Les chaînes de télévision ne renonceront jamais aux variétés, surtout en ce moment, où elles s’approvisionnent sur tous les théâtres des événements du monde. Bien entendu, il n’est pas question de choisir les sujets mous, inopérants sur l’esprit du téléspectateur, inconséquents pour la progression de l’Audimat.
La Bosnie est un sujet de préoccupation pour les Français lorsqu’assis confortablement dans leur canapé, ils suivent les infos « spectacularisées » de TF1, les conquêtes éclair d’autres villages par les Serbes qui pratiquent l’épuration ethnique, sans répression aucune des instances internationales, tombées en léthargie. Le laisser-faire semble être tombé dans les moeurs.
La guerre dans l’ex-Yougoslavie doit-elle faire désormais sienne cette phrase célèbre : « Ah Dieu que la guerre est jolie » ?
On rit avec une tristesse impuissante à la mimique dérisoire du présentateur attitré des infos sur France 2. Nous nous demandons s’il saisit bien, quelquefois, ce qu’il lit sur son téléprompteur.
La profusion d’images a tendance à banaliser le conflit, toujours plus meurtrier, en démobilisant les personnalités, qui hier tentaient sincèrement de concilier les parties en présence. Il y aurait une réflexion à mener sur les informations qui nous sont diffusées. La règle du genre étant de nous transmettre suffisamment de « nouvelles » nourrissantes, redondantes, afin de donner à l’événement un goût de véracité.
Heureusement, Planète chaude sur France 2 présente un documentaire passionnant de Fritz Zeilinger, « Ne détruisez pas le rempart de l’Europe », qui retrace la fin de l’empire Austro-Hongrois. L’accent est mis sur les conséquences incalculables qu’entraînera la dislocation de ce grand empire. En deux parties, cette oeuvre est riche en faits historiques qu’il faut retenir pour comprendre la tragédie qui se joue à deux pas de chez nous.
L’actualité, ces derniers temps, rejoint sans cesse l’histoire. Il y avait eu par le passé le procès Barbie à Lyon, le tortionnaire de Jean Moulin, et de tant de victimes, souvent Juives. Les survivants étaient venus témoigner pour les nouvelles générations. Suivre les audiences du tribunal permettait aux hommes et aux femmes de comprendre l’histoire. Celle que l’on ne devrait plus jamais oublier.
Et voilà que sur TF1 un homme s’agite. Il se nomme Christian Didier, il n’a pas gagné 50 millions au loto, lui, mais une place un peu étrange au Panthéon des assassins de monstres. En effet, cet homme n’a rien trouvé de mieux à faire que de tuer René Bousquet le brillant ordonnateur de la rafle du Vel-d’Hiv effectuée à Paris les 16 et 17 juillet 1992.
Alors qu’il avait tout essayé pour se faire connaître des médias, en imposant sa présence aux césars et chez Sabatier, Christian Didier inventa ce stratagème, commettre un assassinat, puis convoquer la télé.
TF1 en fit ses choux gras jusqu’à l’indigestion, puisqu’elle diffusa, sans aucune gêne, l’ensemble de la confession du meurtrier. La chaîne ne se préoccupant guère, ni de la morale, ni de la légalité de passer ce document avant que la justice n’intervienne, Gérard Carreyrou pontifia à n’en plus finir, affirmant que TF1 n’accepterait jamais à des assassins d’enfants de passer en direct. En dehors du fait que ce batelier de l’information risque par ces propos de susciter des vocations, il semble pour sa part que d’autres forfaits pourraient trouver tribune… Mais avons-nous bien compris ses digressions philosophies ampoulées ?
En réalité, nous nous demandons si Didier, en retard de quinze métros, ne s’est pas pris pour Simon Wiesenthal, le chasseur de Nazis qui a voué sa vie à cette cause.
Les caméras installées par les journalistes dans la chambre d’hôtel de Christian Didier répondaient à ses ordres. L’image était dominée. Cela ne s’était jamais vu, les télé-esclaves-de-leur-sujet. Cela changeait du sujet dominé, réprimé, déshonoré comme dans les nombreux reality shows. À ce niveau, nous pourrions être en droit de nous inquiéter de l’extrême danger d’une telle émission qui glorifie le meurtrier, lui cherche des circonstances atténuantes.
Le passage, sans transition, entre l’actualité, le reality show et l’Histoire empêchent notre cerveau de se remettre des « intempéries médiatiques ». Nous nous perdons dans une obscurité dans laquelle toutes les idées et les faits auraient le même statut, inquiétant non ?
Fort à propos, Daniel Cordier, le secrétaire et biographe de Jean Moulin désapprouve l’assassin de René Bousquet qui a empêché la France de faire justice, en mettant en lumière au cours d’un procès impartial certains faits obscurs connus du seul accusé. Cordier est scandalisé de voir, après ce qu’il a vécu, ressurgir un antisémitisme sournois et choquant pour un homme de sa génération.
D’autres historiens sur Arte, dans « Transit », traitent de la pratique de l’histoire. L’émission est passionnante, les invités sont de choix : Bronislav Geremek, Georges Duby. Deux chercheurs de renom. Ils répondent aux questions de l’animateur ébloui, impressionné même. Quelques reportages sont présentés, apportant des commentaires, dont un sur le mouvement Hamas, la branche armée palestinienne de tendance intégriste religieuse. Une séquence décrit les affrontements entre Hamas et l’armée Israélienne. Le jugement de Georges Duby sur ces images sera déconcertant pour un historien de cette qualité. Sortant de sa réserve, il déclara en substance que l’occupation allemande était bien reposante à côté de l’occupation israélienne. Ces propos ne troublèrent personne ; ni le présentateur, ni Bronislav Geremek n’apportèrent une contradiction à cette sentence préremptoire. Comment pouvons-nous accorder une quelconque caution morale aux présentateurs de télé, qui laissent passer n’importe quoi lorsque cela provient d’une personnalité ?
Les historiens ne seront pas gratifiés par une attitude aussi légère. Ces amalgames, surtout de la part d’historiens, sont déroutants, voire déséquilibrants. Ils contribuent au dénigrement généralisé de l’histoire qui sert évidemment la cause politique de certains…
Et que devrait-on penser de l’exhibition à « Ex-Libris », consacré au thème de la mémoire de Pierre Touvier, cherchant par tous les moyens à réhabiliter son père Paul Touvier, l’un des bourreaux zélés de Lyon, lorsque tant d’hommes furent broyés cœur et âme par de tels assassins. Sur le même plateau, Annette Kahn, digne, écoutait des mots surréalistes. Son père avait été assassiné par cette milice lyonnaise impitoyable ; aujourd’hui, que venait-on lui dire à la télé : N’y pensez plus, réconcilions-nous, victimes et assassins. Un comble ! Annette Kahn ne parlait pas d’abstractions, elle, mais d’une dure réalité, celle d’un fichier retrouvé, qui avait aidé la police lors des grandes rafles. Comment donner un sens à ce face à face entre cette « littérature » à tendance négationniste et la réalité de l’histoire vécue ?
L’histoire est une science qui requiert rigueur et réflexion. C’est ce que réussit admirablement Marc Ferro sur Arte dans Histoire parallèle, en opposant, documents d’origine variée à l’appui, des thèses différentes. Ne faudrait-il pas s’inspirer d’une telle méthode pour mieux saisir l’essence même de l’histoire ?