L’Holocauste est-elle comparable aux autres génocides ? L’Holocauste - cinquante ans après.

Quelques uns de nos contemporains dans le monde juif ont pris la position suivant laquelle quiconque essaie de comparer l’Holocauste à d’autres exemples de génocide commet une sorte de sacrilège ou un acte d’antisémitisme. Comme si l’Holocauste ou sa mémoire était quelque chose de sacré et l’Holocauste même un absolu qui ne peut être comparé à rien. Si c’est ainsi que le terme unicité est compris, alors je suis fortement en désaccord avec ce terme : premièrement parce que l’Holocauste était un meurtre, et il n’y a pas de meurtre qui soit sacré ; deuxièmement parce que sa mémoire dans nos esprits est une mémoire d’horreur, de souffrance, de perte, et il n’y a rien de sacré à propos de cette terrible tristesse; troisièmement, parce que si l’Holocauste est unique au sens de l’incomparabilité, alors il se trouve en dehors de l’histoire humaine, comme s’il était le produit de quelque facteur extraterrestre, extra-humain, Dieu ou Satan ou les deux, et tout ce que nous pouvons alors faire est de le regarder car elle est absolument, et par principe inexplicable. Tous les essais, pour chercher des raisons et des motivations aux agents de cette tragédie sont sans objet car l’Holocauste est, de ce point de vue, supposé être hors de la compréhension humaine. C’est, en effet, la position prise par beaucoup de Juifs orthodoxes et par tous les Juifs ultraorthodoxes.

Mais par ailleurs, si on accepte l’idée que l’Holocauste est un événement qui tombe à l’intérieur des paramètres de l’histoire humaine, alors, du point de vue d’un historien, le terme unicité appliqué aux événements historiques que nous appelons l’Holocauste peut avoir un certain nombre de significations.

La première est l’affirmation banale que tout événement historique est unique au sens où aucune action humaine n’est jamais exactement la même que d’autres actions auxquelles elle peut ressembler ; par conséquent chaque événement est unique, et il en est ainsi de l’Holocauste, mais pas plus qu’un autre événement.

La seconde signification pourrait être que l’événement dont nous discutons est le produit d’une combinaison tellement inhabituelle de circonstances qu’il n’a aucun précédent avec lequel il pourrait être comparé. Et bien que la possibilité théorique d’une répétition ne soit pas exclue, sa probabilité ou sa plausibilité est négligeable ; on peut donc supposer que pour toutes les fins pratiques l’événement n’a ni précédent ni possibilité de répétition. Cette approche est très proche, semble-t-il, de celle des orthodoxes/ultra-orthodoxes, bien qu’elle soit présentée surtout par des Juifs nonorthodoxes.

Toute tentative par des Juifs qui se considèrent eux-mêmes comme les gardiens de la mémoire de l’Holocauste pour nier la légitimité des comparaisons est un exercice d’auto-défaite qui ne peut être voué qu’à l’échec.

Le troisième sens possible est que l’événement a seulement des précédents partiels mais inclut des aspects qui, autant que nous le sachions aujourd’hui, n’ont aucun précédent ; et il y a une possibilité de répétition dans le futur, qui est prouvée par le fait que les conditions de base qui ont créé l’événement n’ont pas disparu.

La première assertion banale peut être ignorée car ce n’est pas à ce genre d’unicité que nous pensons lorsque nous discutons de l’Holocauste. Les deux autres interprétations impliquent que ce qui est unique c’est le caractère du plan d’annihilation du peuple juif et sa possible connexion à ce que l’on nomme « génocide ». Mais si son unicité doit avoir quelque signification, celle-ci ne peut être dégagée que par comparaison avec d’autres cas de génocide. Autrement le terme unicité devient sans signification. Par conséquent toute tentative par des Juifs qui se considèrent eux-mêmes comme les gardiens de la mémoire de l’Holocauste pour nier la légitimité des comparaisons est un exercice d’autodéfaite qui ne peut être voué qu’à l’échec. Si vous ne comparez pas, vous ne pouvez réclamer aucune sorte d’unicité.

Pour être capable de discuter les deux approches fondamentales que j’ai mentionnées nous devons d’abord définir nos termes. Qu’est-ce que nous entendons par holocauste ? Pour moi, l’holocauste (Shoah, Churban, Judéocide, appelez cela comme vous voulez) a été la tentative d’annihiler le peuple juif totalement, jusqu’à la dernière personne, sur la base d’une idéologie qui le voyait comme une force satanique dont l’existence même mettait en danger l’humanité, au sens où les nazis la comprenaient. Cependant par extension, un holocauste serait alors toute tentative de cette sorte, passée, présente, ou future, faite pour annihiler totalement un peuple, un groupe ethnique, ou un groupe racial. Contrairement à certains de mes collègues, je n’inclurais pas dans cette définition, des groupes politiques ou religieux car des individus appartenant à de tels groupes ont, en théorie du moins, l’option de changer leur point de vue ou leur religion, et d’échapper ainsi à l’annihilation. Les membres de groupes ethniques, nationaux, ou raciaux n’ont pas ce choix. J’affirmerais plutôt que le génocide, appartient à la même catégorie que l’holocauste. Cependant, le terme génocide est différent en tant qu’il implique, dans tous les cas connus, un meurtre de masse sélectif, sans un plan pour l’annihilation totale. Le génocide est la tentative pour effacer un groupe ethnique, national, ou racial en le privant de son identité par des moyens variés, en utilisant dans tous les cas une force oppressive.

Depuis 1945 nous avons vu un certain nombre de situations très proches d’un holocauste.

Examinons l’argument selon lequel les conditions qui ont produit l’holocauste sont si inhabituelles que dans la pratique elles n’ont aucun précédent et que pratiquement elles ne peuvent se reproduire. Quelles furent ces conditions ? Je retiens cinq conditions de base : une haine ancienne, une dictature brutale, une bureaucratie qui veut non seulement exécuter les directives venues d’en haut mais qui désire vivement montrer de l’initiative en agissant à l’intérieur d’un consensus créé par la dictature, une technologie qui permet à l’holocauste d’être commis avec efficacité et minutie, et une guerre ou un conflit armé à l’ombre duquel un meurtre de masse est possible.

Supposons une situation hypothétique dans le futur dans laquelle un État relativement puissant est dirigé par une dictature qui est convaincue qu’une minorité, territoriale interne ou adjacente à cet État, ou un groupe ethnique ou racial dispersé à l’intérieur de cet État, met en danger l’existence même de cet État. En cas de conflagration générale ou régionale, un tel État, aurait la possibilité d’exécuter un plan d’annihilation totale de la population visée, à condition qu’il y ait une histoire suffisamment longue d’animosité entre la majorité et la minorité. Depuis 1945 nous avons vu un certain nombre de situations très proches d’un holocauste. Il n’est pas si difficile d’envisager une situation où les Musulmans de Bosnie transformés en réfugiés par le processus de « nettoyage ethnique », n’ayant nulle part où aller, car les États européens refusent de les accepter, seraient complètement effacés par les Serbes et les Croates, bien que ce ne soit pas la situation présente. Il y a en effet une animosité ancienne dans cette région, basée sur des situations historiques (le pouvoir turc sur des chrétiens Slaves et l’émergence de « collaborateurs » parlant le slave avec le conquérant musulman); il y des éléments pour une dictature brutale ; il y a une bureaucratie militaire en place ; et il y a une technologie militaire raisonnablement avancée. Mais, bien sûr, il n’y a pas de situation d’holocauste présentement.

Il y a eu de nombreux cas de ce genre au cours des dernières cinquante années, et il faut, je pense, conclure que des situations d’holocauste sont devenues possibles en notre temps et à notre époque.

Une autre partie du même argument est que le caractère unique de l’holocauste réside dans notre impossibilité à l’appréhender, alors que tous, ou presque tous les événements historiques peuvent être appréhendés.

Celui-là nous ne pouvons pas l’appréhender, car nous ne pouvons pas nous mettre à la place des victimes, et certainement pas à la place des bourreaux. La réponse à cet argument doit certainement être que, malheureusement, le sadisme, le meurtre, et la souffrance qu’ils apportent nous accompagnent depuis qu’il existe une histoire écrite, et très probablement avant elle. Le meurtre des enfants, les plus terribles tortures, et les actes de sadisme extrême ne sont pas ce qui rend unique l’holocauste : ils ont existé auparavant. Ni le nombre de victimes de l’holocauste ni leur proportion par rapport au nombre total de Juifs ne sont uniques : le nombre de Chinois tués par le régime maoïste ou le nombre de Russes tués par les Nazis sont en quantité plus importants, et la proportion d’Arméniens tués par le régime des Jeunes Turcs par rapport avec la population arménienne totale est probablement au moins aussi élevée que pour les Juifs. La méthode de gazage, qui a été appliquée par les assassins nazis à environ la moitié des victimes juives, a été auparavant utilisée sur des Allemands malades mentaux et/ou, supposés tels, sur des personnes atteintes de maladies génétiques ; et plus tard, alors que pas moins de 90 à 96% de victimes gazées étaient juives, des milliers de Tziganes et certains Russes et Polonais ont aussi été gazés.

De plus, si nous ne pouvons comprendre les victimes, nous ne pouvons avoir aucun accès à l’histoire, car elle est pleine de victimes de meurtres, de torture, et de sadisme. Pour la victime juive en tant qu’individu l’expérience n’était pas celle d’une tuerie de masse ; c’était l’expérience, personnelle, d’une intensité de souffrance terrible d’une personne, d’une famille, d’une communauté. Dans l’histoire écrite, il y a des millions d’expériences comme celles-ci. Nous ne pouvons pas éprouver à notre tour cette souffrance. Mais nous pouvons être en empathie et la comprendre, approcher la souffrance, et la comprendre, comme nous pouvons comprendre n’importe laquelle des émotions humaines ou la souffrance d’un autre être humain. Dans certaines limites, nous pouvons comprendre la victime car nous sommes nombreux à avoir le désir subjectif de nous identifier et de comprendre. Les techniques modernes de communication rendent cette compréhension plus praticable.

On a soutenu qu’alors qu’il est possible de comprendre la victime, il est impossible pour un être humain civilisé et doué de sensibilité de comprendre les assassins de masse, les bourreaux. « Je ne serais jamais capable de comprendre Himmler ou Heydrich, car je suis incapable d’être l’un d’eux ; je ne peux pas être en empathie avec eux ; Je n’ai pas les pulsions qui les ont fait devenir ce qu’ils sont devenus » - voilà l’argument.

Cet énoncé, je pense, est faux. Il nous ramène à l’école historisciste allemande du siècle dernier, dont les membres, Dilthey et les autres soutenaient qu’il fallait faire une différence entre expliquer (erklaerren) et comprendre (verstehen). On soutient (dans cette perspective) qu’expliquer le comportement des bourreaux est une possibilité, mais pénétrer dans leur psyché, ce qui les a fait « marcher » est finalement impossible car l’élément d’une possible identification avec eux, qui serait la première brique de la construction d’une compréhension, manque. Mais comme nous l’avons appris des psychologues aussi bien que des historiens, les êtres humains sont capables d’avoir la gamme la plus variée possible dans leur actions et leurs réactions à des situations réelles; Dieu et Satan, comme symboles de ce que nous appelons « bon » et « mauvais », réside potentiellement dans la psyché humaine de tous les êtres humains, au moins dans une forme embryonnaire. Himmler aurait pu dans d’autres circonstance, mener sa vie comme un éleveur de poules en Bavière; Heydrich aurait pu mener une carrière musicale ou retourner dans les Forces Armées d’une Allemagne démocratique, même après avoir été exclu de la Marine allemande. Il doit y avoir un nombre considérable de Himmler et de Heydrich dans chaque société, inconnus d’eux même et des autres. Le cadre sociétal qui aurait permis à leur capacité de mener des actions meurtrières de se manifester, n’existe pas, d’où leur anonymat. Nous avons tous des morceaux de Himmler et de Heydrich en nous, et le fait que nous le dénions avec autant de véhémence montre combien nous sommes effrayés de nos propres potentialités.

Si donc nous sommes capables, non seulement d’expliquer l’holocauste mais aussi de le comprendre, nous ne pouvons plus soutenir que cette horreur particulière est inexplicable alors que les autres seraient explicables. En effet, le second argument nous conduirait à une unicité absolue qui exclurait l’holocauste de toute considération humaine. Comme nous l’avons vu plus haut, c’est la position de tous les Juifs ultra-orthodoxes et de beaucoup de Juifs orthodoxes.

Revenons maintenant à cette position extrême. Il est bien connu que traditionnellement les Juifs religieux dans les temps passés - et en ces temps là cela signifiait tous les Juifs - s’imputaient à eux mêmes la culpabilité des désastres qui arrivaient au peuple juif par le fait des autres. Les désastres arrivaient mipnei chataenu, « à cause de nos péchés ». C’était certainement une voie efficace pour résoudre la question troublante de l’élection par un Dieu tout-puissant et juste d’un côté, et la souffrance évidente, l’impuissance, et l’humiliation de ce supposé peuple « élu » de l’autre. Dans toutes les époques passées, la réponse était que les Juifs n’avaient pas suivi les commandements de Dieu de la manière qu’ils auraient dû, et la conclusion logique était que, si à présent ils les suivaient, alors aucun danger ne les guetterait.

Certains de nos contemporains sont engagés dans la recherche des péchés qu’auraient commis les Juifs - péchés qui auraient eu pour conséquence une punition d’un Dieu en colère.

Très souvent les rabbins et d’autres pointaient leur doigt vers certaines personnes, vers certains groupes, ou certaines attitudes ou coutumes associées à certains Juifs et y voyaient des transgressions pour lesquelles toute la communauté était punie. Au fond les choses n’ont pas changé de nos jours ; certains de nos contemporains sont engagés dans la recherche des péchés qu’auraient commis les Juifs - péchés qui auraient eu pour conséquence une punition d’un Dieu en colère.

Le fondement de cette auto-accusation était une théologie qui prétendait que toutes choses, bonnes ou mauvaises, venaient de Dieu, et qu’en fin de compte - puisque Dieu était bon et juste - le but de la punition et du châtiment était éducatif, c’est à dire destiné au bien de celui qui souffrait. Les perpétrateurs d’atrocités contre les Juifs étaient vus comme des fléaux envoyés par Dieu pour réaliser ses vœux, depuis Nabuchodonosor jusqu’à Hitler et au-delà. De cette manière toute autonomie semblait avoir été enlevée aux perpétrateurs. Ils ne pouvaient pas avoir agi autrement car ils n’étaient que des instruments aux mains d’une divinité courroucée. En même temps, cependant, et sans beaucoup de logique, ces mêmes perpétrateurs étaient des êtres mauvais qui à la fin seraient punis pour leurs crimes, que ce soit dans ce monde-ci ou dans le monde à venir.

Nous pouvons voir cette attitude dans les écrits des grands maîtres de l’ultra-orthodoxie contemporaine, par exemple Le Rebbe de Loubavitch ou bien le Rebbe précédent de Satmar. Celui de Loubavitch, Menachem Mendel Schneerson n’a pas accusé les Juifs de transgressions spécifiques, bien qu’il y ait une allusion évidente chez lui au fait que ce sont le judaïsme réformé et l’assimilation les principaux coupables. Il indique simplement dans son livre Enouna Vemada le « fait » que Dieu a agi comme un chirurgien. Un grand nombre de Juifs pieux ont été tués, avec d’autres, car Dieu a puni le peuple Juif en cachant sa face (Panim), les Juifs pieux étant les pnei hador, le « visage de la génération ». De cette façon, les exigences théologiques sont remplies ; Dieu est la source à la fois du bien et du mal, mais la responsabilité est reportée vers les Juifs eux-mêmes, à qui il a été donné le libre arbitre de faire un choix moral.

Une attitude similaire est celle de feu Joel Teitelbbojm, le Rebbe de Satmar, dans son livre Vajoel Moshe. Sauvé par le sioniste Kastner en Hongrie, Teitelbbojm accuse le sionisme, qui est en contradiction avec le commandement de Dieu de ne pas se rebeller contre les nations et de ne pas « grimper par dessus le mur », c.a.d. retourner en Terre Sainte avant la venue du Messie.

On peut trouver des explications similaires non seulement parmi les ultra-orthodoxes mais également parmi quelques dirigeants orthodoxes. Des esprits distingués et brillants comme l’ancien Grand Rabbin Britannique immanuel Jakobovits ont soutenu qu’alors qu’il est futile d’essayer de deviner pourquoi Dieu a puni le peuple juif d’une manière si terrible, il est clair que ce furent les péchés des Juifs qui ont amené le désastre, pointant encore une fois le doigt sur le judaïsme réformé.

Dans une perspective générale juive, qui n’exclut pas la perspective orthodoxe, une question se pose : comment une quelconque transgression aurait-elle pu « causer » le meurtre de un à un million et demi d’enfants juifs d’un âge inférieur à treize ans, qui de façon évidente n’étaient responsable d’aucun péché. La tradition juive, a après tout, rejeté depuis longtemps la formule suivant laquelle les péchés des ancêtres se reporteront sur les enfants et a, à la place, adopté la formule suivant laquelle chacun sera jugé sur ses propres fautes. Il n’y a pas de possibilité de sortir de ce dilemme dans les termes utilisés par ces gens sauf à dire - ce qu’ils font également - que l’on ne peut poser de telles questions car les voies de Dieu sont insondables. Il y a une claire contradiction entre cet énoncé et les essais d’explication dans l’esprit mipnei chataenu (à cause de nos péchés). Et cependant les deux énoncés contradictoires sont constamment énoncés.

Pour l’orthodoxie et l’ultra-orthodoxie il ne peut y avoir aucune comparaison car l’Holocauste est arrivée au peuple élu et acquiert donc, en principe, une qualité metahistorique.

Les explications proposées conduisent à une conclusion que les ultra-orthodoxes, évidemment, rejettent totalement : si, en effet, Dieu est responsable pour le bien comme pour le mal et qu’un million d’enfants juifs innocents ont été tués, alors Dieu doit être mauvais; si Dieu, est juste, alors Dieu n’est pas tout-puissant.

En envisageant ce dilemme, Rabbi Irving Greenberg a soutenu la nécessité d’une nouvelle alliance entre le peuple juif et Dieu, basée sur la reconnaissance de ce que les Juifs ont la responsabilité d’aider un Dieu qui n’est pas tout puissant. Cette formulation soulève une difficile question : pourquoi prier un pauvre Dieu, sans pouvoir ?

Dans la comparaison de l’Holocauste avec d’autres génocides, l’orthodoxie et l’ultra-orthodoxie n’ont aucun problème : il ne peut y avoir aucune comparaison car l’Holocauste est arrivée au peuple élu et acquiert donc, en principe, une qualité metahistorique.

Une autre considération qui rend l’holocauste incomparable pour beaucoup d’orthodoxes et d’ultra-orthodoxes est le point de vue selon lequel l’holocauste est un signe clair des Chavlei Mashiach, la turbulence précédant l’arrivée du Messie. A travers les âges, à chaque fois qu’un désastre majeur arrivait au peuple juif, il était le signe clair de l’arrivée imminente du Mashiach (Messie). Pire était le désastre, plus forte était la croyance en la proximité de la Rédemption. (Dans l’Israël contemporain un autre aspect a été ajouté : les victoires et les succès ont aussi été interprétés comme un signe de l’arrivée de la fin des jours, “le début de notre Rédemption”). Cela a soulagé le trauma psychologique du désastre mais a aussi retiré aux croyants tout contact avec la réalité, car aucun Messie n’est en vue. Ce dangereux pseudo-messianisme (qui est partagé d’ailleurs par les autres éléments radicaux monothéistes, chrétiens et musulmans, dans leurs propres termes) constitue un danger pour le corps politique du peuple juif. Il accentue aussi le caractère métahistorique de l’Holocauste aux yeux des ultra-orthodoxes, rendant ainsi blasphématoire, toute comparaison avec des événements similaires.

Pour un Juif non-orthodoxe les questions sont beaucoup plus difficiles. Nous avons déjà vu que ce ne sont pas la brutalité ni le sadisme qui font que l’Holocauste est unique. De même il n’est pas un signe de l’élection car des millions et des millions d’autres victimes ont été massacrées par des ennemis dans les temps passés et de nos jours, et ils n’étaient pas des peuples élus (bien que la plupart des peuples et des tribus se considèrent comme élus d’une manière ou d’une autre). Dieu doit être mis entre parenthèses, pour ainsi dire - que l’on accepte ou non son existence - car évidemment l’Holocauste, comme d’autres génocides, a été l’oeuvre d’êtres humains, et l’action ou l’inaction de Dieu n’a pas de sens dans cette discussion. La question est carrément dans nos mains : Les génocides sont-ils comparables ? Si oui, qu’est-ce que cela nous enseigne sur la propension humaine à accomplir de tels actes ? Et s’il existe une telle propension, y a-t-il quelque chose de spécial à propos de l’holocauste qui émerge d’une comparaison avec d’autres génocides ?

La vie d’un Juif tué à Auschwitz n’a ni plus ni moins de valeur que la vie d’un villageois russe tué par les Allemands, un Arménien tué par les Turcs, ou un Cambodgien tué par un exécuteur de Pol Pot.

La réponse, de façon évidente, est que, bien que l’holocauste soit comparable à d’autres événements génocidaires, il y a plusieurs facteurs qui le rendent qualitativement différent. On doit immédiatement prévenir le lecteur que cette différence n’implique pas que l’holocauste soit plus extrême au sens où il est “pire” que d’autres événements génocidaires. Il n’y a pas de distinction entre un meurtre de masse et un meurtre de masse. La vie d’un Juif tué à Auschwitz n’a ni plus ni moins de valeur que la vie d’un villageois russe tué par les Allemands, un Arménien tué par les Turcs, ou un Cambodgien tué par un exécuteur de Pol Pot. Cependant, l’holocauste est plus extrême au sens où l’intention du meurtrier est d’annihiler un groupe dans sa totalité. Quiconque était né de trois ou quatre grands-parents juifs était condamné à mort pour le crime d’être né - et cela à ma connaissance, n’était jamais arrivé auparavant.

Deuxièmement, la motivation du perpétrateur nazi était purement idéologique ; c’est-à-dire, elle n’avait aucune relation avec la réalité du peuple juif : les Juifs étaient considérés comme diaboliques et prêts à se lancer à la conquête du monde au moyen d’un complot ; ils étaient considérés comme une antirace criminelle dont la criminalité était héréditaire. L’ennemi du nazisme n’était pas le Juif réel - bien qu’il/elle fût la victime réelle - mais une abstraction, une construction totalement imaginaire appelée la Juiverie Internationale, à laquelle chaque Juif réel appartenait comme sujet obéissant. Cela, de nouveau, avait quelques vagues précédents mais pas de réel parallèle. Troisièmement, l’holocauste a affecté une très importante minorité, les Juifs. Cela est une pensée qui a besoin d’être argumentée soigneusement car elle peut si facilement être més-utilisée et mécomprise.

L’héritage juif est, sans aucun doute, un des piliers des civilisations occidentale du Nord, et christiano-musulmane. L’autre pilier principal est la Grèce classique. Mais les Grecs modernes sont des descendants lointains des Grecs anciens, en ce qui concerne la culture, le langage, les coutumes, la philosophie, l’art, etc. L’héritage juif a aussi subi d’énormes changements, mais les expressions contemporaines de la civilisation juive, bien qu’éclatées, divisées et fragmentées, sont les résultats d’un développement continu jusqu’au jour d’aujourd’hui. Les contes, les légendes, les histoires, les modes d’expression, et bien d’autres choses encore, ont eu une extension continue sur plusieurs milliers d’années. La civilisation occidentale moderne essaie de suivre le chemin des prophètes, elle tente désespérément d’observer les Dix Commandements, et utilise l’expérience juive comme un paradigme. Les valeurs morales auxquelles on aspire en Occident - sans succès - s’originent dans une mesure qui n’est pas négligeable dans celles des Juifs.

Le fait que l’holocauste ait frappé les Juifs, qui sont la continuation visible d’une civilisation qui est si essentielle pour la compréhension de celle de l’Occident, questionne la légitimité de cette civilisation. D’un point de vue chrétien, il met en question la crédibilité d’une foi qui prie un sauveur venu il y a dix-neuf siècles pour prêcher un évangile d’amour et qui mourut en expiation des péchés humains. Dix-neuf siècles après son arrivée et son sacrifice, son peuple est massacré par des Gentils baptisés. Le meurtre des Juifs peut peut-être, de façon discutable, être vu comme une rébellion du fils pécheur contre la figure paternelle dans la culture occidentale. Ce n’est pas une surprise pour moi, qu’il ne se passe pas un mois sans une pièce, un film, une série télévisée, une oeuvre d’art, une pièce de fiction, au sujet de l’holocauste. L’Holocauste est devenu un code dans la civilisation occidentale, un paradigme complexe.

Comparés aux autres exemples de génocide, ces trois points de différence le rendent unique car dans tant de nombreux autres cas ce sont les résultats pratiques qui prédominent. Les Espagnols ont tué des Indiens pour de l’or et de l’argent ; les colons en Amérique du Nord ont tué des Indiens parce qu’ils convoitaient la terre tribale ; les Jeunes Turcs ont voulu annihiler les Arméniens en Turquie pour créer un empire pan-turc s’étendant de la frontière bulgare jusqu’au Kazakhstan, et les Arméniens se trouvaient sur leur route. Le genre de vie des Tziganes et les Tziganes eux-mêmes étaient une nuisance aux yeux des Nazis. Dans aucun de ces cas nous ne voyons le genre d’idéologie universaliste qui imagine un ennemi qui n’existe pas du tout réellement et qui cependant a ses supposés représentants partout sous la forme des Juifs réels. Partout où il y a eu une idéologie génocidaire, elle a servi à la rationalisation de raisons matérielles, économiques, politiques, ou historiques en rapport avec des situations réelles : les Indiens Meso-américains et sud-américains avaient un accès à l’or, et plus tard ils pourraient servir d’esclaves sur les plantations espagnoles, les Indiens nord-américains possédaient de la terre et des forêts ; les Arméniens, qui étaient un peuple avec ses propres aspirations ethniques et nationales, étaient installés sur une terre qui étaient la leur depuis des milliers d’années et qui était convoitée par les Turcs ; les Tziganes étaient, en partie, un peuple nomade qui n’avait pas été absorbé par une civilisation qui les rejetait. Et aucun de ces peuples dont les souffrances sont comparables à celles des Juifs n’a occupé une place comparable à celles des Juifs dans la civilisation occidentale. La tragédie des Juifs était, et est, que les Juifs sont importants dans les cultures dans lesquelles ils vivent. Ils ne veulent pas l’être, mais ils le sont. Et ils doivent accepter ce fait.

L’opposition juive à de telles comparaisons est clairement d’ordre défensif. La seule façon pour que de futurs désastres de type génocidaire puissent être évités avec succès consiste à ouvrir une discussion réaliste sur les sociétés humaines qui sont par essence de valeur égale, ont aussi bien des ressemblances que des dissemblances, et dont les tragédies possèdent des éléments qui peuvent être comparés. Une unicité qualitative dans un cas ou un autre ne contredit pas une telle approche.•

(Traduit par I. Rosenman)

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