Ce congrès est consacré aux problèmes de Juifs parmi les Nations.

Cela provient de la définition de la nation juive, comme une nation tout à fait unique. Et je crois en l’unicité de la nation juive, pour la simple raison que je crois que chaque nation dans le monde est unique. Chaque nation dans le monde est tellement unique que nous ne pouvons même pas trouver une seule définition pour toutes les nations. Il en est du mot nation comme du mot peuple. Il n’y a pas une seule définition qui puisse recouvrir ou définir une nation comme la nation suisse, ou la nation galloise, ou zouloue, ou esquimau. Il n’a pas une définition unique qui vaille pour les Juifs et pour les Tziganes. Chacun de nous est unique, et les Juifs le sont aussi. Une des caractéristiques de notre nation c’est d’avoir été influencée par d’autres nations ; plus que d’autres quelques fois.. De nombreuses nations se referment sur elles-mêmes comme par exemple les Gitans.

La nation juive a été depuis ses débuts ouverte aux influences : influence cananéenne, égyptienne, mésopotamienne, hellénistique, chrétienne, musulmane, européenne, et de nos jours à l’influence américaine.

Et il est possible que le fait d’avoir été ouverte aux autres nations, toujours, même aux temps bibliques, même aux temps talmudiques, soit la cause de ce qu’elle est une des cultures qui ont le plus d’influence dans le monde depuis l’empire romain.

Le judaïsme n’est pas une religion, c’est une culture.

Notre nation a développé des cultures en beaucoup de langues, dans beaucoup de pays, en interaction avec d’autres cultures. Le judaïsme n’est pas une religion. Le judaïsme est une culture dans laquelle la religion a joué un rôle important pendant plusieurs siècles, lorsque la religion jouait un rôle important dans les cultures de toutes les nations. Mais notre culture accumule les acquis, notre culture croît d’une génération à l’autre. Et la sagesse des Juifs est de se savoir une culture et non une religion, car la religion de nos jours n’est pas le pouvoir prédominant dans notre vie. Dans le célèbre dialogue entre Begin et Bashevis-Singer, Begin a essayé de lui expliquer, d’une façon pas très intelligente, que nous Israéliens ne connaissons pas le yiddish, que nous ne l’utilisons pas, car avec le yiddish on ne peut pas avoir une armée, on ne peut pas entraîner une armée. Bashevis-Singer lui a répondu : “le yiddish n’a pas besoin d’une armée.” La vrai question étant : l’armée a-t-elle besoin du yiddish ? L’armée connaît-elle la culture qui a été développée en yiddish, en ladino, en français, en russe, en anglais, et principalement dans les cent dernières années, renouvelée en hébreu ?

Une délégation des Associations juives laïques à la manifestation du 1er mai 1997

Au XXème siècle nous avons découvert le pluralisme du judaïsme à toutes les époques.

Notre armée, notre jeunesse peuvent-elles vivre sans cette culture accumulée ? Je crois que non. Et je crois que la plus grande erreur de l’éducation juive c’est l’abandon de si nombreux pans de notre culture, le sentiment qu’il suffit de se trouver dans une seule partie de cette culture, de s’enfermer dans la seule culture hébraïque, dans la seule culture yiddish, dans la seule culture française. La culture juive est basée sur l’interaction avec d’autres nations, d’autres cultures, d’autres langues. Il y a beaucoup de langues juives, mais il y a aussi beaucoup de créations de la culture juive dans les langues des autres nations. C’est pourquoi le lien entre la nation juive et les autres nations a tant de facettes, et c’est pourquoi nous ne pouvons ignorer aucune d’entr’elles.

Trop de Juifs pensent au judaïsme uniquement en termes de passé ; mais nous ne pouvons comprendre notre passé sans connaître la culture présente des Juifs, parce qu’au XXème siècle toutes les notions concernant de ce passé ont changé. Au XXème siècle nous avons découvert le pluralisme du judaïsme à toutes les époques. Et pour être un Juif, un Juif cultivé, aujourd’hui, il est nécessaire de connaître la culture du XXème siècle, et la façon dont la culture juive du XXème siècle se regardait elle-même dans un miroir. Chaque génération change le passé.

Elle ne peut regarder le passé qu’avec les yeux du présent, car ce sont les seuls dont elle dispose, car c’est la seule éducation, la seule vue dont elle dispose.

Si, quelque visiteur du passé, du siècle dernier ou d’il y a mille ans, venait nous rendre visite, il ne se reconnaîtrait pas. Il ne saurait pas qui il est, s’il se regarde. Et cela est positif, c’est le changement de l’histoire. Une histoire talmudique raconte au sujet de Moïse, qu’un jour étant fatigué du paradis, il descendit sur terre, et alla assister à une conférence de Rabbi Akiva. Il s’assit, dit l’histoire, dans le rang. Et il écouta Rabbi Akiva, et s’aperçut qu’il ne comprenait pas un mot. Il regarda autour de lui. Un des élèves, assis à côté de lui, demanda à Rabbi Akiva : “Qu’est-ce que vous entendez par là ? Pourquoi pensez-vous que vous avez raison ?” Alors Rabbi Akiva lui répondit : “Cela a été dit par Moïse.” Et Moïse qui ne comprenait rien se leva et sortit.

Le présent est la lumière qui nous permet de voir le passé. Et le présent nous est inconnu.

Je dis cela car nous vivons dans une controverse, dans ce que Pierre Vidal-Naquet appelle “le conflit des interprétations”. Le conflit d’interprétation qui commença principalement à la fin de l’époque du Second Temple se continue de nos jours. Le conflit d’interprétation de toutes nos sources : de la Bible et de toutes les autres sources. Ce conflit d’interprétation est celui des factions se réclamant du judaïsme. La controverse est la cause de notre unité. La controverse nous fait uns. La controverse n’est pas mauvaise, elle est bonne.

Beaucoup de Juifs orthodoxes, ont commencé à développer un racisme juif.

Cette vue que je viens de proposer, à savoir que la culture juive est interaction avec les autres cultures, cette vue est étrangère à la grande majorité des Juifs orthodoxes.

Ils sont contre les laïques car ils sont contre une interaction avec d’autres nations, d’autres cultures. Particulièrement en Israël, et dans la dernière génération, beaucoup de Juifs orthodoxes, ont commencé à développer un racisme juif ; un sentiment de supériorité par rapport aux autres nations. A savoir que chacun à des droits, mais nous avons plus de droits que les autres. Cela n’est pas seulement anti-éthique ; pour moi c’est aussi anti-juif. C’est exactement cela qui nous oppose à ceux qui ne veulent pas reconnaître les droits des Palestiniens, par exemple, parce qu’ils sont d’une nation différente de la nôtre. Je crois que cette orthodoxie ignore le fait que depuis le prophète Amos nous ne sommes plus un peuple élu. Nous sommes un peuple qui choisit mais non un peuple choisi. Nous sommes un peuple obligé de choisir une position à l’intérieur de toutes nos controverses, mais nous ne sommes plus un peuple choisi, comme l’a dit Amos.

L’orthodoxie juive ignore le fait que depuis le prophète Amos nous ne sommes plus un peuple élu.

Car Amos parlant au nom de Dieu, a dit : “Vous Juifs vous êtes pour moi comme les fils d’Éthiopie”. Toutes les nations sont les mêmes, la question est “comment vous vous comportez.”, et non “qui vous êtes.” Et quelques fois, comme vous le savez, spécialement quand nous avons un mauvais gouvernement, nous nous comportons, de façon très mauvaise. Chez nous, en Israël, seule une moitié de la population appuie le gouvernement actuel. C’est un gouvernement qui a arrêté le processus de paix, comme conséquence du fanatisme religieux juif qui a tué notre Premier Ministre, et du fanatisme religieux arabe qui a tué dans le centre de Tel-Aviv et de Jérusalem juste avant les élections. Le résultat est que nous avons un gouvernement qui essaie de stopper, de renverser le processus de reconnaissance du droit de toutes les nations à l’autodétermination, du droit de toutes les nations à s’auto-définir et à définir leur propre État.

C’est un crime et nous faisons partie de ceux qui peuvent être condamnés pour ce crime, car l’effort militant d’éducation des Juifs orthodoxes dans le monde a convaincu une grande partie de la population juive en Israël qu’elle a un droit que l’autre nation, les Palestiniens, n’a pas. Tous les partis orthodoxes en Israël, excepté un petit parti orthodoxe partisan de la paix, nous désignent nous, les laïques et les autres citoyens cultivés, de façon agressive. Le public juif croit que les Juifs sont supérieurs, et qu’ils sont toujours persécutés, que la seule relation entre les Juifs et les autres nations concerne l’antisémitisme ou l’holocauste, que nous n’avons pas d’interaction avec d’autres nations, car notre culture est meilleure que celle de tout autre personne.

Dans la seconde moitié du XXème siècle un grand changement s’est opéré dans la vie de la nation juive. Au début du siècle il y avait une grande diaspora et un petit peuplement juif, sans importance, en Israël. Même quand l’État est né, au milieu du siècle, la plupart de Juifs ne pensaient pas que c’était une affaire sérieuse. C’est seulement après la guerre qui nous sauva de l’annihilation, la Guerre des Six Jours, que les gens ont reconnu qu’Israël était là pour rester. Israël est une puissance importante, peut-être la plus importante au Moyen-Orient. Mais si cette guerre nous a sauvé de l’annihilation, elle nous a transformé aussi en nation occupante.

Israël est un État qui appartient à une nation, et non seulement à ses habitants, pas seulement à ceux qui ont un passeport israélien.

Et soudainement tous les Juifs du monde ont senti qu’ils devaient avoir une opinion au sujet de cette nation occupante. Certains étaient très fiers, d’autres avaient honte. Aujourd’hui Israël représente une des plus grandes concentrations de Juifs dans le monde. Le taux de natalité des Juifs est un des plus faibles dans l’hémisphère occidental. Dans environ vingt ans les Juifs en Israël formeront la majorité des Juifs dans le monde. Pendant longtemps on a pensé qu’Israël était le centre d’une grande puissance militaire, mais pas une puissance intellectuelle. Aujourd’hui les plus grands centres spirituels, artistiques, littéraires, et scientifiques juifs sont en Israël. Israël est devenu le centre de la nation juive. C’est pourquoi il est devenu justifié pour tous les Juifs à travers le monde de se sentir partie car c’est un État qui appartient à une nation, et non seulement à ses habitants, pas seulement à ceux qui ont un passeport israélien. C’est là une autre caractéristique unique de notre nation. Et lorsque des terroristes attaquent des Juifs dans différents endroits, y compris ici à Paris, ils les attaquent parce qu’ils les regardent comme responsables de ce que leur gouvernement a fait, le gouvernement israélien, signifiant par là que la situation dans le monde a changé. Nous sommes maintenant comme les Italiens ou les Irlandais qui ont une nation et une grande diaspora. Mais la nation, le centre de la nation est en Israël.

C’est pourquoi la relation entre Israël et ses voisins, entre Israël et les autres nations du Moyen-Orient et d’Asie, est cruciale pour les relations entre les Juifs et les autres nations. C’est, je crois, un des problèmes centraux. L’enjeu est de changer Israël, et d’en faire de nouveau un pays qui peut être fier de ses origines éthiques.

Car le sionisme n’a pas été une religion, mais le résultat d’un combat entre des juifs laïques qui pensaient qu’il fallait trouver une solution pour les Juifs dans le monde, et des Juifs orthodoxes qui croient encore qu’il faut attendre le Messie. Cette controverse est devenue un combat réel entre Juifs séculiers sionistes et Juifs orthodoxes non sionistes. Cette controverse était basée sur le principe que les Juifs doivent avoir non seulement un État, mais un État juste. Non seulement un État victorieux, qui vit en sécurité, mais aussi un État qui vive en paix, qui fasse vivre les idéaux de la nation juive, comme ils sont définis par les prophètes. Qui vive conformément à des idéaux de justice.

Le judaïsme est une culture plurielle, une culture ouverte, qui s’enrichit par les influences des autres cultures.

C’est la raison pour laquelle à ce congrès nous ne parlons pas uniquement des relations entre Juifs et autres nations, mais aussi du rôle que la justice joue dans la culture juive et le judaïsme tels que nous les entendons. C’est la raison pour laquelle je crois que nous avons l’obligation de changer l’éducation juive à travers le monde.

Nous devons nous lever pour faire face à la menace orthodoxe de nous faire revenir à une définition anachronique du judaïsme conçu uniquement comme une religion. Nous devons rendre de nouveau le judaïsme progressiste. Il nous faut construire une société ouverte et une culture plurielle, une culture ouverte, qui s’enrichit par les influences des autres cultures et qui de ce fait peut aussi influencer les autre cultures. Pour réaliser cela nous les Juifs humanistes, laïques, nous les Juifs libres, dans le monde, libres des obligations religieuses, des obligations de la Halacha, nous avons l’obligation de changer l’éducation, d’être aussi militants que les Juifs orthodoxes dans notre éducation. Agressifs dans le sens le plus pacifique et il est possible d’être agressif et pacifique dans le même temps.

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