ARGUMENT
Trois candidats à la conversion se présentent devant le Bébeth-Dine du Consistoire, en 1992, arguant de leur conduite à l’époque biblique… Il s’agit de Tsiporah (femme de Moïse), de Jéthro (beau-père de Moïse, prêtre de Madiane), et de… Ruth.
Le décor : très simplifié, puisque devant être mis en place durant l’office : une table de 1,20 m pour les 3 rabbins ; une table de 0,60 m pour le/la candidat(e) ; une énorme pile de dossiers sur la table des rabbins ; un panneau sur lequel est inscrit : « Bebeth-dine spécial Pourim ».
1ère Candidate : TSIPORAH
Le Av Bebeth-Dine : « Madame, veuillez expliquer à mes collègues et à moi-même les raisons de votre volonté de conversion au judaïsme ! »
Tsiporah : « Je m’appelle Tsiporah, femme de Moshé Rabénou. Nous nous sommes connus au bord d’un puits, au pays de Midiane. Il est tombé amoureux et a demandé ma main à mon père, Jéthro, prêtre de cet endroit. Nous nous sommes mariés et avons deux enfants, Guershom et Eliézer. Mon mari ayant été appelé à de hautes fonctions et devant faire sortir 600 000 Hébreux d’Égypte, j’ai pensé normal de me rapprocher de sa religion pour participer à la vie de son peuple. J’ajoute que, dans la précipitation, mon mari n’ayant pas eu le temps de circoncire notre fils, Eliézer, c’est moi qui me suis saisie d’une pierre et l’ai circoncis. »
1er rabbin : « Ainsi, vous venez nous trouver, nous rabbins du grand Bebeth-dine de Paris, dont la réputation s’étend jusqu’aux extrémités de la terre, et peut-être au-delà, pour nous faire savoir que vous voulez devenir juive alors que vous avez contrevenu aux règles les plus élémentaires du judaïsme : vous avez séduit votre mari au bord d’un puits, comme une vile prostituée. Vous avez eu deux enfants, sachant que, selon la Halakha, ils ne pourraient être considérés comme Juifs, étant nés de mère non-juive et, qui plus est, païenne. Vous avez usurpé les fonctions de Mohel. Enfin, vous avez mis la vie de votre fils en danger en le circoncisant sans aucune précaution médicale, avec une pierre ramassée sur le chemin ! »
2ème rabbin : « Madame Rabénou, pouvez-vous nous dire si, dans le désert, vous avez bien respecté toutes les règles de la kashrouth ? Aviez-vous 2 vaisselles ? Avez-vous un certificat de votre boucher glatt kosher ? Portez-vous une perruque ? »
Tsiporah : « Je ne suis pas sûre d’avoir appliqué à la lettre toutes ces règles dont, certaines, je crois savoir, n’existaient pas encore. »
Le A.B.D. : « Voyez-vous, Madame Rabénou, il ne suffit pas de vouloir émouvoir le Bébeth-Dine par de belles déclarations et de soi-disant pures intentions. Ce que nous voulons ici, ce sont des faits concrets ! En ce qui vous concerne, force nous est de constater que, bien que mariée à un homme qui a rendu quelques petits services à notre communauté, vous êtes issue d’un milieu où vous avez, hélas, conservé les tristes habitudes : vous avez séduit un jeune Juif innocent ; vous lui avez fait deux enfants ; vous vous êtes permis d’en circoncire un ; vous ne respectez pas les lois les plus fondamentales du judaïsme. Je suis désolé d’être obligé de vous refuser. (À la cantonade) Au suivant ! »
2ème Candidat : JÉTHRO
Le A.B.D. : « Monsieur, veuillez nous dire votre nom, votre profession, votre âge, les raisons de votre demande de conversion. »
Jéthro (noble vieillard, majestueux) : « Je m’appelle Jéthro, mais on m’appelle également Réou’el, Yéter, Hovav, Héver, Kéni, Pouti’el. J’étais prêtre de Madiane, profession que j’ai abandonnée depuis ma découverte du Dieu Un, celui-là même qui a délivré le peuple de mon gendre Moshé Rabénou des griffes du Pharaon. Le nombre des années de ma vie se perd dans ma mémoire. Je veux me convertir par amour de ce Dieu-Sauveur et pour le peuple qu’il a conduit hors d’Égypte. »
1er rabbin : « Qu’est-ce que cette histoire de porter 7 noms différents ? Est-ce pour embrouiller le Bebeth-Dine ? Par ailleurs, faire confiance à un homme qui a servi des divinités étrangères durant toute sa vie ? J’ai aussi entendu dire que vous vous êtes permis de donner des conseils à votre gendre sur la conduite du peuple. À quel titre ? De quel droit ? De plus, que faut-il penser d’un homme qui court au secours de la victoire. Où étiez-vous donc lorsqu’Israël souffrait en Égypte ? »
Jéthro : « C’est vrai, j’étais un pêcheur. Mais, j’ai compris où était la vérité. Les rabbins ont même décidé de donner mon nom à une parasha de la Torah, quelle parasha ! Celle qui contient les Dix Commandements. N’est-ce pas suffisant pour que vous m’acceptiez aujourd’hui ? »
2ème rabbin : « Taratata ! Les rabbins qui ont décidé cela devaient être de ces faux rabbins libéraux. Nous reconnaissons bien là leur sentimentalisme et leur universalisme à l’eau-de-rose. Nous, nous sommes de vrais rabbins, des Juifs authentiques qui ne nous payons pas de mots ! Non, Monsieur Jéthro, j’ai trop écouté votre discours. Allez raconter vos salades à d’autres qu’à nous. »
Jéthro : « Laissez-moi ajouter encore un mot. Lorsque mon gendre, Moshé, a quitté ma fille et ses deux fils, c’est moi qui les lui ai ramenés, évitant ainsi de détruire une famille. »
Le A.B.D. : « Bel argument en vérité que d’avoir évité que l’un des nôtres se sépare de sa femme non-juive ! Vous voudriez qu’on vous félicite pour cet exploit, alors qu’Ezra a justement demandé aux Juifs qui avaient épousé des non-juives de s’en séparer ! Non, Monsieur Jéthro, votre cas est indéfendable. Je vais d’ailleurs soumettre au prochain Bébéte-Dine de retirer votre nom de cette importante parasha. C’est de l’usurpation ! Je proposerai qu’on appelle cette parasha, non pas Yitroh, mais Schneerson. Vous pouvez disposer ! Au suivant ! »
3ème Candidate : RUTH
Le A.B.D. : « Madame, de nombreuses lettres de recommandation nous sont parvenues pour appuyer votre candidature. Sachez que ce n’est pas le nombre des interventions qui compte pour déterminer notre jugement, mais vos motivations profondes. Veuillez nous dire qui vous êtes et pourquoi vous désirez vous convertir. »
Ruth : « Je suis Ruth la Moabite, veuve de Kilione le Judéen, de Beth-Lékhem. J’ai épousé en secondes noces Boaz, parent éloigné de mon premier mari. Je suis l’arrière-grand-mère du roi David. J’ai sincèrement désiré être juive, au point que lorsque ma belle-mère, Naomie, m’a engagée à la quitter après la mort de mon premier mari, je lui ai dit : “Ne cherche pas à ce que je t’abandonne, car là où tu iras j’irai, là où tu demeureras je demeurerai ; ton peuple est mon peuple, ton Dieu est mon Dieu ; là où tu mourras, je veux mourir et y être enterrée… seule la mort me séparera de toi”. »
1er Rabbin : « Quelle belle tirade ! On dirait du Corneille. Votre romantisme fait plaisir à entendre. Sachez, ma petite dame, que ce n’est pas avec de beaux sentiments qu’on fait du judaïsme. “Ton peuple est mon peuple” ! De quelle autorité le décidez-vous ? Qui vous a mis dans la tête qu’on pouvait changer de peuple comme on change de chemise ? Moabite vous étiez, Moabite vous resterez ! On ne peut pas devenir juif d’un coup de baguette magique. “Ton Dieu est mon Dieu” ! Et quoi encore ? De quel droit comparez-vous vos divinités à notre Dieu ? “Là où tu mourras, je veux mourir et y être enterrée” ! Sachez, Madame la Moabite, qu’il existe des carrés juifs dans les cimetières. On n’y enterrera certainement pas une Moabite, fût-elle convertie ! »
2ème Rabbin : « Vous vous dites l’arrière-grand-mère du roi David. Quelle importance ? La Bible ne vous mentionne même pas ; lisez vous-même : (il lui tend un Tanakh) “Salmone a engendré Boaz ; Boaz a engendré Oved ; Oved a engendré Jessé, et Jessé a engendré David”. Où voyez-vous apparaître votre nom ? »
Ruth : « Mais je croyais que la filiation était selon la mère ? »
1er Rabbin : « Pas quand ça ne nous arrange pas ! Il ferait beau voir que le roi David, et donc le Messie, descendent d’une femme, et de surcroît étrangère ! Tenez, la seule qualité juive que je vous reconnaisse, c’est la Houtzpa ! »
Ruth : « La quoi ? »
1er Rabbin : « La Houtzpa ; si vous préférez, le toupet ! Il en faut pas mal pour vous présenter devant notre Bébéte-Dine avec de belles paroles et aucune attestation. »
Ruth : « Quelles attestations ? »
2ème Rabbin : « Mais, tout simplement celles qui garantissent votre engagement juif : attestation du boucher kasher Bébéte-Dine de votre quartier attestant que vous ne donnez pas cette viande glatt kosher à votre chat tandis que vous mangeriez de la viande taref ; attestation de votre employeur selon laquelle vous ne travaillez ni le shabbath ni les jours de fêtes juives ; attestation du Proviseur du lycée de vos enfants selon laquelle ceux-ci ne fréquentent pas son établissement le shabbath et les jours de fêtes ; attestation de votre concierge selon laquelle vous attendez le shabbath que quelqu’un appuie sur le bouton électrique pour ouvrir la porte et entrer à votre tour ; attestation de votre électricien selon laquelle vous avez fait installer des programmateurs pour votre lumière et vos appareils ; également pour établir que vous retirez bien votre ampoule électrique du réfrigérateur avant shabbath pour ne pas l’allumer malencontreusement. Il existe encore des dizaines d’attestations seules capables de nous assurer de votre honnêteté vis-à-vis du Bébéte-Dine. Comment voulez-vous, sinon, que nous accordions quelque attention à votre candidature ? »
Ruth : « Mais, ne m’a-t-on pas toujours citée comme le modèle de la convertie ? »
Le A.B.D. : « Il suffit, Madame ! Votre insolence n’a d’égale que votre hypocrisie. J’imagine que les rabbins qui vous ont convertie étaient de ces mécréants de Libéraux ! Dieu merci, nous sommes plus prudents qu’eux. Jamais nous n’accepterons au sein de la famille d’Israël quelqu’un qui, comme vous, essaye de nous émouvoir par des déclarations d’intention dont nous n’avons aucun moyen de vérifier la franchise ! Vous pouvez disposer ! Au suivant ! »
Une voix « off »
« Ce jour-là, le Bébête-Dine de Paris, la grande capitale, flanquée de ses satellites de Sarcelles et Créteil, décida que ni Tsiporah, ni Jéthro, ni Ruth ne pouvaient être considérés comme juifs, faute de preuves. Il décida aussi d’instituer un livret à points de pratiques juives. Des carrés figuraient les principales mitsvoth. Des tampons y seraient apposés par le Bébête-Dine de Paris. 613 carrés. Celui dont au moins 400 carrés ne seraient pas tamponnés serait rayé des effectifs de la communauté. Un contrôle annuel serait effectué par une Commission spéciale.
Le Bébête-Dine eut conscience, ce jour-là, d’avoir accompli un grand progrès dans l’évaluation de la sincérité des candidats à la conversion et du degré de judéité des Juifs de naissance. Il avait compris que le judaïsme était quelque chose de trop important pour le confier à des penseurs, des poètes, des prophètes, des idéalistes, en un mot des hommes et des femmes mus uniquement par leur cœur et par leur intelligence… »
* Cette saynète a été interprétée à la synagogue le soir de Pourim par : Pauline BEBE (1er rabbin), Fernand SLAMA (2ème rabbin), Daniel FARHI (3ème rabbin), Julie OHANA (Tsiporah), M. RELKINE (Jéthro), Monique CHICHA (Ruth), Philippe de SAINT-CHERON (la voix off).
NDLR : Toute ressemblance avec un personnage, une institution ou des situations réels n’est absolument pas fortuite, hélas.