Rolland Doukhan

Une émission de Radio: Au carrefour de trois anniversaires

Il est intéressant de remarquer combien la spécificité peut emprunter parfois des voies bizarres. Il y a 3 jours, le 8 mai, la France vient de célébrer la commémoration de sa victoire sur le nazisme, la fin d’une guerre horrible qu’on qualifie souvent à tort de « guerre de 39/40 ». Pour l’Algérie, par contre, cette date rappelle des évènements qui ont ensanglanté tout l’est constantinois, une répression qui a fait selon des estimations très divergentes, entre 8000 et 40000 victimes, la vérité se situant probablement plus près de 10000 que de 20000 morts. Pour Israël, ces journées de mai commémorent le vote de l’ONU, reconnaissant son existence en 1948, vote qui autorise Ben Gourion à proclamer solennellement la naissance de l’Etat juif, le 15 mai. Et je suis sûr qu’il existe de par le monde d’innombrables autres anniversaires, joyeux ou dramatiques, qui résonnent diversement dans la mémoire des peuples concernés. Pour ma part, je me suis surpris à constater que j’étais situé au carrefour de ces trois anniversaires que je viens de citer. Né en Algérie dont j’ai suivi la vie politique dès 1946, de culture et d’éducation juives, par ma naissance, mais aussi, de nationalité française par la grâce du décret Crémieux, et de culture française, par amour de sa langue, je me trouve comme on dit, interpellé par l’interférence de ces trois évènements. A l’évidence, si les trois manifestations commémorant ces évènements se passaient le même jour, à la même heure, je choisirais de me rendre à celle qui rappelle la victoire sur le nazisme. Il y a en nous des choix qui nous échappent, des chemins qui se croisent et qui finissent par former ce qu’on appelle notre route.

N’est-ce pas là une des formes de la culture ? N’y a-t-il pas, déjà, dans nos hésitations la graine, la présence d’une décision ?

La communauté, voilà un mot si utilisé qu’il en devient vide de sens. On croit trop souvent qu’il désigne un ensemble de personnes de même croyance, ou de même origine, ou de même conviction, ou de même couleur, que sais-je, moi, des gens qui se regroupent autour de n’importe quoi qui soit un même, un identique qui serait seul et unique. On oublie que ce mot désigne des gens, des êtres humains ayant heureusement plus d’une seule pulsion, avec des forces et des faiblesses, des choix aux priorités diverses, des contradictions, des libertés, on oublie que, bien heureusement, on n’a pas encore inventé, ni biologiquement, ni sociologiquement, ni culturellement, les clones.

Si je savais prier, je ne demanderais pas au Seigneur, quel qu’il soit, de me protéger des méchants, ni de me permettre de garder le bon chemin, ni de me garder du mal, toutes choses que je peux fort bien assumer, mais de me laisser mon humaine condition, c’est à dire mon droit imprescriptible à être unique. Parce qu’après tout, savoir qu’on est unique, c’est accepter que l’autre le soit aussi. Je crois très fortement que le syndrome des clones se retrouve à l’origine de tous les intégrismes.

Si tous ceux qui en ont le comportement étaient des clowns et non des clones, tout le monde en rirait. Malheureusement, ce n’est que rarement le cas, et l’univers que ces clones-là engendreraient serait un drôle de cirque.

Radio Shalom

11 mai 1993

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