi, Dubcek, Kriegel et trois autres sont conduits à l’aéroport. Le soir, séparé du groupe et sous bonne garde, Kriegel part en avion pour Moscou. La il sera mis au secret en dehors du Kremlin. Les Soviétiques, à la demande expresse de la délégation tchèque, déclinera toute réunion sans la présence de Kriegel, l’amèneront le 26 août au Kremlin. C’est Brejnev lui-même qui le mettra au courant des événements et de l’ultimatum russe. Dubcek écrit dans ses mémoires que Kriegel refusa de discuter et de signer ce protocole de capitulation37 Il refusa aussi de participer à quelque réunion que ce soit demandant à être emmené dans la capitale du pays. Dubcek se rappelle encore que le 23 août, des leur arrivée à Moscou les délégués (« du BP soviétique » Kossyguine se montra le plus agressif, le plus grossier, des plus virulents antisémites contre les insultes contestant en particulier la « traîtrise » des membres juifs de notre comité central et plus particulièrement Frantisek Kriegel et Ota Sik »38. La délégation, après avoir signé le document de capitulation - à une exception près : Kriegel qui refusa d’y apposer sa signature - décida qu’elle ne rentrerai pas à Prague sans lui et refuse de monter dans l’avion sans l’homme qui lui était laissé. Les Soviétiques durent céder.

Le protocole imposait l’évincement de certaines personnes. Kriegel, déjà décidé, abandonne ses sièges : celui du Présidium et celui de la présidence du Front national. La « normalisation » commençait.

Le 18 octobre, l’Assemblée nationale est convoquée d’urgence en session plénière pour ratifier le traité imposé par l’URSS à la Tchécoslovaquie. Près de 20 % des députés sont absents, ils s’abstiendront de venir et quatre voteront contre le traité, parmi lesquels Frantisek Kriegel. Durant plusieurs jours, les gens découvrent des fleurs devant la maison de Kriegel39 qui vit, dans un modeste appartement, car toute sa vie il restera modeste.

Huit mois seront nécessaires pour passer de la « normalisation » à la norme « socialiste ». Vers la fin du mois de mai 1969, le CC adopte trois résolutions dont la P (« les questions d’organisation et les problèmes relatifs aux cadres ») comporte des mesures disciplinaires contre les réformistes, Kriegel sera celui, non seulement du CC, mais aussi du Parti, le motif étant qu’il avait voté à l’Assemblée nationale contre le traité et s’était associé aux forces soviétiques en cours de la séance. Kriegel réaffirmera sa position. Ce texte sera diffusé dans toute la Tchécoslovaquie et affichée dans les rues. Quel ne fut pas son étonnement40 de voir lui expliquait que Le Monde du 7.6.69) qu’il aurait refusé de signer à Moscou le protocole parce qu’il était contraire aux sentiments de la population, à la Charte de l’ONU, aux principes de coexistence internationale… et au peuple soviétique du triste type, toujours en civil, les suivait… »41 Le 23 novembre 1976, Le Monde informa que « Le docteur Kriegel, l’un des principaux dirigeants du « printemps de Prague » est resté chaque avaient été attaqués le vendredi 19 novembre dans leur appartement à Prague, par deux inconnus mais nous savons ses voisins ayant été alertés par le bruit, les deux hommes se sont enfuis à bord d’une voiture. Internedi le samedi soir par le téléphone, M. Kriegel a confirmé ces faits ».

Au début 1977, Franta signera la « Charte 77 » et, de nouveau, il servira de cible aux calomnies, aux insultes, aux attaques diffamatoires de la presse officielle où on écrivit : « Kriegel se comporte exactement comme Judas… enfin, ils sont du même origine » : « Le tribunal de Mlle Kriegel ne mérite que d’être suspendu… »42 : « Les autorités multipliront les pressions contre les signataires de la Charte 77, dont la radio tchèque s’est déchaînée contre M. F. Kriegel, l’un des principaux signataires… ».

Frantisek Kriegel était parmi les plus haïs par les Tchèques staliniens au pouvoir. Un des dignitaires prosoviétiques notoires, Vasil Bilak, attaqua en 1978 dans les périodiques Novole Vremia (Moscou) et Rudé Pràvo (Prague) les « traîtres » à l’environment, explicitement Kriegel.

Lors de son anniversaire le 10 avril 1978 - Kriegel venait d’avoir 70 ans - la police installa une table devant sa porte pour mieux contrôler les nombreux visiteurs qui venaient le féliciter. Et El Pais informa que « Kriegel, parce qu’il avait signé la Charte 77 était privé de son permis de conduire, de son passeport, de téléphone et qu’il était constamment surveillé de huit policiers ». Quand les pressions contre les signataires de la Charte 77 prennent de l’ampleur, c’est lui que la sécurité décide de faire suivre la plus rigoureusement[^47] : il avait reçu d’organiser un banquet solennel à l’occasion de l’anniversaire de Kriegel, il invita celui-ci à Madrid, mais le pouvoir de Prague ne lui permit pas d’y aller[^48]. Prévoyant ces difficultés, il enregistra sur cassette un discours en espagnol qui, par chance, parviendra à Madrid à la date prévue et sera écouté avec beaucoup d’émotion par tous ceux qui assistaient à la fête.

D’après les amis de Franta, c’est Mlynar qui, dans son livre, sut le mieux apprécier Kriegel et le juger à sa juste valeur : « Doué d’une vaste intelligence, il a sûrement été un des meilleurs du parti ; instruit, homme de culture, personnalité remarquable, il était aussi un organisateur de premier ordre. Avec sa riche expérience politique et personnelle, avec ses perspectives d’avenir qui dépassaient l’horizon politique provincial de la grande majorité, Kriegel, homme rationnel, très sûr de lui, aimait imposer ses opinions et ses conceptions d’une manière autoritaire… Méfiant, obéi, il a fini par méfier ses idées car il était un peu, fanatique. En privé, Kriegel était un homme bon qui savait, dans les moments de doute ou d’abattement, consoler et insuffler du courage et de l’optimisme. La médecine n’était pas seulement sa profession, c’était sa vocation »[^49]

Le régime ne l’a pas non plus oublié après son décès car l’incinération de la dépouille de Kriegel eut lieu très tôt avant la levée du jour : on voulait éviter un rassemblement à son enterrement[^50]. La police confisqua toutes les notes, les manuscrits etc., cachés jusqu’alors, et sa femme ne put les récupérer qu’après de longues procédures judiciaires43.

Frantisek Kriegel est décédé le 3 décembre 1979 à Prague.



  1. Il y avait deux universités à Prague : une tchèque et une allemande.↩︎

  2. CRC, 545-6-48/24, 545-6-664/77-78.↩︎

  3. Le médecin-chef de la XIe BI était le dr Fränkel qui, parti dans la deuxième moitié de janvier 1937 à Paris, ne retournera pas en Espagne et sera remplacé par son adjoint le dr Iván Báez, « Gorian ».↩︎

  4. Dès août 1937 les XIIe et XIIIe BI seront inclues dans la 45e division.↩︎

  5. « Practicantes » en Espagne correspond à un infirmier diplômé.↩︎

  6. CRC, 495-73-188/20.↩︎

  7. Les mémoires, inédits, du dr Wiktor Taubenfligel, religés quotidiennement en Chine : « d’Franta/ est très peu sociable et n’admet aucune critique… qu’on lui en fasse ; il vaut donner raison à ’y a une querelle qui peut aller jusqu’à la rupture… Kriegel se trompe souvent dans son jugement sur les gens, mais il ne veut pas l’admettre… ».↩︎

  8. Le dr Jensen, un Autrichien, et le dr Crome, un Anglais, avaient des responsabilités importantes dans le Service de Santé des Brigades.↩︎

  9. Tu-yun-guan se trouve quelques km de Kuei-Yang, la capitale de la province du K’uei-chou au Sud de la Chine.↩︎

  10. Shin-shy, ville située à environ 95 km de Ch’ang-sha, capitale du Hu-nan.↩︎

  11. Chou En-lai : membre éminent du parti communiste chinois (PCCh).↩︎

  12. I-ch’ang, ville sur le fleuve Yang-tsé kiang, se trouve dans la province du Hu-pei.↩︎

  13. Sauf le petit groupe du dr Baer qui était près de la frontière des Indes et du Vietnam et qu’on laissa travailler surplace.↩︎

  14. Le dr Carl Coutelle a travaillé pendant longtemps en Espagne dans le laboratoire d’un des hôpitaux des BI à Murcia.↩︎

  15. L’état d’Assam à l’extrémité orientale de l’Inde.↩︎

  16. Seagrave hospital unit, 896 Clearing Company.↩︎

  17. L’épouse de Franta, Riva Kriegel, note (lettre à l’auteur) qu’il a travaillé dès son retour comme médecin du travail dans une grande usine de construction mécanique CKD.↩︎

  18. En 1951 Slansky est arrêté. Ces événements sont décrits d’une manière impressionnante dans le livre de Londo « L’aveu ».↩︎

  19. Les ordres : du « 25 Février » 1ère classe, du Travail, de l’Etoile Rouge pour sa participation dans la guerre civile espagnole, de la République et le « Virtuti Militari » polonais.↩︎

  20. La session du CC CPT ayant changé la composition du Présidium eut lieu entre le 28 mars et le début d’avril 1968. Six membres de l’ancien présidium furent remplacés et parmi les six nouveaux élus se trouvait Kriegel. Le présidium comptait en tout 15 membres.↩︎

  21. Formé immédiatement après la guerre il réunissait la plupart des partis politiques qui, après le coup d’État des communistes en 1948, devinrent des satellites sans importance.↩︎

  22. Alexandre Dubcek, « C’est l’espoir qui meurt en dernier » autobiographie, Fayard, Paris 1993, p.206 et p.196.↩︎

  23. Le 28 juin 1968 la censure de la presse qui existait auparavant est abolie.↩︎

  24. Cité d’après le livre de P. Tigrid « La chute irrésistible d’Alexan-der Dubcek ».↩︎

  25. Des deux mille mots destinés aux ouvriers, paysans, fonctionnaires, savants, artistes, et à tous les autres » publié dans Literarni Listy et dans plusieurs quotidiens de Prague fut signé par une centaine de personnalités tchèques.↩︎

  26. A réunion de cinq partis communistes : URSS, Pologne, Hongrie, Bulgarie et RDA, eut lieu le 14 et 15 juillet 1968.↩︎

  27. Le Monde du 19.7.1968 cite les conditions : action résolue contre les réformistes, liquidation de l’activité des organisations antisocialistes, prise en main des mass media-zte.↩︎

  28. Alexandre Dubcek, C’est l’espoir qui meurt en dernier, p.232, Fayard, 1993 : « Kossyguine traita le Dr Kriegel, de « juif galicien », remarque insultante… »↩︎

  29. Zdenek Mlynar, Nachfrost, p.194, Frankfurt a/M, 1978.↩︎

  30. Chelest, membre du BP soviétique et 1-er secrétaire de l’Ukraine était un des délégués.↩︎

  31. P. Tigrid, op. cit.↩︎

  32. Ibid.↩︎

  33. Le protocole de Moscou, rédigé en langue de bois du genre « la lutte implacable menée contre les forces contre-révolutionnaires » etc., décide que le « prétendu » XIVe congrès du PCT, qui s’est ouvert le 22 août, est déclaré nul et non avenu ; qu’on renverra de leurs postes du Parti et de l’État « les personnes… ne se conformant pas aux nécessités » de la situation actuelle, qu’on réintroduira la censure, que le séjour des troupes « alliées » sera conclu dans un traité spécial, que les cadres (presoviétiques) qui avaient été écartés seront réintégrés et qu’il y aura une « étroite coopération avec les autres pays… socialistes ».↩︎

  34. Brejnev, Kossyguine, Podgorny et Voronov.↩︎

  35. Sur un total de 300 députés, seulement 242 étaient présents.↩︎

  36. Interview et enregistrement du dr Victor Taubenfligel à Toronto, en 1986. Le dr Taubenfligel est décédé à Toronto en 1989.↩︎

  37. Janosch, ibid.↩︎

  38. 20 mai 1978.↩︎

  39. PCE (Parti Communiste Espagnol) était à l’époque un des partis communistes réformistes comme le parti italien.↩︎

  40. Zdenek Mlynar, ibid. Süddeutsche Zeitung du 3.3.1980.↩︎

  41. Süddeutsche Zeitung du 3.3.1980.↩︎

  42. Mme R. Kriegel a fait don, après 1989, de l’ensemble des archives et matériaux de son mari à l’Institut d’Histoire Contemporaine de l’Académie des Sciences à Prague.↩︎

  43. Mme R. Kriegel a fait don, après 1989, de l’ensemble des archives et matériaux de son mari à l’Institut d’Histoire Contemporaine de l’Académie des Sciences à Prague.↩︎

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