Maimonide, fils et père de l’Histoire?

par Hubert HANNOUN

Professeur aux Universités de Bourgogne et de Provence

Maimonide, un penseur politique de son temps

Un penseur d’envergure est toujours, à la fois, le produit d’une époque et l’un des moteurs de son dépassement. Maimonide est de ces penseurs-là.

Il est homme de son temps. Médecin, il est le praticien d’une médecine non expérimentale - nous sommes encore loin de Claude Bernard - et ses conclusions ne font, actuellement sourire que ceux qui ne parviennent pas à vivre l’épaisseur des conquêtes qui, de 1138 à 1993, ont marqué le lent processus de la science humaine. Homme politique et philosophe, en Égypte, à partir de 1165, Maimonide est, essentiellement, un seigneur responsable de la communauté juive du pays, voire des communautés juives méditerranéennes. Il est seigneur en une société féodale et, encore, esclavagiste, avec ce qui nous apparaît actuellement comme - ses scandaleuses évidences et ses étonnants stéréotypes. C’est ainsi que l’on peut comprendre que le seigneur Maimonide ait été amené, dans le cadre de structures sociales infériorisant la femme, à lui refuser tout droit à cette culture de l’élite juive de ce temps qu’est l’étude du Talmud et de la Thora1.

De la même façon, les deux ouvrages essentiels de Maimonide en matière de philosophie et de droit sont, d’une part, le Michné Thora, sorte de résumé du Talmud au point de rédaction où il était parvenu au XIIᵉ siècle, et le More Ha Nevoukhim (Guide des Égarés) qui traite fondamentalement des principales questions philosophiques de ce temps. La coexistence de ces deux ouvrges ne peut être comprise si l’on ne les rattache pas au Maïmonide-seigneur comme leur auteur, un seigneur chez qui perce, parfois, un certain mépris du « vulgaire » jugé incapable de parvenir à l’appréhension des vérités philosophiques 2. Le Michné Thora est un recueil de préceptes indiquant le devoir-faire de tout un chacun de ce temps, un tout un chacun populaire désorienté par la complexité des textes talmudiques parvenus à un degré important de compilations parfois contradictoires les unes des autres. Ce recueil est destiné au « vulgaire » qui doit être éclairé sur ce qu’il doit faire sans pour autant être apte à en saisir le pourquoi 3. Par contre, le More Ha Nevoukhim, lui, est destiné à l’élite intellectuelle - qui souvent peut être assimilée à l’élite féodale - , qui, seule, peut parvenir aux hauteurs de la pensée philosophique. Cette oeuvre est élitiste comme elle ne pouvait pas ne pas l’être à cette époque, écrite par un philosophe-seigneur 4. Elle s’adresse à ceux - un petit nombre - qui, seuls, pourront en saisir le sens profond

Mépris relatif de la femme et du peuple sont là, entre autres tendances, deux caractéristiques de la société féodale méditerranéenne du XII° siècle auxquelles, quel qu’ait pu être, par ailleurs, son génie, Maïmonide n’a pas échappé.

Maïmonide, un penseur précurseur de la philosophie moderne de la connaissance

Si Maïmonide a reflété la société qui l’a porté, il lui a, en retour, apporté des lumières dont les reflets parviennent encore jusqu’à notre époque. Nous avons choisi la gnoséologie pour illustrer ce constat : la critique que Maïmonide fait de la connaissance humaine, de sa puissance comme de ses limites, n’est pas sans rappeler certaines des conclusions de l’épistémologie contemporaine jusque et y compris celles des théories dites de la complexité 5.

Un texte du More Ha Nevoukhim nous paraît particulièrement significatif à ce sujet. On peut y lire (Guide des Égarés - Trad. Munk - I.31 - p. 107-108) :

« Alexandre d’Aphrodise dit que les causes de désaccord au sujet de certaines choses sont au nombre de trois:

« 1/ Les prétentions ambitieuses et rivales qui empêchent l’homme de percevoir la vérité.

« 2/ La subtilité de la chose perceptible en elle-même, sa profondeur et la difficulté de la percevoir.

« 3/ L’ignorance de celui qui perçoit et son incapacité de saisir même ce qu’il est possible de saisir.

« Voilà ce que dit Alexandre d’Aphrodise.

« De nos temps, il y a une quatrième cause qu’il

« n’a pas mentionnée parce qu’elle n’existait pas chez

« eux ; c’est l’habitude et l’éducation, car il est

« dans la nature de l’homme d’aimer ce qui lui est familier et d’y être attiré. »

Importantes densité et profondeur de ce texte, s’il en est ! Maimonide y dénonce les principales causes d’erreur dans la recherche de la vérité et de discordes conséquentes entre les hommes.

La première de ces causes se situe au niveau des « prétentions ambitieuses et rivales » qui, plus que les raisons et plus que de raison, font les mobiles de l’adhésion à telle opinion ou à telle doctrine. Les données actuelles de la psychologie de la connaissance permettent d’apercevoir avec quelque certitude que cette adhésion est provoquée par un complexe psychique au sein duquel les facteurs relevant de la réflexion (logique des raisonnements, argumentation rationnelle, référence à l’expérience, etc. …) le disputent inévitablement aux mobiles d’origine affective (« envie » de croire, pulsions inconscientes, a priori affectifs, archétypes sociaux, intérêts personnels ou partisans, etc. …).

Sans pouvoir encore faire référence à un appareil psychologique ni sociologique inexistant à son époque, Maimonide a pourtant, ici, l’intuition des mécanismes de la connaissance que nous analysons de nos jours.

La seconde cause de l’erreur et de la difficulté à connaître se situe au niveau de l’objet même de la connaissance. Cet objet résiste, parfois, à notre appréhension non pas tant - ni seulement - en raison de notre incapacité à l’appréhender mais en raison de sa structure même qui s’avère non-complémentaire de nos propres structures mentales.

L’objet est un wagon dont l’écartement des essieux est de 1,4O m et que l’on veut faire rouler sur une voie (notre structure mentale) dont l’écartement des rails est de 1,6Om. La philosophie allemande parle, à ce sujet, d’un objet « grundlos », sans fondement, entendons, sans fondement objectif coïncidant avec notre logique.

Les théories contemporaines de la complexité n’avancent pas autre chose en affirmant que tout objet porte en lui même, à la fois, un ordre (correspondant à notre ordre logique) et, inévitablement, un désordre échappant à toute appréhension possible par nos structures mentales et formant, ainsi, le champ quasi infini des recherches de demain6.

Toute prétention à une connaissance totale du monde est bannie, à la fois, par Maïmonide et par l’épistémologie contemporaine.

La troisième cause de l’erreur, troisième obstacle à la découverte de la vérité, est, plus couramment, signalée : elle se situe au niveau de la faiblesse de l’esprit humain, de son incapacité à se coordonner. En langage moderne, nous dirons, confirmant toujours la thèse maïmonidienne, qu’un tel esprit n’est, bien sûr, pas apte à saisir l’insaisissable désordre de l’objet, mais, de plus, il n’en appréhende même pas l’ordre.

La quatrième cause d’erreur fait l’apport propre de Maïmonide. Cette cause se situe au niveau de « l’habitude et l’éducation ». Comment ne pas apercevoir, ici, la référence contemporaine à tous les conditionnements mentaux que l’accélération des modes de communication a accentués ?

Si, pour Maïmonide, celui qui est dans l’erreur, est la victime de « l’habitude et de l’éducation », nous dirons, en notre langage actuel, qu’il est celui qui ne sait éviter la prévention et la précipitation dénoncées par Descartes, celui qui est victime du « viol des foules », celui en qui le JE a disparu devant la pesanteur du NOUS.

En ce sens, par cette dénonciation de « l’habitude et de l’éducation », chez Maïmonide, dénonciation de toutes les causes extérieures à lui-même qui font que l’individu ne parvient pas à l’autonomie de son jugement - par cette dénonciation, donc, Maïmonide s’inscrit dans le droit fil de la structure essentielle de la pensée moderne considérée dans sa perspective délibérément individualiste. La revendication du JE PENSE cartésien, avec tout le solipsisme qu’elle suppose, est déjà là

Maïmonide, dans sa tentative de dépasser tout mode collectif de connaissance, se fait champion de la réflexion individuelle autonome. Signe de notre temps7, le cogito cartésien est en germe dans le More Ha Newoukhim.

Maïmonide, un penseur précurseur de la métaphysique contemporaine

La question où la gnoséologie parvient aux dimensions d’une métaphysique est celle des limites de la connaissance humaine. Pouvons-nous tout savoir ? Autrement dit, si, semble-t-il, il y a du connu, y a-t-il aussi de l’inconnu ? Y a-t-il de l’inconnaissable ?

Un passage du More Ha Newoukhim nous fait connaître la position de Maïmonide à ce sujet (Cf : Guide des Égares - Trad. Munk - II 23 - p. 183 et II 24 p. 194) :

Je te parlerai des doutes

graves qu’on peut opposer à celui qui croit que la science humaine peut rendre compte de l’ordre des mouvements de la sphère céleste, et que ce sont là des choses physiques qui arrivent par une loi nécessaire dont l’ordre et l’enchaînement sont clairs Dieu seul connaît la véritable nature du ciel, sa substance, sa forme ; mais, pour ce qui est au-dessous du ciel, il a donné à l’homme la faculté de le connaître, car c’est là son monde et la demeure où il a été placé et dont il forme lui-même une partie.

L’homme est donc à même de connaître le monde à échelle humaine, le monde « sublunaire » disait-on à l’époque maïmonidienne. Mais les réalités lointaines, celles qui se situent à un autre niveau que cette échelle humaine lui échappent. La connaissance, pour être possible, réclame la discrimination de différents niveaux de l’objet de connaissance, de celui qui s’avère proche du vécu humain immédiat jusqu’à celui qui ne relève que d’une pure conception de son esprit.

Comment ne pas, ici, souligner qu’en maints secteurs, cette structuration du monde en plusieurs niveaux différemment appréhensibles, chez Maïmonide, rappelle certaines problématiques de l’épistémologie contemporaine? La géométrie euclidienne, outil efficace de connaissance de notre espace humain, doit céder sa place aux géométries non-euclidiennes lorsqu’il s’agit de découvrir les structures des mondes macro-physique et (peut-être) micro-physique. Il semble bien que la conquête de l’infiniment grand ou de l’infiniment petit par la science contemporaine n’amène, certes, pas à poser l’existence d’un inconnaissable absolu, mais la nécessité d’un changement d’outil méthodologique de cette conquête.

Enfin, aspect non moins important de la modernité de la pensée maïmonidienne : son scepticisme de méthode quant à toute affirmation relevant d’une connaissance possible de l’absolu. Cet absolu, si régulièrement récusé par la pensée contemporaine,

Maïmonide le situe hors de toute possibilité de connaissance. Sans le nier, il le pose comme inconnaissable. Même lorsque cet absolu se porte sur l’existence de Dieu. C’est ainsi qu’il écrit (Guide des Égarés - Trad. Munk L III - 29 - p. 249) :

Et c’est la vérité car il nous est impossible d’avoir les éléments nécessaires pour raisonner sur le ciel qui est loin de nous et trop élevé par sa place et son rang ; et même la preuve générale qu’on peut en tirer en disant qu’il nous prouve l’existence de son moteur est une chose à la connaissance de laquelle les intelligences humaines ne sauraient arriver.

Humilité donc de Maïmonide devant toute prétention d’une connaissance absolue. La science contemporaine poursuit, dans le même sens, en jetant les mêmes bases d’une mise en doute de l’absolu lui-même. La rigueur rationnelle ne se retrouve-t-elle pas semblable de part et d’autre ?

NOTES


  1. On peut lire dans « Le livre de la connaissance » de Maïmonide (Quadrige/PUF-1961) : Troisième section - Chap. 1 - p. 167 : « Les femmes, les esclaves, les petits enfants sont quittes de l’étude de la Loi … » Idem - p. 172-173 : « XIII - Si une femme apprend la Loi, elle mérite une récompense divine, mais son mérite n’est pas aussi considérable que celui que s’acquiert l’homme … Les Sages ont déconseillé au père d’enseigner la Loi à sa fille parce que la plupart des femmes n’ont pas l’esprit apte à l’étude et que selon l’indigence de leur entendement, elles transforment les paroles de la Loi en vain bavardage. Apprendre la Loi à sa fille vaut autant que lui apprendre d’insipides sornettes. »↩︎

  2. Voir, à ce sujet, la classification des catégories humaines chez Maïmonide. Guide des Égarés - Trad. Munk Chap. III - 51 - p. 433-436.↩︎

  3. Maïmonide ne cache pas son rejet presque instinctif du peuple dans le passage suivant (Guide des Égarés - Trad. Munk - I 35 - p. 135-136) : « De même qu’il faut enseigner aux enfants et publier dans les masses que Dieu est Un et qu’il ne faut point adorer d’autres que lui, de même il faut qu’ils approuvent par tradition que Dieu n’est point un corps … Et cela doit suffire aux enfants et au vulgaire pour établir dans leur esprit qu’il existe un être parfait qui n’est point un corps. »↩︎

  4. Maïmonide le dit clairement dans son introduction au More Ha Nevoukhim (Trad. Munk - L. I - P. 25) : « je n’ai eu d’autre alternative, si je voulais trouver le moyen d’enseigner une vérité bien démontrée, que de choisir la manière qui convienne à un seul homme distingué et qui déplaise à dix mille ignorants et j’ai préféré pour cette seule personne sans faire attention au blâme de la grande multitude. » On sait, par ailleurs, que le commentateur de Maïmonide, Moïse Narboni (1300-1362) a considéré que celui-ci avait masqué en permanence sa pensée véritable au peuple afin de ne pas le perturber et de ne pas mettre en danger la paix sociale.↩︎

  5. Cf, à ce sujet : E. Morin - La méthode - T. 1 - Le Seuil - 1971 ; Introduction à la pensée complexe - ESF 1991 ; G. Nicolis & I. Prigogine : A la rencontre du complexe - PUF - 1992 ; Science et pratique de la complexité - Actes du colloque de Montpellier - Mai 1984 ; Les théories de la complexité - Colloque de Cerisy - Le Seuil - 1990.↩︎

  6. E. Morin écrit en ce sens (Colloque de Montpellier) : « La complexité surgit d’abord comme problème de l’irréductibilité du désordre ». (op. cit. p. 81).↩︎

  7. Un autre auteur juif contemporain de Maïmonide devait revendiquer lui aussi le droit à la pensée strictement individuelle. Il s’agit de Abul BARAKAT, mort à Bagdad en 1165, et qui écrit dans l’un de ses ouvrages (Kitab Al Muʿtabar) : « J’y ai mis ce que j’ai connu, établi par une réflexion personnelle, vérifié et parfait par la méditation ».↩︎

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