PLURIELLES- Si vous le voulez bien, nous allons parler de ce qui vous intéresse, la langue et la culture yiddish dont vous êtes spécialiste. Arte a diffusé récemment un documentaire sur Giora Feidman, musicien israélien né en Argentine ; ce dernier déclarait que l'on était en face d'une renaissance de la langue et de la culture yiddish, êtes-vous d'accord avec lui ?

I. N. - Pas complètement, c'est un sujet très complexe, comme tout ce qui touche à la culture de nos jours, parce que l'idée même de culture est en crise dans toute la société : nous sommes à une époque où l'on se demande en quoi consiste la culture, sa production, sa naissance, sa mort etc. J'en veux pour preuve tout le débat sur l'éducation et ce qu'elle doit transmettre, sur la création artistique et comment l'envisager et l'encourager. En fait, on ne sait pas très bien par où passe la culture, donc dire qu'il y a une renaissance de la culture pose toutes ces questions si l'on veut traiter de culture yiddish.

Pour ma part, je ne crois pas que nous soyons devant une renaissance de la culture yiddish, nous sommes plutôt face à un regain d'intérêt pour les acquis de la culture yiddish. Le problème est le même quand, en France par exemple, on assiste à un regain d'intérêt pour des événements ou des produits culturels du passé et que cela prend la forme de festivals, d'anniversaires fêtés, d'éditions spéciales, de rétrospectives ou d'expositions.

Tout cela s'inscrit dans un phénomène très vaste que les sociologues et les philosophes étudient de près et sur lequel je n'ai pas, en ce qui me concerne, les lumières suffisantes pour me prononcer. Tout ce que je peux dire c'est qu'il ne s'agit pas d'une vraie renaissance culturelle.

Une renaissance culturelle signifie, pour moi, une renaissance du besoin de culture et de la production de cette culture, deux paramètres qui vont ensemble. Mais même la culture française se demande si elle est vraiment féconde ou si elle vit de ses beaux restes. Alors dire que la culture yiddish est en renaissance parce que les festivals de musique klezmer fleurissent ou parce que nous avons la chance d'accueillir au cercle Medem un nombre important d'étudiants dans nos cours de yiddish, et d'autres phénomènes de cet ordre, non, cela ne suffit pas.

brosser un état du yiddish dans le monde actuel ; car nous savons que la pratique du yiddish était liée jadis à de grandes agglomérations, et que tout cela a profondément changé de nos jours; alors qu'en reste-t-il aujourd'hui ?

I.N. - Je n'ai pas de données statistiques, mais il faut distinguer deux aspects. D'une part, la langue en elle-même, où et comment elle est vivante et, d'autre part, la presse et l'édition.

Il faut dire que, de nos jours, le yiddish est une langue très vivante dans le monde ultraorthodoxe, donc dans les concentrations de Juifs à Mea Shéarim et à B'nai Brak, mais beaucoup plus encore dans des banlieues de New-York comme Bono Park, Williamsburg et d'autres, ou encore à Anvers et, en Angleterre à Londres, à Manchester et dans d'autres enclaves. Cela fait, au total, une population de plusieurs centaines de milliers de personnes, voire un million peut-être, ce qui à l'échelle du peuple juif est important, qui parlent le yiddish mais sans trop se soucier de ses règles grammaticales ni de son évolution.

C'est un parler spontané, ainsi y-a-t-il une continuité dans la pratique quotidienne de cette langue qui s'enrichit ou se déforme, selon la façon dont on voit les choses: les linguistes, vous le savez, ne parlent jamais de déformation mais de changement, d'évolution de la langue.

Alors le yiddish évolue en intégrant des formes g c'est une langue vivante qui évolue beaucoup.

Elle est également écrite dans ces mêmes communautés ultra-orthodoxes parce qu'elle sert à l'éducation des filles : leur éducation se fait entièrement en yiddish. Les garçons, de leur côté, entendent parler et parlent le yiddish, mais à la yéshiva la langue de transmission est l'hébreu, ou un mélange d'hébreu et de yiddish. Donc, pour les filles il y a une vraie production de matériel pédagogique en yiddish : des livres pour la lecture, pour l'édification, pour l'extension culturelle, etc. Il y en a aussi pour les tout petits garçons, mais pour les filles cela va plus loin.

Par exemple, l'année dernière, on a publié un manuel en 2 volumes pour enseigner le yiddish aux étudiantes des écoles Beit Yacov à Jérusalem où vont les jeunes filles pieuses, et, pour la première fois, on emploie l'orthographe yiddish moderne dans certains textes. C'est à dire qu'il y a eu une symbiose entre ce qu'a produit l'école moderne laïque yiddish et ce qu'on enseigne aujourd'hui dans les écoles religieuses. C'est là un point de convergence très intéressant.

Le fait est que, dans ces communautés ultra-orthodoxes, tout le monde parle le yiddish, que la langue est transmise naturellement au sein des familles et de la communauté dans la vie quotidienne, que le yiddish est aussi employé à l'écrit pour l'éducation des filles et un peu pour la lecture des tout jeunes garçons, et il y a également une presse yiddish ultra-orthodoxe très vivante, surtout à New-York. On y publie, par

alors qu'ailleurs la presse qui demeure survit à peine et connaît de graves problèmes économiques et une certaine crise du lectorat. Der Yid, lui, n'a pas de problèmes, il vit de ses annonces parce que les fabricants de chapeaux pour juifs orthodoxes ont besoin de faire leur publicité dans le journal qui est lu par les juifs orthodoxes, il en va de même pour les vendeurs de"coca-cola casher lepessah", et ainsi de suite.

Ainsi cet hebdomadaire a-t-il des annonceurs qui ne lui font pas la charité mais qui, tout simplement, touchent leurs clients au moyen du média qui convient. Ce journal publie donc, chaque semaine, de 70 à 80 pages, 96 pages à la veille des fêtes ; les articles ne me comblent pas vraiment, en tant que juif laïc, mais ils sont écrits par des journalistes professionnels qui traitent de sujets différents et qui épousent le point de vue et la sensibilité du public auquel ils s'adressent. On y voit d'ailleurs un nombre de lettres de lecteurs suffisant pour avoir l'assurance que ces lettres émanent vraiment des lecteurs.

Tout cela existe donc dans la communauté ultra-orthodoxe qui est, nous le savons, très dynamique sur le plan démographique ; les familles sont nombreuses et, à en croire les socio-linguistes qui se penchent sur la question, c'est l'une des langues qui se portent le mieux dans le monde, c'est à dire que, proportionnellement, le nombre de yiddishophones augmente plus vite, peut-être que donc bien une langue en croissance.

Cependant, comme je vous le disais tout à l'heure, dans ces communautés, il n'y a pas un souci réel de maîtriser la langue, c'est une approche pragmatique : on parle, on baragouine, on se comprend, on échange et cela suffit. Ceci dit, les autorités de ces communautés religieuses prennent régulièrement la défense du yiddish dans la vie de la famille et dans la vie de la communauté et ils rappellent à tout le monde à quel point il est important que les femmes, que les mères, parlent cette langue avec leurs enfants, qu'elles évitent que l'anglais ne prenne la place de la langue de communication dans la famille. Il y a donc vraiment une insistance et une surveillance et, en même temps, un flou total quant à la rigueur grammaticale, lexique ou sémantique. On parle comme on peut, voilà tout.

Plurielles- Mais alors on chante en yiddish, on produit de la musique dans ces communautés ?

I.K. - Effectivement il y a une production culturelle dans ce domaine. Ils chantent, il y a des cassettes, des livres, nous n'en avons pas au Cercle Medem, car il y a fort peu de gens intéressés par ce type de matériel, mais il existe bel et bien.

Plurielles- Est-ce que cette importance accordée au yiddish s'accompagne d'un système éducatif particulier ?

g y très bien organisées pour filles pieuses et, il y a quelques années, comme ces écoles recevaient une subvention, il y avait même un inspecteur payé par l'État, qui était un professeur de yiddish : il fallait qu'il sache surtout la langue et la tradition yiddish pour voir si dans ces écoles on enseignait comme il faut. Ainsi le gouvernement anglais payait pour que les Hassidim transmettent correctement le yiddish à leurs filles.

Plurielles- D'après vous, quelle est la motivation de ces gens ? Il y a certainement une motivation négative par rapport à l'hébreu qu'on ne peut utiliser puisque c'est la langue sacrée, mais pourquoi ne pas utiliser l'anglais ? Est-ce par rapport aux textes que le yiddish aurait plus de proximité ?

Pourquoi cette préférence instrumentale pour le yiddish par rapport à une autre langue ?

I.K. - Je crois que c'est assez clair. Les autorités religieuses de ce monde rabbinique hassidique ont perçu une idée que je partage tout à fait : la cohérence d'un édifice culturel n'est pas concevable sans une langue qui lui soit spécifique. Alors, puisque l'hébreu est exclu d'emblée, c'est le yiddish qui participe à la cohérence culturelle et identitaire de ce groupe.

En revanche, ce groupe ne peut pas produire de la grande littérature, de la littérature comme nous la concevons, car il y a antinomie ; g p quel canon n'est pas concevable. On peut faire des choses intéressantes, mais toujours inscrites dans un cadre assez contraignant de tous les points de vue, sur le fond et sur la forme.

Plurielles- C'est un groupe assez fermé par rapport au monde environnant.

Alors, comment fonctionnent les emprunts ? Car le yiddish, pour une partie de son vocabulaire tout au moins, empruntait beaucoup aux langues environnantes.

I.K. - Je n'ai jamais fait d'étude linguistique sur ce yiddish, la linguistique n'est pas mon domaine, je peux cependant donner quelques impressions assez pragmatiques.

Je pense que c'est un groupe fermé, certes, mais justement comme l'étaient les juifs d'Europe centrale et orientale il y a trois ou quatre cents ans, c'est à dire fermé d'un côté mais très ouvert d'un autre côté. Car ils sont dans la vie pratique : ils font du commerce, ils ont des entreprises, des usines, ils pratiquent l'informatique et, parfois, ils sont de vrais maîtres dans ce domaine, ils sont donc très ouverts sur la vie pratique comme on l'était autrefois. Il y a deux cents ans on ne voyait jamais un juif de Pologne au théâtre, on le voyait sur tous les marchés et, là, il glanait le vocabulaire qu'il intégrait petit à petit à sa langue quotidienne en le recuisinant ; il me semble qu'il se passe la même chose avec les éléments d'anglais qui viennent s'adjoindre à ce

l'entreprise, dans la boutique, dans la téléinformatique, dans ces forums virtuels où les informaticiens se rencontrent.

Plurielles- Quelle est, d'autre part, l'évolution de ce yiddish par rapport à l'hébreu ?

I.K. - Cette évolution par rapport à l'hébreu doit être très différente à Mea Shéarim et à Williamsburg, par exemple, je ne saurais donc rien dire de définitif à ce sujet.

En ce qui concerne la presse yiddish ultraorthodoxe que je lis souvent, il me semble qu'elle garde une importante dose d'hébreu par rapport à ce qu'était la presse laïque en yiddish dans les dernières décennies, mais pas du tout surprenante si l'on pense aux standards de la littérature yiddish normale. C'est un yiddish quotidien, assez riche en éléments qui viennent de la sphère hébraïque traditionnelle, en les transposant bien entendu.

Plurielles- Vous parliez tout à l'heure de l'évolution orthographique moderne du yiddish, en quel sens se fait-elle ? Est-ce comparable, par exemple, à ce qui se passait en URSS pour les éditions complètes de Sholem Aleykhem où l'on sentait un désir actif de se séparer de l'hébreu ?

I.K. - Pas du tout. Le désir de réduire la place de l'hébreu dans le yiddish était quelque chose de spécifique à l'Union soviétique, à une époque déterminée, sous l'influence de dogmes et reste du monde yiddish a toujours voulu garder l'orthographe traditionnelle des mots d'origine hébraïque ; et pourtant, le reste du monde yiddish était à 90% laïc jusqu'à il y a quelques décennies, ce que les gens oublient.

Plurielles- Tout à fait.

Maintenant, pour la plupart des gens, yiddish = loubavitch.

I.K. - Absolument, mais c'est la faute des juifs laïcs, il faut que je vous le dise. Si les juifs laïcs étaient un peu plus visibles sur le plan du yiddish, cette erreur ne serait pas faite.

Plurielles- Nous en sommes conscients.

Par exemple Haïm Jitlovski était un grand idéologue de la laïcité, il a écrit des textes très actuels sur la laïcisation de la culture. Mais pour les gens qui ignorent complètement le yiddish, cette langue représente les loubavitch.

I.K.- Disons qu'en France ou en Amérique, les juifs laïcs qui s'occupent du yiddish ont battu en retraite, ils ne sont plus visibles. En Israël, c'est l'État laïque qui a réduit, presque de force, le rôle du yiddish dans la vie quotidienne de la communauté laïque. Le yiddish a été persécuté en Israël, dans les années 30, il y a même eu quelques "mini-pogroms" menés pas les défenseurs musclés de la langue hébraïque qui venaient perturber les manifestations ou casser les vitrines des kiosques où l'on vendait des journaux yiddish.

il faut dire que cela correspondait aussi à la fin de la campagne pour que l'hébreu s'impose. Pourriez-vous nous rappeler cette lutte entre l'hébreu et le yiddish qui s'est produite au début du XXème siècle ?

I.K. - Il y a effectivement eu un moment de politisation où l'on avait artificiellement monté en épingle d'un côté, le yiddish comme drapeau culturel des mouvements de gauche qui n'étaient pas sionistes, et de l' autre côté, l'hébreu comme drapeau des mouvements sionistes. C'est artificiel parce que, en fait, jusqu'au début du XXème siècle, les deux langues appartenaient à la même communauté culturelle, elles étaient écrites et lues par les mêmes personnes. Tous les écrivains yiddish étaient les mêmes personnes physiques que les écrivains hébreux, ils écrivaient tous tantôt en hébreu, tantôt en yiddish. Et le milieu littéraire, les critiques, les lecteurs correspondaient exactement au même milieu humain, que ce soit pour l'hébreu ou pour le yiddish. Cette division artificielle a donc été imposée pour des calculs partisans, pour se donner une allure plus homogène, pour avoir une idéologie bien faite, avec toutes ses pièces bien soudées. Cela a, en effet, abouti à une confrontation assez violente et injuste des deux côtés.

Il faut dire que les bureaucrates de la culture juive en Union soviétique, pendant la petite décennie où ils ont eu un certain pouvoir, p p exercé des tracasseries terribles contre l'hébreu.

Et le fait est qu'en Palestine d'abord, et en Israël ensuite, il y a eu un combat beaucoup plus acharné contre le yiddish. On peut citer pour preuve le fait suivant : lorsque en 1926-27, un an après la fondation de l'université hébraïque de Jérusalem, un homme de culture fortuné, le directeur du quotidien yiddish Der Tog de New- York, a proposé une très belle somme en dollars pour créer une chaire de yiddish à l'université de Jérusalem, et que le recteur de l'époque, Yehouda Magnes, qui avait un horizon culturel vaste et pas de préjugés (il est l'un des premiers à avoir pris parti pour une entente humaine avec les Arabes de Palestine) a accepté cette proposition, cela a soulevé une telle protestation dans les milieux littéraires et journalistiques hébreux du Yishouv qu'il a dû battre en retraite. Il a fallu attendre 1952 pour qu'existe une chaire de yiddish à Jérusalem, il a fallu attendre que le monde yiddish soit annihilé dans le sang pour que Jérusalem accepte d'enseigner le yiddish à l'université.

Il faut également rappeler ces violences anti-yiddish par une organisation ad hoc "Guedoud meguiné hasafa", le "commando des défenseurs de la langue", qui venait briser les vitrines des boutiques et perturber les réunions publiques qui se tenaient en yiddish, alors même que les orateurs en question étaient des sionistes qui étaient venus s'établir en Israël, donc des haloutsim comme les autres, mais qui tenaient

pour trois jours de Pologne pour tenir des réunions à Tel-Aviv, mais des pionniers installés en Israël comme les autres.

Et, même après la guerre, pendant des années, il était impossible de publier un quotidien yiddish parce qu'il était considéré comme faisant partie de la catégorie des journaux en langue étrangère, et ceci jusqu'en 1952-53. Il y avait tout de même une presse en yiddish, mais elle n'était pas autorisée : il fallait faire un peu comme en Pologne sous la censure, inventer d'autres dénominations, trouver des arguties administratives, changer le titre du journal tous les mois etc... En plus de cela, le papier était rationné à cette époque, donc l'allocation de papier était un moyen de pression.

Mais bien plus encore comptait la campagne permanente pour noircir l'image du yiddish aux yeux de la jeunesse israélienne. De cela je peux témoigner personnellement, dans toutes les écoles israéliennes, pendant cinquante ans on a expliqué aux enfants que le yiddish était l'expression du juif de la Gola, du Galout, ( l'exil) c'est à dire un bonhomme au dos courbé, incapable de se défendre, sans aucune dignité et au besoin un peu usurier etc..., sauf s'il était sioniste. Donc une image du juif du passé, mais une image fausse, car ce juif du passé était tout de même différent.

Cette propagande a parfaitement atteint son but et pour n'importe quel Israélien des trois dernières générations, le yiddish représente l'abomination. arrivée une reconnaissance tardive, il y a 25 ou 30 ans. Maintenant il y a un retour en arrière officiel, mais cela ne touche plus la population, même si les changements sont spectaculaires : en Israël; depuis 10 ans, on enseigne le yiddish dans un certain nombre de lycées, par exemple.

Mais tout cela n'est plus à même de changer la vision du yiddish de la part de la société israélienne, ou alors il faudra encore 50 ans pour que cela change vraiment.

Pour le moment, les Israéliens considèrent que le yiddish est la langue des ultra-religieux de Mea Shéarim et la langue du passé galoutique qui va de pair avec passivité, humiliation et tout le reste et ils ignorent parfaitement l'existence d'une littérature même si des traductions d'écrivains yiddish font partie depuis toujours, depuis les années 30, du programme de l'école israélienne : Sholem, Ash et Peretz sont là, mais on ne dit jamais que c'est traduit du yiddish, les enfants ne le savent pas, les textes leur sont présentés en hébreu.

Plurielles- Qu'en est-il à l'université israélienne ? Existe-t-il des revues en yiddish ?

I.K.- Il en existe, bien sûr. La Histadrout elle-même, qui n'était pas particulièrement yiddishophile, a financé pendant 50 ans, de 1948 à nos jours, une bonne revue littéraire en yiddish, cela montre que les positions n'étaient pas unilatérales.

sentiments de telle personnalité ou de tel petit cercle, pas mal de choses ont été faites en faveur de la culture yiddish. Mais ce qui pouvait avoir prise sur la société israélienne dans son ensemble a été fait, systématiquement, contre le yiddish.

C'est pourquoi, pour les Israéliens, Yiddish = Loubavitch alors que, dans les 100 dernières années, la totalité du monde culturel yiddish oeuvrait contre la domination religieuse, ou, au moins, contre le fanatisme.

Plurielles- C'est le paradoxe.

Alors que pendant 100 ans le yiddish était une sorte de véhicule de libération du juif, de laïcisation de la culture, d'ouverture au monde extérieur, la pratique actuelle du yiddish, qui est du ressort du monde ultra-orthodoxe, est en quelque sorte l'outil de refermeture.

Mais qu'en est-il chez les laïcs ?

I.K. - C'est en effet très paradoxal et cela suscite beaucoup de réflexions.

Alors de l'autre côté, chez les laïcs, il y a tout de même un certain nombre de gens qui parlent yiddish tous les jours parce qu'ils appartiennent encore aux générations nées avantguerre ou parce qu'ils aiment cela, que cela leur fait plaisir. Moi, par exemple, je l'ai fait toute ma vie, mais ici, à Paris je ne connais pas un grand nombre de gens qui aient la même pratique ; en revanche, j'en connais un certain nombre aux États-Unis, quelques uns à Jérusalem, mais c'est loin d'être un phénomène de masse. p y q neige au soleil, il y a 30 ans il y avait quelque chose comme 200 titres périodiques dans le monde, dont 15 ou 18 journaux quotidiens, et des hebdomadaires politiques, des revues littéraires mensuelles ou trimestrielles etc., mais maintenant, on en est réduits à très peu de choses, un tout petit reste.

On trouve, par exemple, à New-York l'hebdomadaire Forverts (L'avant-garde en allemand) qui est de bonne qualité et qui jouit d'une certaine aisance économique car il est l'héritier du quotidien du même nom. A Tel- Aviv, il y a deux autres hebdomadaires, de moindre importance.

En France il n'y a plus aucun hebdomadaire, ni aucun quotidien. Mais on continue de publier des bulletins et des revues littéraires. A Paris existe la revue Yiddishe Heftn, publiée par le cercle Bernard Lazare ; la bibliothèque Medem, en liaison avec l'association pour la diffusion du yiddish, publie une petite feuille pour les étudiants, très bien faite, Der yiddisher tam-tam. Et en Argentine, qui était tout de même le grand pays pour le yiddish, il n'y a plus du tout de presse périodique.

Mais il y a encore quelques bonnes revues littéraires. Par exemple, à Tel-Aviv, on publie chaque année Naye Vegn (La nouvelle voie) qui en est à son sixième numéro, et on y trouve des textes d'auteurs relativement jeunes, nés après la deuxième guerre mondiale. A New-York parait le

seuil) ainsi que le journal du Mouvement des jeunes pour le yiddish Yugntruf . On y publie également une revue politique et littéraire Di Tsukunft (Le futur) qui a un siècle d'existence et le Bund publie tous les deux mois la revue Undzer Tsayt (Notre temps). Il y a aussi une revue à Haïfa, une autre à Los Angeles, une autre encore à Oxford. A Moscou on publiait encore récemment une revue, mais je ne sais pas si elle existe toujours.

Vous voyez donc qu'il reste quelque chose, mais si on compare ce reste à ce qui existait il y a tout juste une génération, plusieurs centaines de quotidiens, plusieurs centaines de revues, le déclin a été très sensible.

Plurielles- Quelles sont donc les causes de ce déclin ? On peut penser à deux causes : la Shoa, bien sûr avec la disparition de la masse des yiddishophones, mais aussi le besoin d'intégration culturelle et sociale dans le pays d'accueil. Aux États-Unis, par exemple, on peut penser que la Shoa est un facteur secondaire de la disparition du yiddish et que c'est, en fait, une crise de la polyglossie ; il est, en effet, très difficile de trouver des sociétés qui soient suffisamment tolérantes pour accepter que leurs nationaux parlent durablement deux langues à la fois.

N'oublions pas, non plus, les facteurs psychologiques et les problèmes de prestige qui jouent également lorsqu'on est immigré : lorsqu'on a à élever des enfants dans un pays, on est porté à s'éloigner de sa langue et à privilégier celle de la société d'accueil.

Plurielles- Cela pose un problème plus général : Comment préserver une identité culturelle dans la mesure où elle se traduit par la langue ? Et, par ailleurs peut-on sauvegarder une culture minoritaire vivante lorsqu'on est dispersés dans les grandes métropoles comme c'est le cas actuellement, pour les laïcs en particulier ?

I.K. - C'est justement là que le bât blesse.

Les socio-linguistes de tous les horizons ont étudié ce phénomène et il n'est pas étonnant que ce soit des gens issus du milieu yiddish qui aient le plus à dire sur ce sujet, de nos jours. Ainsi, Yoshua Fishman, qui a maintenant 70 ans, qui a été pendant des décennies l'une des figures principales de la sociolinguistique, qui a enseigné sur les deux côtes des États-Unis, et a écrit des dizaines d'ouvrages sur tous les problèmes de cette science, mène une réflexion très intéressante sur ce qui se passe à propos du yiddish. Il observe de très près cette évolution du monde ultra-orthodoxe, dont il ne fait pas partie, mais qu'il connaît très bien et qu'il étudie systématiquement.

L'expérience montre qu'il n'y a que deux conditions qui servent vraiment à la sauvegarde et à la vitalité des cultures et des langues minoritaires : un minimum de concentration territoriale d'une part, il faut donc, au moins, une bonne dizaine de familles dans la même rue, ou dans le même quartier, pour qu'il y ait une fréquentation régulière, et d'autre part, la présence de la langue dans la sphère de la vie quotidienne, même si cette présence n'est pas exclusive et que son rôle est limité à certains secteurs. Tout le reste ne vaut rien.

Yoshua Fishman montre, par exemple, ce qui se passe avec l'irlandais, qui a des ressources infiniment plus importantes que le yiddish dans la mesure où ses partisans sont territorialement concentrés.

Tout le monde connaît le nationalisme des partisans irlandais, eh bien, leur langue a sombré corps et biens devant l'anglais, il n'y a plus d'irlandais parlé et tous leurs efforts sont presque sans résultats. Seules quelques expériences ont réussi lorsque des groupes se sont décidés à s'organiser pour parler tous les jours chez eux, tout le temps. Il est évident que si l'on veut parler informatique, par exemple, et que l'on ne dispose pas de vocabulaire pour cela, on utilise la langue environnante ; mais, en tout cas, on peut parler cuisine, petit commerce et d'autres sujets de cet ordre dans la langue minoritaire, le tout est de le décider et cela est fructueux. de lecture de textes littéraires, tout cela est merveilleux, formidable, c'est de la culture, mais cela ne suffit pas à revitaliser une culture en perte de vitesse. Yoshua Fisman a fait des études approfondies sur tous les efforts menés pour revitaliser les langues, et il est certain qu'il n'y a qu'un moyen qui donne des résultats : c'est de vouloir vivre un peu dans cette langue.

Plurielles- Mais cela est très compliqué dans la vie moderne où les gens ont tendance à être très dispersés et à être très mobiles géographiquement. Cela rend un peu pessimiste pour le futur, qu'en pensezvous ?

I.K. -Si on veut, mais en même temps c'est quelque chose de vraiment facile parce que, comme on dit en yiddish "Dieu envoie le remède avant la plaie". Donc, cette même évolution de la vie moderne a mis aussi à notre portée le moyen de retrouver ce qu'on cherche partout, et très vite. Car si je cherche un point de chute yiddish à Londres, c'est très facile aujourd'hui, avec Internet chacun est chez soi partout dans le monde.

Plurielles- D'ailleurs, seulement pour le tchoulent1, il y a 200 sites sur Internet !

I.K.- C'est tout à fait vrai, sur Internet on écrit ces recettes en anglais ou en yiddish en utilisant les lettres latines et il y a aussi des forum de discussion, des bulletins, etc... Mais,

sont tels, depuis déjà plusieurs décennies, que l'on peut transmettre le yiddish. En ce qui me concerne, avant d'enseigner le yiddish, j'avais d'autres occupations et cela ne m'a pas empêché de vivre en yiddish toute ma vie. Je suis un exemple de quelqu'un qui a dû quitter son pays pour des raisons professionnelles, qui n'a pas eu une grande aisance économique, et cela ne m'a pas empêché de transmettre à mes trois enfants la connaissance assez complète du yiddish, de sa littérature et de sa culture, avec les limitations dérivées du fait que je suis leur seul interlocuteur ou presque. Mais de cela, je ne suis plus responsable.

Je ne sais pas du tout ce que l'avenir nous réserve, mais la pression de la société environnante ne va plus dans le sens de l'étouffement de toute spécificité culturelle. Bien sûr, on trouverait assez négatif, et moi aussi d'ailleurs, que mes enfants n'aient pas appris le français correctement, mais personne ne trouve bizarre que dans l'ascenseur nous parlions yiddish entre nous. Certes, c'est une langue si peu répandue que les gens ne se rendent pas compte que c'est une langue de juifs, ils croient que c'est du suédois, ce qui est très respectable ! Mais, pour l'essentiel il est possible d'adopter cette position, de parler yiddish en famille et si nous étions plus nombreux à le faire, il y aurait beaucoup moins de limitations. Je ne sais pas ce que feront mes enfants avec leurs propres enfants, ce sont des êtres autonomes ; mais là n'atteignons pas le seuil minimum pour reproduire une certaine configuration culturelle.

Plurielles- Comment peut-on, dans ces conditions, envisager le futur du yiddish dans trois domaines : vous venez d'évoquer un aspect du futur de la langue quotidienne, mais y-a-t-il un futur pour la création littéraire en yiddish ? Et que se passe-t-il pour la recherche ?

I.K. - Je ne suis pas très optimiste en ce qui concerne les milieux laïcs, mais attention, mon pessimisme a trait aux gens et non à la langue, car ce sont les gens qui s'appauvrissent, la langue est indifférente. Je suis pessimiste quant à la richesse et à la fécondité de la culture juive laïque parce que nous vivons sans langue à nous. Sans mépriser la langue et la culture françaises qui nous appartiennent, comme nous appartiennent également, en tant que personnes formées au monde occidental, la culture anglaise par exemple, ou la grande culture du monde, le fait de ne pas avoir de langue à nous limite très sévèrement notre possibilité d'être féconds sur le plan de la culture.

Et quand je dis cela pour le yiddish, je le pense pour l'ensemble des langues juives, pour l'ensemble des éléments qui peuvent nous aider à tisser quelque chose de plus concret, de plus riche que la seule réflexion permanente sur le judaïsme que nous menons depuis les époques les plus reculées. Je pense vraiment que si nous, les juifs

q q devons passer par la revitalisation de nos langues, toutes pour tous, et pas seulement le yiddish pour les Ashkenazes et le judéo-espagnol pour les Sépharades. Cet ensemble de richesses culturelles est à nous et si nous le perdons, nous perdons un élément essentiel de notre créativité culturelle.

Plurielles- Vous ne croyez pas à la possibilité, pour nous les juifs laïcs, d'utiliser la langue du pays où l'on vit pour exprimer notre culture et la faire avancer ?

I.K. - Oui, mais dans un processus de perte de vitesse permanent : on exprime une culture, mais toujours par rapport à un passé plus spécifique qui est donc derrière nous.

Plurielles- C'est la grande interrogation, toutes les cultures ont besoin de leur passé, mais aucune ne peut survivre si elle ne fait que s'ancrer dans le passé. Pour qu'une culture vive il lui faut une créativité permanente, ne croyez-vous pas que cette créativité peut s'exercer dans la langue du pays ?

I.K. - Peut-être que oui, je ne sais quoi vous répondre. Moi, je ne le sens pas de cette façon, mais il est vrai que j'ai un parti-pris assez fort. Alors, à mon avis, pour revitaliser nos possibilités de création culturelle il nous faut nous réapproprier cet élément linguistique. Ceci dit je n'exclue rien, je ne saurais pas dire si les q j juive d'expression française ont un avenir. Pour ma sensibilité, mes goûts, etc...c'est plutôt l'autre voie qui est la meilleure.

En tout cas la création littéraire en yiddish existe. Plusieurs dizaines de personnes au monde, qui ont entre 25 et 60 ans, écrivent de la fiction, de la poésie, parfois du théâtre, et certainement des articles et des essais en yiddish.

Cela ne nous fait pas une littérature, avec tout ce que doit avoir une littérature digne de ce nom : un lectorat très présent en communication avec le monde des écrivains, une problématique qui touche la communauté, une interaction au niveau de la langue. Cela n'existe qu'en partie seulement pour le yiddish.

Cependant, nous sommes également touchés par les problèmes que se posent tous les écrivains actuels lorsqu'ils se demandent s'ils existent en fonction d'un vrai besoin du lectorat ou s'ils font partie de la machine à diffuser des produits, en l'occurrence le produit livre comme un produit quelconque. Nous sommes donc concernés par les grands problèmes généraux de la littérature : L'écrivain a-t-il encore un vrai rôle ? Représente-t-il vraiment la sensibilité et la conscience d'une communauté ? Ou n'est-il qu'un marchand parmi tous les marchands de la foire ?

Et nous avons par ailleurs les problèmes spécifiques que j'ai évoqués tout à l'heure.

Néanmoins le désir de créer continue d'être présent, ce qui signifie qu'il y a encore de la vie.

qui est le plus loin de la vie, c'est celui qui se porte le mieux : le yiddish est objet d'études, de recherches, de congrès, de publications aux quatre coins de la planète. On l'enseigne dans les universités, il y a des centres de recherche, de nombreuses publications en anglais, mais également deux publications scientifiques en yiddish qui expriment donc les acquis de la recherche dans la langue, il y a suffisamment de gens capables d'écrire des essais et des communications en yiddish, et bien plus encore en anglais, en allemand etc... Pour ce domaine, tant que le système universitaire actuel en général existera, la recherche yiddish aura de beaux jours devant elle. Le jour où l'humanité se dira : assez gaspillé d'argent pour ces histoires de linguistique, d'archéologie, de phénomènes socioculturels etc., laissons cela au plaisir des particuliers et occupons-nous de choses concrètes, le problème se posera. Mais pour le moment, tout va bien et le Conseil de l'Europe a même fait une déclaration selon laquelle le yiddish et le judéo-espagnol sont acceptées comme langues minoritaires sans territorialité.

Plurielles- Vous avez parlé de création littéraire vivante, pourriezvous nous citer des auteurs qui écrivent en yiddish ?

I.K. - En France nous sommes trois :

Berl Vaisbrot et Pinye Fogel qui ont écrit des nouvelles, moi-même qui ai écrit un petit qu'on en fasse la traduction dans une autre langue, ce qui ne m'a pas empêché de recevoir une vingtaine de demandes des États-Unis, du Mexique, d'Israël et de deux ou trois pays d'Europe.

Comme je vous l'ai dit il y a des revues littéraires à New-York et 0xford qui publient des textes d'auteurs. Hirshe-Dovid Meynkes, qui a la quarantaine et est également chercheur, a déjà publié en Angleterre trois beaux volumes de nouvelles. En Israël il y a également des auteurs : Lev Berinski par exemple, qui est venu de Russie, est un grand poète, très inspiré et il s'exprime en yiddish alors même qu'il a d'autres langues à sa disposition, comme le russe ou le tibétain, en tant que linguiste. Au total plusieurs dizaines d'auteurs créent en yiddish, de par le monde.

Il y a donc, sous certains aspects, un avenir du yiddish. Mais j'insiste, la vraie question qu'il faut se poser est la suivante : pour les juifs laïcs, quel avenir en dehors du patrimoine linguistique culturel juif ?

Entretien avec Itzhok Niborski réalisé au Cercle Medem, le 7 septembre 1998 par Paule Ferran et Izio Rosenman 1 Le tchoulent ( ou choulent est un plat traditionnel yiddish, fait à base de pommes de terre et de haricots et de viande, qu'on laissait mijoter de 10 à 20 heures...

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