De par la manière dont s’était réglé le conflit algérien. On peut relever l’existence, notamment dans un premier temps, d’une population d’origine algérienne qui avait participé à la guerre d’Algérie du côté de l’armée française, les Harkis ou les enfants de ces Harkis qui étaient concentrés dans les cités de la région parisienne ou de la région lyonnaise ou du Sud de la France, la région méditerranéenne. Et puis cela a concerné tous ceux qui étaient venus dans la fin des années 60 pour aider la France dans sa période de croissance forte. Cela a donné naissance à des premières révoltes de jeunes « Beurs » (qui signifie en verlan « arabe »).

Les populations, étrangères étant les dernières arrivées sur le bateau ont été les premières concernées par cette crise économique et cette exclusion massive du travail.

Elles ont été les premiers éléments matérialisant une situation d’exclusion et de révolte contre une société qui n’était pas capable de les intégrer et notamment qui a montré progressivement qu’elle n’était pas capable de leur donner un statut au travers du travail. Puis cela s’est progressivement étendu à d’autres populations et nous sommes dans une situation aujourd’hui où une partie de la population française se trouve aujourd’hui dans une situation d’exclusion. Alors, pourquoi, commencer par faire ce descriptif ? Parce que je crois que si la visibilité a concerné dans un premier temps les populations étrangères, la cause de cette situation, ce n’est pas le caractère étranger de ces populations. C’est d’abord et ayant tout une situation économique. Ces populations, étant les dernières arrivées sur le bateau ont été les premières concernées par la crise économique et l’exclusion massive du travail. Parce que, ce que nous pouvons dire, au bout d’une dizaine d’années de confrontation à cette situation, c’est que la cause première de cette situation, c’est l’absence de travail et donc de statut relevant de la possibilité d’une insertion par le travail. Et cette situation a duré. Elle a d’autant plus duré que pendant toute une période, les responsables politiques ont considéré que la crise n’était qu’une parenthèse ; que donc des solutions nouvelles pourraient apparaître avec une relance économique et une croissance nouvelle.

Or, malheureusement, nous constatons aujourd’hui, que ce qu’on appelait pendant toute une période, dans les discours politiques, des tunnels qui devraient déboucher sur des avenirs radieux s’est éternisé. Ce qui fait que toutes les solutions qui ont été proposées et qui visent à gérer des situations qui étaient vécues comme des situations transitoires sont aujourd’hui de plus en plus mal vécues par les populations concernées. C’est à dire que, l’ensemble notamment des jeunes qui ont été concernés par tous les dispositifs d’insertion, de réinsertion, d’accompagnement social - que l’on appelle plus généralement des « petits boulots » ou stages ou contrats à durée déterminée - ont massivement rejeté tous ces dispositifs-là, parce qu’ils ont bien compris que ce qui était au départ temporaire : c’est à dire « vous acceptez cette situation et après cela ira mieux » s’est en fait éternisé et qu’on leur propose de passer de petits boulots en petits boulots et justement de ne pas réussir à s’insérer.

Et c’est là, justement le problème majeur auquel nous sommes confrontés ; cette situation d’exclusion qui s’est élargie, qui dure, qui par ailleurs se concentre - et c’est l’autre problème qui est posé - dans un certain nombre de sites géographiques qui cumulent tous les problèmes ; c’est à dire, qui cumulent à la fois l’exclusion par le travail et par voie de conséquence les problèmes de cohabitation à l’intérieur de ces lieux géographiques. Et ceci à partir des problèmes de non prise en charge des difficultés que rencontrent ces populations ; qui cumulent, à partir de là, des situations familiales et sociales de plus en plus dramatiques : couples qui explosent, donc émergence de familles monoparentales ; enfants qui ne sont plus pris en charge par des dispositifs sociaux ; municipalités qui n’ont plus les moyens financiers de pallier à ces genres de situations ; cadres de vie qui se dégradent de plus en plus ; violences de plus en plus exacerbées, insécurité montante. C’est le phénomène qui est apparu au début des années 90. Une sorte de contre-société s’établit dans ces zones géographiques, dans ces ghettos qui sont en train de se constituer dans la périphérie de nos grandes villes. Cette contre-société est essentiellement matricée par une économie parallèle où la drogue (le trafic de drogue, le trafic de stupéfiants) est devenu un des éléments essentiels, organisateur de la vie des cités. C’est à dire que tout doucement une partie de la population qui a été exclue du travail a essayé de trouver des moyens de vie dans d’autres pratiques, et notamment dans le trafic de stupéfiants. J’insiste sur le trafic de stupéfiants, parce que je pense - j’avais été un des premiers à le signaler dans les années 90 - qu’il a changé la nature des relations à l’intérieur de nos cités. C’est devenu aujourd’hui une véritable économie parallèle qui pourrit l’ensemble de nos relations sociales, dans la mesure où les masses financières qui sont en mouvement sont considérables. Il ne s’agit plus simplement de petits larcins pour essayer d’améliorer le quotidien ou l’ordinaire. Il ne s’agit plus de ce que l’on pouvait connaître dans les années 60 : les vols à la tire, les petits cambriolages pour une série de jeunes. Il s’agit essentiellement d’une économie organisée, structurée, hiérarchisée qui met en mouvement énormément de moyens financiers, qui tisse sa toile et qui à partir de là organise même la vie à l’intérieur des cités autour de ce trafic. Avec une évolution récente, que nous connaissons ces deux ou trois dernières années : ceux qui pratiquent y compris ce trafic illicite ont intégré les dispositifs juridiques dans lesquels nous sommes, ils savent, par exemple, que pour passer au travers des mailles de la répression le meilleur moyen aujourd’hui est d’utiliser les plus jeunes.

Le phénomène raciste qui est aujourd’hui présent est d’abord et avant tout le produit de cette situation d’exclusion qui s’est concentrée d’abord sur ce type de population.

Donc, nous avons une économie parallèle qui s’est construite en instrumentalisant et en utilisant tous les mineurs qui sont souvent inscrits dans ce processus et l’économie s’est construite autour de cela. Et nous avons même maintenant des cellules familiales qui vivent à partir des gains produits par cette situation. Et c’est devenu évidemment une situation dramatique dans la mesure où les zones territoriales qui ont vu pénétrer ce type de trafic sont de moins en moins contrôlées du point de vue de l’ordre public. Ce qui amène un certain nombre de responsables à parler d’existence dans la société française de zones de non-droit, même si, évidemment la police peut pénétrer partout sur le territoire. Nous savons qu’il y a aujourd’hui des zones géographiques dans lesquelles existe un trafic structuré organisé - pas violent car les trafiquants ont besoin d’un certain calme justement - mais qui est le produit de cette situation. Je pense que le phénomène raciste qui est aujourd’hui présent est d’abord et avant tout le produit de cette situation d’exclusion qui s’est concentrée d’abord sur ce type de population. Alors ensuite on a théorisé sur les capacités propres de ces populations, vu leurs origines ethniques, à s’intégrer au modèle républicain français. L’expérience montre que ce n’est pas le modèle essentiel. Il est marginal. Même des phénomènes propres aux populations d’Afrique noire, à leurs pratiques culturelles - je pense notamment à l’excision ou à une forme d’organisation familiale qui n’est pas exactement la même forme d’organisation familiale que dans la société occidentale - ces phénomènes là s’estompent. C’est à dire que la norme qui s’impose à toutes

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