ALBERT MEMMI : UN JUDAÏSME À CONTRE COURANT.

Par Anny DAYAN-ROSENMAN

Anny Dayan Rosenman est enseignante de Lettres.

A contre-courant. Le titre de l’une des dernières œuvres d’Albert Memmi semble illustrer une démarche, une trajectoire, un choix qui sont profondément les siens mais qui sont aussi ressentis par beaucoup d’entre nous comme une dimension importante du judaïsme: car la capacité d’être à contrecourant équivaut souvent à la capacité de résister aux dogmatismes, aux consensus explicites ou implicites, à l’irréfutable évidence des vérités majoritaires ou encore à ce que Pascal nommait la force du préjugé.

Historiquement ce choix a été celui du judaïsme qui s’est maintenu à contrecourant parmi les nations malgré l’attrait séducteur des cultures majoritaires ou la force brutale à laquelle il a été si souvent confronté. Mais cette formulation concerne aussi notre capacité à assurer à l’intérieur du judaïsme la permanence de ces contre-courants, si tonifiants et si salutaires face aux délices ankylosants des certitudes de groupe des modes intellectuelles et des suivismes politiques.

Il n’est pas facile d’être à contrecourant. Car la démarche de remise en question à l’intérieur du groupe met en jeu des phénomènes complexes et souvent douloureux, suscite un sentiment de vague culpabilité, de transgression, une sorte d’irréprésible nostalgie nostalgique d’appartenance. Nostalgie d’une unité souvent plus rêvée que réelle et dont on se serait exclus.

Et l’on a beau savoir que cette communion est aussi enfermement, que cette unité est souvent le résultat d’une soumission à un point de vue majoritaire et autoritaire, que l’harmonie est souvent obtenue en imposant le silence aux voix discordantes, il n’en reste pas moins que chez beaucoup le désir d’inclusion au groupe l’emporte, surtout lorsque ce groupe est minoritaire. Tant est forte cette dépendance, qu’Albert Memmi a su mettre en relief, dépendance de l’individu face au groupe et à ses valeurs.

Mais si l’esprit de contre-courant ne vient pas de quelque penchant masochiste, d’une irrésistible propension à la contradiction ou d’un désir acharné d’originalité, c’est qu’il met lui aussi en jeu des valeurs.

Il est peut-être et d’abord fidélité à des valeurs.

Ceux qui savent être à contre-courant sont souvent ceux qui ont su initier un certain nombre d’entre eux, qui ont su anticiper par l’analyse et par une compréhension précoce, des phénomènes qui restaient encore opaques ou mal perçus. Ils les ont encouragé par leurs positions et leur engagements, quitte à les soumettre un peu plus tard à l’analyse critique sans laquelle il n’y a pas de liberté véritable.

Pour ne citer que quelques uns des chemins et des concepts qu’Albert Memmi a contribué à frayer, il part d’une expérience vécue pour présenter le portrait du colonisé et du colonisateur en situation, dans leur rapport irréductible mais complémentaire. Il publie Portrait d’un Juif en 1962, c’est à dire à une époque où par un accord tacite, ce mot résonne si peu dans l’espace public français. Il forge le concept de judéité qui semble aujourd’hui si naturel et si opérant que certains pensent peut-être qu’il a toujours existé et en tous cas oublient de se référer à son créateur. Il affirme le droit des pays colonisés à leur Indépendance. mais il défend dans le même temps, contre une gauche souvent dogmatique et manichéenne, le droit d’Israël à exister.

Une fois l’indépendance des pays colonisés obtenue, il n’hésite pas à dénoncer leur hétérophobie, leur difficulté à admettre la différence et la manière dont les promesses de libération nationale ont pu se transformer en nationalisme parfoîs borné. Dans son œuvre romanesque se dessine alors une thématique qui est celle de l’Exil, exil vécu par toute une population juive qui vient d’Afrique du Nord, exil qui n’a pas de nom, pas de statut, et dont parfois les exilés eux-mêmes n’ont pas une claire conscience.

De la même façon, un peu plus tard, il n’hésite à prendre ses distances avec un concept comme celui du droit à la différence qu’il a pourtant contribué à promouvoir, dès lors qu’il lui semble comporter des risques de dérapage sur le plan idéologique. « Étant l’un des premiers responsables de cette promotion de la différence, je voudrais toutefois dissiper un malentendu. S’il me fallait me résumer, je rappellerai que ce n’est pas tant la différence qui est importante que la signification qu’on lui donne; ou alors par une ironie de l’histoire, on rejoint les gens que l’on voudrait combattre; Lorsque j’ai commencé à réfléchir sur ces questions, la différence n’avait pas bonne presse, je veux dire dans nos milieux, en gros, anticolonialistes et antiracistes. Au contraire elle était prisée et défendue par les conservateurs et les partisans de la colonisation. Les raisons des uns et des autres semblaient claires. Nous jugions suspecte l’insistance sur les différences, et pour cause : elle précédait toutes les accusations et préparait toutes les iniquités… » Il est intéressant de suivre le développement d’une pensée, telle qu’elle se déploie dans le temps car y sont inscrites une exigence de lucidité, une défiance de toute complaisance intellectuelle, la conscience que les points de vue et les choix ayant leur dynamique, on peut être amené à moduler ses positions y compris sur le même problème et donc logiquement à s’inscrire à nouveau à contre-courant (dans le contre-courant du contre-courant, si l’on peut s’exprimer ainsi).

À propos du droit à la différence Memmi dénoncera ce qu’il appelle le retour du pendule; « Emporté par son élan; le pendule va en général bien au de là … L’affirmation de soi prend quelquefois des proportions mythiques; aux mythes destructeurs du passé, on oppose des contre-mythes tout aussi délirants. Le moindre ancêtre devient un héros de légende et une danse folklorique le sommet de l’art. Mais faut-il passer du refus de soi à la surenchère ? Se valoriser à l’excès parce qu’on a été dévalorisé à l’excès? ne risque-t-on pas de commettre les mêmes erreurs que les partisans racistes de la différence ? Ne risque-t-on pas de s’affirmer bientôt contre les autres ? » 1

Cette exigence critique, pourrait se retrouver dans bien d’autres domaines:

Tout en défendant l’existence d’Israël, il prend position face aux problèmes culturels qui en déchirent le tissu social à un moment où en diaspora, le mutisme est de rigueur. Ainsi dans un texte intitulé Justice et Nation il réagit vigoureusement à la fameuse interview donnée par Golda Meir au Monde où elle parlait des Orientaux sortis des grottes, utilisant leurs baignoires comme des potagers et leurs pyjamas comme des drapeaux, texte qu’il conclut ainsi : « Le respect des différentes ethnies, cette lutte contre la domination d’une ethnie par une autre, cela aussi s’appelle le socialisme. »

Dans le même texte, il aborde le problème palestinien. Il est important de rappeler qu’il s’agit d’un discours prononcé en Israël au Congrès Sioniste de Jérusalem en 1972 : « Certains Israéliens ont fini par penser qu’ils sont seuls à pouvoir décider, à croire que les choses finiront par se tasser avec le temps : c’est là un erreur grave. Parce que là encore, nous assistons à un réveil national. Si l’on admet que les

revendications nationales de notre époque sont tenaces comme je le crois et je le répète, alors il ne faut pas s’aveugler sur le sens de l’agitation des Palestiniens. Tôt ou tard, il faudra considérer la dimension nationale des Palestiniens. Remarques que viennent compléter un autre texte paru dans la revue israélienne Dispersion et Unité toujours en 1972: Il faut en somme, une patrie à chacune des deux parties: Israël pour les Juifs, un état palestinien pour les Palestinien, avec la Jordanie ou à coté c’est à examiner.

Cependant tout en étant partisan d’un dialogue et d’une coexistence judéo-arabe, et israélo-palestinienne ce qui lui vaut l’hostilité de nombre de juifs français et en particulier des instances communautaires juives il publie dans le recueil Juifs et Arabes, des textes qui malmènent rudement l’image de la coexistence judéo-arabe en terre d’Islam, symbole et prémisse d’une possible coexistence au Moyen Orient et qui la présente comme une image d’Épinal. Positions qui lui valent pour le moins l’incompréhension des partisans du dialogue qui ne comprennent pas qu’il publie ces textes à ce moment-là, donnant tant d’arguments aux adversaires irréductibles de tout dialogue israélo-palestinien.

De même que certains juifs tunisiens n’ont pas compris pourquoi il avait besoin de décrire justement la Hara et non les belles avenues de Tunis si propices à provoquer et à entretenir la nostalgie.

De même que certains lecteurs juifs français se sont demandés pourquoi il faisait un portrait aussi douloureux et aussi sévère de la condition juive, pourquoi il la mettait sous les feux de la rampe alors que justement tout semblait être pour le mieux dans la meilleure des France possibles et que l’habitude était de laver son linge en famille.

De même que certains dirigeants de pays arabes, de même que certains dirigeants israéliens, de même que certaines instances communautaires…

Tous ayant en commun cette certitude fortement gravée que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire et que qui les dit est un empêcheur de danser en rond, de penser en rond.

Les victimes n’aiment pas que l’on montre leurs cicatrices. Elles veulent bien que l’on dénonce les crimes de leur bourreau mais sans dire ce en quoi ils les ont le plus essentiellement, le plus durablement atteintes. Et ce que Memmi a montré ce sont aussi ces traces. Les anciennes victimes comme les peuples anciennement colonisés pensent avoir acquis leur statut de façon inamovible. Ni les uns ni les autres ne supportent qu’on le remette en question. Ils pensent qu’il les préserve magiquement de tout danger d’injustice ou en tous cas de tout jugement malencontreux.

Lorsqu’il s’aventure ce terrain, Memmi sait pourtant qu’il est dangereux de toucher aux rêves et aux mythes, à l’image que les peuples ont d’eux -même: Il faut être bien imprudent pour s’aventurer dans ces zones où s’entremêlent la peur et l’espoir, où les constructions apparentes de la raison s’appuyent sur des fondations qui plongent dans l’inconscient collectif et dans l’histoire…. La est la seule voie juste pourtant. la plus digne assurément; tout homme épris de vérité doit être un chasseur de mythes, quels que soient les dangers qu’il affronte. On peut certes se dire :quel peuple est digne de la vérité ? Quel peuple la supporte et si les gens ne la supportent pas, pourquoi m’obstinerai-je à leur en parler ? Mais est-ce bien là, respecter son peuple ?2

Peut-être est-ce l’analyse que Memmi fait de la dépendance qui est le centre de toutes les approches précédentes. Il élabore le concept de dépendance, en analysant les manifestations dans tous les domaines de la vie affective, politique, intellectuelle, en somme dans tous les domaines où Pascal, toujours, découvrait à l’œuvre le Divertissement. Car si dans le tableau de la dépendance et des dépendances, il en présente qui sont

facilement repérables comme la drogue, ou l’alcool, il en présente d’autres qui sont plus subtiles, plus difficilement perceptibles: il n’est pas facile de distinguer entre la dépendance au groupe, la dépendance aux institutions et la dépendance aux valeurs;

Être à contre-courant, comme Albert Memmi a su l’être c’est sans doute être

capable de prendre du recul, de mieux parer la dépendance aux valeurs des autres dépendances, et de défendre parfois contre le groupe, les valeurs essentielles de celui-ci.

Michel-Ange : Le péché originel

Michel -Ange : Le péché originel


  1. Albert Memmi, Le racisme (Paris) p. 53↩︎

  2. Israël, les Arabes et le Tiers Mondes p.189↩︎

← Article précédent · Article suivant → Retour au numéro 4