Après la comédie dramatique Passport, diffusée sur Canal+ le mois dernier, production internationale mettant en scène un Juif géorgien immigré malgré lui en Israël, et remarquablement interprété par Gérard Darmon, l’expression de l’identité juive dans la création cinématographique franchit des étapes dans le cinéma français « tous publics » avec le nouveau film d’Alexandre Arcady, Le Grand Pardon II.
Suite de la saga du Grand Pardon, tous les personnages se retrouvent dix ans plus tard sous un autre soleil, celui de Floride, pour de nouvelles aventures mafieuses d’une plus grande envergure. Le premier film se terminait par l’arrestation de Raymond Bettoun (Roger Hanin) pour l’assassinat, le jour du Grand Pardon, de son associé-rival et traître (Bernard Giraudeau). Après avoir payé sa dette à la société, Raymond Bettoun est accueilli comme un patriarche dans sa famille. Durant ces dix ans de prison en France, toute sa « tribu » s’est regroupée à Miami où elle s’est grandement enrichie. Son fils, lui (Richard Berri), a prospéré dans l’immobilier et dans la Banque… spécialisée dans le blanchiment d’argent. Il est sur le point de franchir un pas que le père Bettoun s’était toujours interdit : celui du marché de la drogue. Un polar écrit à l’américaine, et comme dans Le Parrain, dans l’efficacité de la violence de l’image.
Cependant, au-delà du scénario et de ses invraisemblances, ce second acte d’Arcady répond à l’évidence à un autre projet que celui de donner un n° II à un premier film à succès, projet dont le maître mot serait TÉMOIGNAGE. La famille Bettoun et les aventures parfois excessives de ses membres deviennent alors une large trame où s’écrit une autre histoire. Plus « morale » celle-là, puisque Raymond Bettoun, ancien « parrain » parisien du proxénétisme et du racket, va payer au-delà de sa dette à la société ; il va expier ses fautes. Tel un personnage de tragédie, Roger Hanin traverse magistralement le scénario pour récolter ce qu’il a semé. Il connaîtra les réelles douleurs d’un père qui n’a pas « assez donné » (comme il le dit lui-même) ou, dirait-on, qui a transmis à sa famille de fausses valeurs. Il va ainsi chercher à se « laver » et laver la génération perdue de ses péchés, y compris en se vengeant, lui sépharade, du méchant « Pasco », fils d’un nazi reconverti en Amérique du Sud, et chef de la filière internationale de la drogue. Arcady démontre ici une prise en charge du passé juif.
Dans cette autre facette du film, tout devient alors occasion de témoigner : Arcady dépeint avec tendresse et émotion les couleurs et croyances d’un petit groupe chaleureux de « Juifs d’Algérie » attachés à leurs traditions. Ici, tout est occasion d’évoquer : l’Algérie d’abord, celle d’avant Le Coup de Sirocco, celles des fêtes en compagnie de joueurs de luth et de chanteuses égrenant les chansons populaires d’Oran ou de Constantine ; le soleil, fût-il de Floride, la présence de comédiens tels que Roger Hanin, Gérard Darmon, Jean Benguigui, Amidou, assurent efficacement une authenticité que l’auteur a d’évidence cherché à fixer sur la pellicule, comme il a aimé le faire pour d’autres de ses films : Pour Sacha, ou le court-métrage réalisé dans la ville natale de Patrick Bruel. Évocation aussi des rites de leur tradition juive : depuis la très longue cérémonie de Bar-Mitzva à Miami (en rite sépharade, s’il vous plaît) jusqu’au dîner familial de Shabbat et à la veillée mortuaire, tout y est. Au-delà de la fidélité du témoignage, l’auteur a-t-il voulu s’affranchir des reproches de la communauté juive religieuse, quant à la représentation publique des fêtes juives mêlées à l’infamie et au banditisme ? Ces scènes illustrent au moins que la reproduction stérile de rites dénués des valeurs fondatrices ne peut, malgré leur aspect chaleureux, participer à une transmission de qualité. Il est touchant et pitoyable, en effet, ce grand-père qui ne peut transmettre à son cher petit-fils (déjà inscrit, lui, dans un autre avenir) que des rites dénués de l’éthique du judaïsme et de lointains souvenirs qui, s’ils ont la douceur du « lait et du miel », n’ont plus de sens que pour ceux qui les ont vécus. Il n’y a pas lieu d’ouvrir à nouveau cette polémique, ni celle de savoir s’il existe ou non un cinéma spécifiquement juif, mais ce point mérite d’être relevé puisque Arcady plaide dans son film pour une mémoire vivante.
Son film a le grand mérite de souligner au moins une chose : l’expression juive dans le cinéma français grand public a franchi d’importantes étapes. Comme dans le cinéma américain (celui de Woody Allen, entre autres), il affirme publiquement une identité juive sans culpabilité, sans la peur viscérale du regard des autres ; en se détachant ainsi, il se montre prêt à affronter simplement une réalité sociale qui a gagné sa place au soleil des médias. On peut alors espérer y voir la maturité d’un public juif (et non juif) servie par le talent et le courage d’artistes de conviction.