On trouve dans un recueil de midrashim datant du Moyen-Age, le texte suivant : "Les enfants d'Israël ont été délivrés d'Égypte grâce à quatre mérites : ils n'avaient pas changé leur nom, ils n'avaient pas changé leur langue, ils n'avaient pas révélé leurs secrets et ils n'avaient pas abandonné la circoncision." (Shohar Tov 114, Yalkut Shimoni, cité par H.N. Bialik,Sefer Haagada ).

Explication qui garde toute son actualité.

En effet, si elle décrit ce qui a longtemps caractérisé le comportement juif, elle est aussi intéressante quant à la façon dont elle désigne et spécifie le coeur de l'identité juive. Par ce qui touche au corps (l'alliance par la circoncision, en hébreu Brit Mila), par ce qui à la personnalité et à l'incription de l'individu dans le système générationnel (le nom), enfin par ce qui concerne la langue, outil de communication, de symbolisation, et d'inscription de l'individu dans son groupe et plus généralemnt dans la communauté des hommes, avec une dimension d'échange, de culture et d'identité collective.

Dans la société moderne, démocratique et ouverte dans laquelle nous vivons, ce sont précisément ces trois aspects de l'identité juive qui sont en question, àce qui pousse à s'interroger sur la transmission et la permanence de cette identité.

Nous consacrons le dossier de ce numéro de Plurielles aux "langues juives en diaspora". L'identité juive moderne, est en effet éclatée, en diverses composantes et modalités, multiplicité qui reflète à sa manière la multiplicité des langues juives, qui furent un de ses supports majeurs.

Ces langues juives de diaspora sont en voie de disparition. Les causes en sont multiples : intégration progressive des Juifs dans des sociétés démocratiques, comme celle des Etats- Unis ou de l'Europe occidentale, destruction d'une grande partie du judaïsme européen lors de la Shoah, puis oppression culturelle subie dans les pays de l'Est sous les régimes communistes. Émigration des communautés juives d'Afrique du Nord, où elles étaient implantées depuis des siècles.

avec Itzhok Niborski et l'article de Haïm Vidal-Sephiha, malgré l'intérêt, notamment universitaire, qu'elles suscitent, et la reconnaissance institutionnelle que ces langues ont acquis (notamment au Conseil de l'Europe, pour le yiddish et le ladino comme langues minoritaires non territoriales d'Europe), il leur manque le terreau collectif de l'expérience quotidienne, qui seule peut maintenir en vie une langue et engendrer la création.

Mais ces langues, avec la richesse de leur patrimoine, avec leur mémoire et la trace qu'elle ont laissée, constituent encore aujourd'hui une composante importante de notre conscience historique donc de notre judéité. Elles sont aussi le témoignage de notre présence parmi les peuples et les cultures dans lesquels nous avons vécu, que ce soit en Europe ou dans le bassin méditerranéen, portant l'empreinte d'une osmose féconde entre notre histoire, notre culture, notre identité et leurs environnements linguistiques et spatioculturels.

Nous espérons consacrer un dossier dans un prochain numéro, à l'hébreu contemporain et à la littérature israélienne, et aussi à la société israélienne.

On remarquera en effet que ne figure pas dans ce dossier, sauf à titre historique, la langue hébraïque, langue qui aujourd'hui après sa renaissance et les avatars de l'histoire est sans aucun doute un support majeur de l'identité juive : langue de la tradition juive, langue de l'Etat d'Israël, et langue moderne d'une grande partie du peuple juif.

Ainsi la question de la langue, ou des langues, comme le rappelle le midrash cité plus haut, pose le problème de notre survie comme minorité culturelle. En dehors d'une pratique religieuse et dans un contexte où nous nous retrouvons intégrés culturellement, socialement, économiquement et politiquement, pouvons nous conserver notre identité juive sans une langue qui nous serait propre en tant que groupe minoritaire. Sur plusieurs générations la production culturelle juive qui est actuellement vivace en français, langue majoritaire et langue maternelle d'une grande partie des écrivains juifs français, pourra-t-elle se maintenir, en dehors de toute pratique ou à tout le moins proximité avec une langue juive ?

Et qu'en sera-t-il de notre mémoire collective dont une grande partie est déposée dans ces langues ?

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