Lorsque l’on regarde l’Europe d’aujourd’hui, on ne peut qu’être saisi par une série de contrastes : géographiques, culturels et politiques.

D’un côté, l’Europe occidentale prête à entrer dans le XXIème siècle sur le plan de l’économie et de la technologie, de l’autre l’Europe orientale de l’ex-bloc soviétique, dont certains pays comme l’Albanie semblent encore au sortir du Moyen-Age.

D’un côté, des pays qui cherchent à développer leur coopération par toutes sortes d’accords et d’abandons limités de souveraineté; de l’autre, des peuples qui pour affirmer la leur se font la guerre en se massacrant comme dans l’ex-Yougoslavie.

Cependant un regard plus aigu sur notre Europe Occidentale suffirait à nous rendre inquiets sur notre sort en tant que Juifs et qu’Européens. Nous avons l’impression que dans nos pays également, nous ne sommes pas toujours sortis du Moyen-Age sur le plan humain, sur le plan des fantasmes et des préjugés, et nous voyons devant nous, ou à côté de nous, l’Histoire européenne une fois de plus bégayer, hésiter sur la direction à prendre.

Où en sommes nous ? Un extrait récent de La Stampa de Turin, repris par Le Monde pose bien l’alternative:

« Aujourd’hui que se propage le racisme, le provincialisme, l’antisémitisme, la xénophobie, l’anti-européisme, l’idée de l’Europe devrait avant tout être éthique et dans un certain sens prophylactique. Ou Sarajevo ou Maastricht. le choix dernier, le choix vrai et sain, si l’on regarde les choses en profondeur, est là ».

Pour un Juif, réfléchir sur la question des Juifs et de l’Europe, c’est immédiatement entrer dans un domaine où l’ambivalence est reine, car il sait que l’Europe est comme la langue d’Esope, capable des meilleures choses comme des pires; et nous Juifs nous avons souvent fait l’expérience de ces dernières.

Simon Dubnov écrivait il y cent ans que « les Juifs, bien que n’ayant pas de territoire à eux, en Europe, en sont peut-être les plus anciens habitants ». En effet depuis l’époque romaine nous sommes en Europe, et nous avons participé à son histoire en ce qu’elle a de plus positif : sa culture, son universalisme, sa science. Nous lui devons notre émancipation. Mais nous avons aussi subi le pire de ce qu’elle a produit : les exclusions, les expulsions, les pogroms, et enfin le génocide de la Shoah.

Depuis l’âge d’or espagnol et Maïmonide, en passant par l’humanisme de Montaigne (fils d’une mère Marrane), jusqu’à la naissance de la social-démocratie, les Juifs ont accompagné l’Europe dans son accession à la modernité. Mais nous ne pouvons oublier la négation de nos droits les plus élémentaires pendant des centaines d’années en tous les lieux de l’Europe, négation si souvent accompagnée d’oppressions diverses et de massacres. Car on ne peut vivre, l’Europe ne peut vivre, dans l’oubli, qui est source de toutes les répétitions, de toutes les négations. Rappelons nous qu’encore aujourd’hui, après quatre-vingt ans, la Turquie nie le génocide commis contre les Arméniens. Dans ce pays, qui souhaite entrer dans la Communauté Européenne, l’oppression des minorités continue : il est encore pratiquement interdit d’y parler publiquement la langue kurde.

Il faut donc se souvenir du passé, sous peine de voir renaître ses aspects les plus tragiques. Et l’on ne peut qu’être inquiet de la poussée de violence due à l’extrême droite en Europe: en France, le Front National et d’autres groupes moins connus tous nostalgiques de Vichy et de la Collaboration, la multiplication d’inscriptions antisémites et de violations de cimetières juifs, comme d’incidents divers contre les immigrés. En Belgique la naissance du Vlamsche Block et autour ou à côté de lui, de groupes de nostalgiques du nazisme. En Italie l’apparition de phénomènes dangereux, qu’ils aient directement un aspect antisémites et fascistes ou qu’ils mettent, plus globalement, en danger la démocratie, comme la naissance de la Ligue Lombarde signe de repli sur soi du Nord riche face au Sud pauvre.

Cependant ce qu’il y a de plus inquiétant c’est le renouveau de la violence xénophobe et antisémite en Allemagne. La réunification allemande faite dans la hâte, a mis à jour d’anciens démons dans l’ex-RDA où pendant 40 ans « l’antifascisme » communiste s’est surtout manifesté par un embrigadement et une organisation totalitaire de la population et n’y a pas permis un examen lucide des responsabilités allemandes dans les horreurs du nazisme. La défaite de celui-ci, n’y pas été suivie par un travail de reflexion et d’éducation, le régime communiste considérant qu’il n’avait aucun lien de responsabilité avec le passé.

Cette réunification à la hâte, a engendré frustration et chômage, porteurs de violence et de dangers.

Depuis les événements de Rostock, les attaques de foyers de demandeurs d’asile sont presque quotidiennes, mais la violence est montée d’un degré avec les assassinats racistes. La violence s’étend à l’Ouest qui semblait protégé par son niveau de vie. Le gouvernement et la police restés jusque là passifs commencent à sérieusement s’inquiéter, essentiellement hélas, du dommage fait à l’image de l’Allemagne. Cette volonté enfin marquée de protéger la démocratie s’est déjà traduite par l’arrestation d’un certain nombre d’auteurs d’actes racistes et l’interdiction de groupements néo-nazis. Il faut ici mentionner le courage et la hauteur de vue du Président allemand Weiszäcker, qui n’a cessé de rappeler les Allemands à leurs responsabilités particulières à cause du nazisme et de ses crimes.

La liste des violences actuelles en Europe est longue : des groupes de Skinheads en Pologne, des appels antisémites du leader d’un grand parti politique de Hongrie, des listes de pseudo-ascendance juive concernant des hommes politiques en Tchecoslovaquie, et jusqu’à l’apparition toute récente d’un groupe néo-nazi à Tirana, capitale de l’Albanie.

On peut légitimement craindre que la récession et la crise économique en Europe, ne marque la crise de notre Europe et ne finisse par menacer la démocratie.

Il est difficile de refuser toute légitimité à des aspirations nationales, mais nous devons nous souvenir qu’en tant que Juifs notre situation a toujours été précaire ou invivable dans les régimes politiques au nationalisme exacerbé, source de paranoïa collective toujours prête à chercher un bouc émissaire pour tous les manques d’une société : et nous avons souvent été ce bouc émissaire.

Par contre, malgré un aspect d’évidence, il est bon de rappeler que nous avons toujours été à l’aise dans les Etats et sociétés ouverts aux autres. Comme l’indique notre nom biblique ancien pour le mot « hébreu », Ivri, le passeur : nous avons de tous temps été des passeurs, des intermédiaires entre les cultures. Et là où celles-ci se referment sur elles mêmes, nous sommes menacés. Là où les nationalismes renaissent et deviennent arrogants, la tolérance à l’Autre, au différent, disparaît. La laïcité, quand elle n’est pas rigide, nous protège, comme elle protège la liberté de tous, de toutes les minorités culturelles. Rappelons nous que là où il y a plus de démocratie, plus de partage, il y a moins de frustration, plus de vérité, moins de danger. Il ne s’agit pas pour nous Juifs, de prendre seulement parti pour l’Europe, mais de poser avec insistance la question de ce que sera cette Europe.

Nous devons donc fortement exiger que ceux qui mettent en danger la vérité, les faussaires et les propagandistes de la haine, comme ceux qui mettent en danger la démocratie soient punis par la loi, car les démocraties doivent se défendre.

En tant que Juifs nous devons être non seulement attentifs à la situation des autres, aux droits des minorités mais aussi solidaires de leur lutte pour défendre ces droits, car la xénophobie aujourd’hui, si elle ne commence pas toujours contre le Juif finit toujours par lui.

Et si nous sommes pour une Europe unie, c’est pour une Europe où peuvent librement coexister des cultures, des langues, des peuples différents, et non pour une Europe où l’hégémonie d’une ou de deux nation-états réglerait le sort de tous.

Pour terminer je citerai une phrase du linguiste Claude Hagège (Le Monde du 1/12/92) :

« L’universel est en première approche, aux antipodes du particulier, mais à un niveau plus profond, l’universel passe par le particulier. Il est une collection méditée et ressaisie de particularités. L’universalité peut être oppressive quand elle prétend imposer de l’extérieur une culture. Lorsqu’elle est le plus petit commun multiple qui se dégage d’une série de singularités, elle est sur la voie de rallier un véritable consensus. »

(Décembre 1992)

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