Propos subjectifs d’un juif français athée, né polonais, qui s’accoude à soixante ans pour réfléchir à tout ça. Tout ça : être de nulle part.

par Jacques BURKO

pour Berthe.

Être de nulle part. Déjà, l’ambiguïté. Être : sujet ? verbe ? Je suis de nulle part ou bien je suis de nulle part ? Je est important, et quoi de plus important pour que moi-même. Pourtant, en l’occurrence, c’est l’état qui importe, qui m’est insupportable : la condition de celui qui n’est pas d’ici et qui ne peut dire où il appartient.

Je n’appartiens nulle part. Insupportable ? Ne vis-je pas dans cet état depuis. Depuis toujours, m’est avis. Pour l’heure, un constat : cet état d’apesanteur, de racines aériennes faute de glèbe où les crocher, je m’en accommodai en apparence des décennies durant. N’étant de nulle part, j’étais chez moi partout, disponible pour m’intégrer dans tout milieu qui ne me rejetait pas sans me donner la chance d’en être. Et donc, chez moi en France. Des années je jouis de l’accueil français ; je voulus être comme ceux qui m’entouraient, simplement l’un d’eux. Parce qu’il me faut être d’abord semblable à tout le monde, pour pouvoir ensuite me croire mieux que beaucoup.

Après avoir longtemps cru que tous étaient comme moi…

Après avoir longtemps cru, naïf, que tous étaient comme moi, je me pliai volontiers à l’obligation de devenir comme tous. Je connais les vins et les fromages, et le foot, et les chansons paillardes, je parle de ce qui fait la conversation courante - hormis la psychanalyse. Si Labiche m’est ridicule, suranné, symbole d’une certaine médiocrité française, je m’en rassure par l’idée qu’il y a des Français pour partager cet avis. Bref, durant une période assez longue je fus trop pris à carécléonner sur les bigarrures françaises pour ne pas être content d’y parvenir. C’était une occupation à temps quasi-complet, et gratifiante. Non seulement je voulais être l’un d’eux, mais ils me voyaient comme un des leurs. Avec un touche d’exotisme quand on parlait de ces origines que j’avais le flair de ne jamais escamoter. Point de xénophobie je leur ressemblais assez. Guère d’antisémitisme, et plutôt du fait de ma paranoïa que par des manifestations rapportables, indubitables. Rien à voir avec ce que j’avais connu chez moi, en Pologne.

C’est encore loin, l’authentique ? Tais-toi et nage.

Les années passant, le syndrome du prétendu classique du pays natal me rattrape. Lassitude des oripeaux qui m’étaient hier vêtement authentique et qui ne vont plus tout à fait à la silhouette dans mon miroir. Il est temps de revenir à l’authentique. Et c’est là que le paradoxe qui n’avait cessé de m’habiter surgit de son trou : c’est encore loin, l’authentique ? Tais-toi et nage. Mais si je nage, c’est comme les mouches de mon enfance tombées dans le verre de thé : en rond. J’ai perdu l’authentique ; bonnes gens, plaignez-moi.

J’ai perdu quoi ? Il faudrait d’abord tenter de remonter aux origines ; le tri serait ensuite plus commode. Bon pour une tranche d’histoire personnelle, sur laquelle l’Histoire a posé une main - une botte ? - lourde.

Je suis né à Varsovie, en 1933. Fils unique de parents Juifs plutôt que juifs : la religion ne jouait aucun rôle que j’aie mémorisé dans ce foyer. Foyer polonophone - à un point qui à présent m’étonne lorsque je tente de le scruter. Mon père, un Rastignac de schtetl, monté jeune dans la capitale, sortait d’une famille de Volhynie où certes on parlait polonais, russe, ukrainien (selon l’interlocuteur), mais où le yiddish était la langue. Plus tard, je sus par des connaisseurs, combien celui de mon père était beau, riche de vocabulaire et souple de syntaxe, avec cette prononciation volhynienne à laquelle le litwak a été un jour préféré pour modèle normatif. Mais Rastignac, et doué pour les langues. Soucieux d’épouser la majorité puissante. Il épousa aussi plus tard, à trente-six ans, une dentiste de même âge, fille aînée d’une branche appauvrie d’une famille de bonne bourgeoisie juive varsovienne, famille qui avait commencé de perdre à la fois la langue (ma mère parlait le yiddish, et le sentait - elle me berçait là-dedans - mais le maniait comme on fait d’une langue étrangère), et la religion. Perte nullement honteuse ; conséquence d’un souci d’émancipation, de modernité et d’universalité de ceux qui voyaient dans le schtetl, religieux et yiddishophone, une incarnation du rétrograde, un ghetto où le rabbin était scolastique, où le jargon s’associait à l’étroitesse d’esprit des sages de Chelm (quoique pour le jargon. Le frère cadet de ma mère, né au tournant du siècle, se paya à vingt ans des cours de yiddish - preuve et d’ignorance et de curiosité, voire d’un besoin).

Cette couche d’intelligentsia urbaine, qui avait peu de choses en commun et avec la petite ville et avec le prolétariat grouillant des rues de Varsovie, n’en était pas moins juive. Elle aspirait à tirer son peuple vers ce qu’elle croyait être le haut, vers l’universel, mais ne niait pas son appartenance. Les sceptiques affirment que les Polonais étaient là pour veiller à la vanité d’une telle dénégation. C’est vrai, mais c’est en plus. À la fois donc par contrainte et de volonté délibérée, l’environnement des six premières années de ma vie fut juif. Quand j’y songe, durant ces six années qui viennent buter sur la guerre, je dus n’entendre d’autre yiddish que les berceuses, - onomatopées plus que paroles - de ma mère. Voici pour la langue.

Nous n’étions pas des polonais de confession mosaïque, nous étions des Juifs polonais, laïques.

La religion ? Rétrospectivement, je m’étonne. Après tout, mon père avait passé deux ans dans une yeshiva, avant de comprendre que l’élévation sociale passait désormais par d’autres chemins. Il en restait peu de traces dans notre maison ; les fêtes juives n’étaient guère marquées, hormis par de vagues réunions familiales, par un plat de tradition. Dans la vie quotidienne, la cuisine était l’affaire de la bonne polonaise ; mais on ne mangeait pas de porc. Nous n’étions pas des Polonais de confession mosaïque, nous étions des Juifs polonais, laïques. Il n’était pas plus question de marquer Noël, au grand dam de l’enfant qui ramassait des branchettes de sapin tombées des charrois dans la neige crissante des rues varsoviennes. Ni juifs, ni singes de chrétiens ; il ne fallait pas confondre l’élan vers la culture polonaise avec l’acceptation d’une nouvelle superstition, au moment où nous quittions la nôtre. Ma mère croyait en un

Dossier : Identités juives et modernité

Dieu, mais refusait tout Dieu codifié. Pour mon père, je l’ignore - du moins quant à cette période.

(Cette image de notre foyer est probablement outrée. Mais je n’en vois pas d’autre. Ici, c’est moins la vérité qui importe que ma vérité).

Sauf les passants dans la rue, je n’ai pas conscience d’avoir rencontré un seul Polonais durant cette enfance (Si, la bonne. Mais la bonne. en polonais, on disait la servante. Ça ne comptait pas). Sinon, on ne se fréquentait pas - ils ne nous fréquentaient pas. Mon père, pour les affaires. Ma mère, dans son cabinet. C’était tout, autant qu’il m’en souvienne. Les temps ne s’y prêtaient pas, l’antisémitisme s’en donnait à cœur joie dans notre Pologne des années trente. Avant, je ne sais pas. Subjectif, j’ai dit. Et encore, mon père travaillait (sans avoir d’argent, il était « dans les affaires ») surtout avec les Juifs ; il finit par vendre aux sionistes de Varsovie des parcelles de terre en Palestine. Je suppose qu’il lui arrivait d’aller à la synagogue. Pour son Dieu ? pour ses affaires ? Il n’est plus là pour être interrogé. Y serait-il qu’il se tromperait : vieux, il était redevenu pratiquant. En cherchant d’autres signes, je le vois lire un journal en yiddish à la maison. Ils allaient parfois au théâtre juif, se plaignaient de sa médiocrité, des sujets rebattus, des horaires jamais respectés.

Ma langue, ma culture, ma conscience étaient polonaises. En 1939, à six ans, j’étais abonné à la revue Maly Plomyczek1 : le concierge me la montait avec le journal de mes parents. Sérieux comme un pape (?) je m’imprégnais de cette culture que je faisais mienne. Lorsque, à seize ans je quittai la Pologne, un an avant le bac, j’avais réussi à m’en imprégner irréversiblement. (J’omets, pour ne pas tout embrouiller, deux épisodes « exotiques ». Entre six et huit ans, je vécus la vie du schtetl, dans la famille de mon père, et j’y étais chez moi. Puis, de huit à treize ans, je fus plongé dans le russe, devenu ma deuxième langue maternelle, et dans la culture russe où je suis petit goujon dans un grand fleuve. À présent, le russe est mon domaine des jours fériés ; le polonais - mon quotidien. Ces incidents ont sûrement contribué au sentiment d’étrangeté qui est le mien. Mais décidons que c’est une autre histoire - mon propos présent est ailleurs).

Les Polonais firent beaucoup pour que je haïsse et oublie cette langue et cet univers. D’autres choix m’étaient possibles, entre le russe et le français ; ils auraient été plus commodes. Le français. Grisé par l’accueil, stimulé par ma reconnaissance, séduit par les perspectives, je faillis succomber au désir de m’y perdre. Je m’y serais bien perdu, n’était la chaîne qui me retenait solidement à mes origines polonaises.

C’est mensonge de dire que le cosmopolite a tous les choix : il est rivé quelque part. Moi, au polonais.

Quarante cinq ans après avoir quitté la terre polonaise, je parle ma langue librement, et mieux que des Polonais « de souche », et d’exportation plus récente. Il n’en faut tirer ni gloire ni satisfaction.

Ici débute la réflexion. Les prémisses en sont dans ces quelques paragraphes. Son développement me terrifie : il implique qu’il n’est pas de choix. Je ne suis pas libre ; mon histoire m’induit un comportement masochiste, insupportable. Plus riche que beaucoup, plus pauvre que tous. Vers quoi me tourné-je de cette manière impérative ? Vers un mur. Je suis Polonais, mais d’une Pologne qui n’est pas. La Pologne en son temps me rejeta. En apparence, celle qui me découragea en 1949 à la fois par l’antisémitisme et par la soviétisation (d’abord l’antisémitisme), n’est pas la

Pologne du jour. Tout est changé, ou presque ; l’antisémitisme reste. Ne dites pas que même lui mua ; peu m’importent ces exégèses - il est. Il me met en colère. Dans une race ardente.

Il y a quelque cent ans, les Polonais avaient conclu que ces Juifs conviés à s’établir chez eux au treizième siècle étaient devenus, au fil des décennies, un corps trop important, et toujours étranger. Il leur fut alors proposé de s’assimiler, d’épouser la langue, la culture, les mœurs. La religion aussi, mais au moins tout le reste. Cette invitation ne rencontra pas un écho très large ; il y eut cependant une frange bourgeoise qui, à l’instar des Juifs allemands touchés par les Lumières, voulurent en tâter. Certains allèrent jusqu’à la conversion et se perdirent. D’autres restèrent Juifs. Je descends de ceux-là, et nous avons été nombreux. Ce qui n’était pas prévu, c’était l’évolution de la pensée polonaise. Un jour, ils n’en voulurent plus : un Juif resterait un Juif, quelle que soit sa langue ; c’était dans les gènes, expliquaient-ils. Ils nous voulaient dehors - tous dehors, les assimilés comme les autres. Ils firent ce qu’il fallait pour nous y mettre, vague après vague, nous, les survivants du génocide.

Mieux vaut être dehors que mort. Beaucoup de Juifs sont morts en Pologne. Je n’ai pas le droit de me plaindre. Encore que j’aie survécu probablement parce que je me trouvai hors de Pologne à un moment crucial pour mon peuple. (Crucial est le mot juste). Lorsque je revins chez moi, ce n’était pas chez moi. D’ailleurs ça n’avait jamais été chez moi, je n’avais rien compris, on ne voulait pas de moi là. De 1946 à 1949, je me battis (plus digne que je fus battu, pourtant plus exact) pratiquement tous les jours ouvrables, seul non-catholique avoué d’un lycée de 1400 élèves.

Je ne me doutais pas en partant quel fil à la patte j’avais. Des années durant, je crus finir Français d’origine étrangère comme il est des parisiens d’extraction provinciale. Aucune chance. Même pas de déchirement : je ne suis pas d’ici. Le français est la langue que je manie le mieux. C’est la seule dans laquelle je pourrais exprimer convenablement cette réflexion. La culture française - je comprends tout, j’apprécie, je sens. Chaque finesse m’est une fête. Mais je ne suis pas ici à la maison.

A la maison. Quand je pense que les Juifs venus en France de leur bourgade polonaise disaient, en parlant du pays de misère et de persécution d’où ils venaient : bei ounz in Poiln. chez nous, en Pologne. Si ceux-là (qui remerciaient Dieu tous les jours d’avoir permis leur venue en France) se sentaient de là-bas, restaient de là-bas, comment s’étonner si mes semblables en sont nostalgiques ? Comment ne pas comprendre la colère que j’ai contre ceux qui m’ont mis hors de chez moi ? Qui m’ont refusé mes racines, qui ont nié notre part de « leur » littérature, de « leur » poésie, de « leur » vie. Non, ce serait trop simple. Je refuse ce refus. Retour à l’envoyeur. Retour futile, retour risible. Car le mal est en moi.

A partir d’un certain revenu, on n’est plus Indien.

Encore un mot là-dessus. Je me souviens d’un séjour au Vénézuéla : à une question sur le racisme, on m’avait répondu : « A partir d’un certain revenu, on n’est plus Indien ». Pour les jours en Pologne il en allait de même : à partir d’une certaine qualité (mais combien la barre était haute !), on cessait d’être Juif. Janusz Korczak était de cette trempe ; et il y eut un moment où la Pologne céda à la tentation d’oublier qu’il était né Goldszmit. En général, au moment de la transmutation, l’intéressé est déjà mort. Alors, miracle : hier, petit Juif, désormais grand Polonais ! Paroles injustes, paroles de colère.

Mais la colère est juste, sinon cette colère-là. L’amputation subie est plus mortifère qu’il ne paraît. Je mis du temps à m’y retrouver. La formulation n’en est

pas commode ; pas sûr qu’un monolingue me comprendra. S’exprimer en français, quelle qu’en soit ma maîtrise, pose un écran entre mes émotions, impressions, désirs, sentiments, et leur formulation, verbale comme mentale. Je me traduis en français. Non pas du polonais, puisque depuis longtemps je pense, sens et rêve en français, mais du jacques burko en français. Cette sensation d’avoir à se traduire, je ne l’avais jamais eue avant d’avoir gobé le français, élixir de nouvelle vie. C’est la ciguë que je gobais.

En polonais, je coïncidais avec moi-même. Mon expression pouvait être maladroite, insuffisante, grossière, - elle ne me sonnait pas faux si moi-même je ne mentais pas. Doué du sens du mot juste, je n’avais pas d’insatisfactions de la manière dont je formulais ce qui était à formuler. Pour autant que ce fût possible je coïncidais avec l’expression de moi. Il faut tenter de préciser encore. Je le sens bien, entre moi et la réalité le langage s’impose et s’interpose ; il me raille, déformant, simplifiant, rigidifiant l’impression en train de se faire expression. L’impuissance à éviter le malentendu, le mal entendu, m’insupporte et me terrifie à des instants de lucidité ; mais en général je m’en accommode. On ne peut passer sa vie sans communiquer, de peur de communiquer mal. D’autant que la trahison commence avant encore qu’on ait proféré le premier mot : entre je et moi déjà ça frôle le désastre.

Cette difficulté-là, je m’y plie pourtant, tout en comprenant qu’on puisse en devenir fou. Je n’ai qu’une vie à vivre, je ne vais pas la passer à me demander ce que voit au juste mon voisin lorsque je dis rouge ; moins encore à m’interroger pourquoi je dis rouge quand je vois ça. Mais quand je fonctionne en français, un filtre de plus s’intercale entre le vrai et moi. Déjà je ne voyais de la réalité qu’un reflet ; voici que le miroir déforme. Des années durant, je crus que ce reflet était tordu parce que je ne me tenais pas droit.

Quels qu’aient été mes efforts, tordu il restait. En français, je peux avoir de la satisfaction à assembler des mots précis, dont chacun est juste - ils ne m’en semblent pas moins fragiles, arbitraires, aléatoires. La pensée elle-même vacille sous l’incertitude. Ce décalage, imperceptible en général, a des conséquences dans mes rapports avec les autres. A mon détriment : les reproches qui me sont faits d’employer parfois des mots trop forts. Quelque part le trop fort m’est trop faible, impuissant, à côté de la cible. Mes intimes, se souvenant de mes origines, me voient alors en sauvage des steppes orientales. Mais à mon avantage, lorsque je fais des poèmes - mon art a des inédits non prémédités, des emprunts qui, par d’invisibles tunnels, puisent dans le polonais. Ces deux instants résument une situation que j’ai décidé être un mal, un mal qui de bénin devient au fil du temps de moins en moins supportable. L’âge rigidifie les articulations. En l’occurrence, c’est l’âme qui me devient moins souple, à qui le carcan de la langue se fait pesant. Peut-être aussi que le jeu de se traduire, défi longtemps amusant, ne l’est plus ; parce qu’il n’y a pas que le jeu, parce que prenant conscience de ce temps qui ne m’est plus illimité j’éprouve le besoin d’accélérer le pas.

En me privant de ma langue, ils me changèrent de personnalité. Un poème de Wisława Szymborska raconte le destin (le dessein) de l’holothurie. Attaquée, l’holothurie se coupe en deux. Une moitié est sacrifiée et dévorée. L’autre se sauve, et repousse en une holothurie semblable. L’homme est moins doué ; ce qui me repoussa après le couperet ne ressemble pas à moi. A la fois plus et moins qu’une holothurie. De cette mutilation il me faut rendre les Polonais responsables.

Il pourrait y avoir des contreparties. Ainsi, une fois acceptée (si toutefois c’est acceptable) l’expulsion de chez soi, une fois admise l’impossibilité d’une insertion définitive dans un ailleurs désiré, tu

tentes de valoriser ta non-appartenance, ne serait-ce que comme un moyen de te préserver, comme un antidote au désespoir. Être de nulle part, mais c’est bien, ça. Au moins tu échappes au vertige partisan, tu peux ne haïr personne. Avec un effort minime, tu pourrais accéder à l’universel, à l’amour de tous tes prochains.

Oui, mais. Est-ce le résultat des endoctrinements de mon jeune âge ? Je ne sais pas trouver le cosmopolitisme désirable. Être celui qui accueille m’est préférable à la condition de l’accueilli ; rester sur le pas de sa porte - plus enviable que les semelles de vent. Sentiment personnel : les aventuriers me contrediraient. Je n’accepterai pas d’être contredit par des Ulysse, et où est l’Œdipe qui me contredrait ?

Nos bibliothèques finissent dans les poubelles privées de sens pour nos enfants, qui ont leur propre destin, qui se sont trouvé une langue natale. Parle-je pour moi seulement ? Est-ce vanité que de croire ma voix être celle d’un groupe, d’une petite tribu en voie d’extinction ? Ce n’est pas l’Amazonie ici, aucun défenseur des minorités en péril ne plaidera pour nous. Nous nous éteignons doucement dans les cités du monde entier, sans éclat, sans bruit, souvent dans le bien-être.

Nos bibliothèques finissent dans les poubelles, privées de sens pour nos enfants qui ont leur propre destin, qui se sont trouvé une langue natale. Nous sommes une erreur de L’Histoire. Mais nous sommes, et ça fait mal. Voici pourquoi je suis en colère. Une colère irrémédiable, obtuse comme ma douleur.

Tous ces groupes humains qui, comme le mien, furent chassés, qui sont chassés chaque jour de chez eux. Souvent plus nombreux, plus visibles. Rarement juifs ces temps-ci, mais tout aussi dignes de compassion. On parle un peu d’eux ; quand on les mentionne c’est plutôt pour vanter leur adaptation, leur bon esprit d’intégration. On plaint les conditions dramatiques de leur départ, la précarité de leurs débuts ailleurs. La tentation est plus rare de parler de leurs maux cachés ; et que peut-on à leur mal du pays perdu ? Croyant, je réciterais le kaddish pour nous tous. Je ne suis pas croyant ; ces mots à la place. Pour l’exil matériel et pour l’exil de l’esprit. Les individus survivent un temps, mais le groupe meurt. Il est des drames plus visibles, plus remédiables. En est-il de plus cruels ?

J.B


  1. Une sorte d’« Épatant » des petits Polonais de l’époque.↩︎

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