Réponse : Les dangers qui nous guettent
par Elisabeth Badinter
Je remercie, évidemment, beaucoup, le Judaïsme Humaniste et Laïc, pour cette distinction que vous avez attribué à Robert et moi, mais enfin, pourquoi lui et moi ? Robert, cela allait de soi, à mes yeux, pour les raisons qu’a très bien évoqué Violette Attal-Lefi ; mais moi, pas du tout ! Je suis une juive très médiocre, une militante détestable des bonnes causes ; je me reproche tous les jours ma paresse et ma piètre implication dans les combats essentiels, et Dieu sait qu’il n’en manque pas aujourd’hui.
Vraiment, je ne mérite pas d’être associée à Robert dans l’honneur qui lui est fait aujourd’hui. Alors je m’interroge : N’y aurait-il pas, de la part des organisateurs de ce colloque, une volonté de marquer leur attachement à l’égalité des sexes ? Et de montrer, au cours de cette réunion, qu’une femme vaut bien un homme, aux yeux du judaïsme libéral ? Nous connaissons tous l’action décisive de Mme Simone Veil en faveur des femmes ; je pense à la loi qu’elle a fait voter sur l’avortement. Et rien ne me semble plus légitime qu’elle soit honorée après M. Yaïr Tzaban, qui l’a été les jours précédents. Mais pour Robert et moi, la réponse est moins évidente. Alors je m’interroge : Ne serais-je pas là au nom du principe, détestable à mes yeux -pardon, Simone- de la nécessité des quotas de femmes ?
Toute tentative de définir les êtres humains par leur différence, qu’elle soit sexuelle, religieuse ou raciale, me parait aller à l’encontre de notre objectif commun qui est universaliste.
J’imagine les organisateurs de ce congrès, se prenant la tête à deux mains, pour trouver, coûte que coûte, autant de femmes que d’hommes pour participer à ce colloque voire pour être mises à l’honneur, et je ne savais pas que Simone Veil serait là ce soir. Auquel cas, je serais ici aujourd’hui, moins pour mes mérites, qui, je le sais, sont franchement médiocres, que par souci d’une parité sexuelle que je récuse. Ce serait un pied de nez assez malicieux, que j’accepte comme un trait d’humour.
Plus sérieusement, toute tentative de définir les êtres humains par leur différence, qu’elle soit sexuelle, religieuse ou raciale, me parait aller à l’encontre de notre objectif commun qui est universaliste. Or, jamais, depuis la seconde guerre mondiale, les valeurs du judaïsme libéral, à savoir la tolérance et l’humanisme qui découlent d’une vision universalistes, jamais ils n’ont été aussi menacés qu’aujourd’hui. Le beau concept d’humanité est en train de voler en éclats, attaqué, à la fois par l’intégrisme religieux, le racisme et le différencialisme qui engendre directement ou indirectement la stigmatisation et le rejet de l’autre, et qui apparaissent aussi bien dans les pays démocratiques que dans les pays qui ne le sont pas. Pourtant, l’idée d’une humanité commune est une de nos plus belles et de nos plus fragiles acquisitions ; le résultat d’un très long apprentissage et d’un combat qui a duré des siècles. Lévi-Strauss disait que « l’idée que tous les peuples du monde forment une seule humanité n’est pas du tout consubstantielle du genre humain ». Elle est même, cette idée d’humanité, d’apparition très tardive.
Pour des vastes fractions de l’espèce humaine, et pendant des dizaines de millénaires, la notion d’humanité parait totalement absente. L’humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique ; et pour ma part, j’ajouterais, aux frontières de la communauté.
Jamais, depuis la seconde guerre mondiale, les valeurs du judaïsme libéral, à savoir la tolérance et l’humanisme qui découlent d’une vision universalistes, n’ont été aussi menacés qu’aujourd’hui.
Alain Finkielkraut, qui malheureusement n’est pas présent parmi nous, a rappelé dans un très beau livre qu’il vient publier ces jours-ci, et qui s’appelle L’Humanité Perdue, que c’est justement le Dieu de la Bible qui déclare : « Vous et l’étranger, vous serez égaux devant l’éternel ». Et Alain poursuit : « c’est le Dieu unique qui dévoile aux hommes l’unité du genre humain ». Message repris, à sa manière, par la philosophie des lumières qui a accentué l’idée de ressemblance essentielle entre les hommes, quelles que soient leur race, leur culture, leur religion, et pour finir, leur sexe. L’homme démocratique qui émerge serait enfin capable de retrouver le même dans l’autre, fut-il son pire ennemi. Après vingt siècles de différencialisme et de communautarisme exacerbé, qui l’a incité à tuer, à torturer, à mettre en esclavage, et à opprimer de toutes les manières ; on pouvait légitimement croire que la barbarie nazie nous avait vacciné, à jamais, contre toutes les tentations du particularisme et de l’exclusion qui en découle. Or, force est de constater que pour de bonnes ou de mauvaises raisons, les vieux démons sont réapparus. Quelles qu’en soient les causes, la crise économique ici et là, le sentiment d’insécurité, la peur de la guerre en Israël, la perte du sentiment d’identité, l’impression qui domine est que nous avons tout oublié des années 30 en occident, de la montée du nazisme, des effets du racisme et des horreurs qui en ont résulté. Nous avons beau « colloquer », nous avons beau commémorer et raconter inlassablement aux générations montantes les causes et les effets de la perte de la notion d’humanité, nous sommes comme emportés par une amnésie redoutable. Comme il est bon de commencer par balayer devant sa porte, c’est des juifs dont je voudrais parler aujourd’hui ; car leur cas est à la fois le plus paradoxal et le plus exemplaire. En effet, si les premières victimes de la barbarie nazie sont toutes aussi amnésiques que les autres et reprennent à leur compte les idéologies de l’exclusion qui ont assassiné leurs parents, je ne vois vraiment pas pourquoi les autres échapperaient au mal. Je constate l’émergence de deux types de pensée, toutes aussi menaçantes, dans la communauté juive : Premièrement, l’idée d’une essence juive telle qu’elle est théorisée, aujourd’hui, par un rabbin américain, que nos amis américains connaissent peut-être mieux que nous autres français, Arthur Hertzberg, qui va bientôt faire paraître aux USA, si ce n’est pas fait depuis quelques jours, chez Harper & Collins, qui sont des éditeurs forts respectables, un livre que je juge dangereux, et que pourtant tous les pays étrangers sont en train de s’arracher en ce moment. De quoi s’agit-il ? Dans ce livre qui a pour titre Essential Jews, il s’agit de montrer que depuis Abraham, tous les juifs, quelque soit le temps, l’espace, la culture, les opinions, y compris ceux qui ont rejeté toute idée de judaïsme, tous les juifs sont unis par d’éternels caractères communs. Il y aurait une essence juive inaltérable. Autrement dit, en termes plus précis, il y aurait une “race juive”. Et qui dit cela ? Les nazis ? Dieu merci, il n’y en a plus. Un Le Pen ? Il n’a pas encore osé. Un Goy, tout simplement ? Non. Un respectable rabbin, qui enseigne à New York University et que tout le monde salue comme un homme estimable. Dans la longue présentation de ce livre envoyé aux éditeurs étrangers, l’agent de ce rabbin Hertzberg, se réjouit de la polémique à venir entre les juifs. Cet agent avait raison, ça vient de commencer.
Le deuxième danger qui nous guette est la scission, voire la guerre idéologique entre les juifs eux-mêmes. Après l’opposition, bien entretenue par les juifs, entre Séfarades et Ashkénazes, voici la coupure bien plus redoutable, entre les “bons juifs” et “les mauvais juifs”, qui a éclaté avec le problème de la paix en Israël et des accords d’Oslo. Voir un jeune juif religieux assassiner Yitzhak Rabin au motif qu’il était un “mauvais juif”, un traître au grand Israël de la Bible, a eu et aura plus encore demain, en Israël et dans la diaspora des conséquences tragiques.
On ne peut pas se battre avec efficacité contre les idées de M. Le Pen si nous ne combattons pas d’abords nos propres extrémistes.
Nous entendons, ici, en France, et pas seulement en Israël, des extrémistes de droite, de plus en plus nombreux, parler des “bons juifs”, qui sont les partisans du grand Israël, ceux qui dénient, en vérité, aux palestiniens, le droit d’avoir un État, par opposition aux “mauvais juifs”, partisans des accords Oslo, et ces juifs là ont l’audace de nous appeler des juifs antisémites. Tout simplement parce que ceux qu’ils appellent les juifs antisémites regardent les ennemis de quarante ans comme des êtres humains semblables à eux. C’est à dire qu’ils portent un regard humaniste sur les palestiniens.
Dois-je croire le magazine Le Nouvel Observateur, lorsqu’il raconte cette semaine que le représentant du Likoud en France, ancien membre du Betar, a osé, le soir de Kippour, faire un Kaddish pour M. Barouh Goldstein, meurtrier de dizaines de personnes palestiniennes et non pour M. Rabin ? Et lorsqu’une vieille dame s’en est émue auprès de lui, il lui aurait répondu « Allez prier ailleurs ». Dois-je croire cela ? Nous sommes tous ici des juifs antisémites selon les critères du Betar. C’est à pleurer. Le plus grave dans tout cela, n’est pas que nous nous sentions totalement étrangers à ce genre de propos, mais que nous nous sentions de plus en plus étranger par rapport à ceux qui les tiennent. Voilà le concept d’humanité qui régresse encore. En ce qui nous concerne, Juifs français, on ne peut pas se battre avec efficacité contre les idées de M. Le Pen si nous ne combattons pas d’abord nos propres extrémistes. Ce qui revient à dire que les juifs ne sont plus rassemblés par la même expérience historique et les même valeurs, comme ils l’étaient depuis cinquante ans. Je redoute beaucoup que la solidarité de la diaspora à l’égard d’Israël en souffre. Pour ma part, je confesse que c’est la première fois de ma vie que je me suis sentie aussi étrangère à la majorité israélienne, la semaine précédente. Nethanyahou me parait misérable, et certains de ses soutiens, criminels.
Il est vrai que l’État d’Israël d’une part, et la diaspora d’autre part, se sont toujours partagés entre Juifs de gauche et Juifs de droite. Mais ce partage n’était jamais apparu comme une rupture, les extrémistes étaient si minoritaires. Depuis l’assassinat de Rabin, il y a effectivement une rupture, un fossé. Et je ne vois pas bien comment nous arriverons à le combler avant qu’il arrive malheur. Nous ne pouvons nous battre qu’avec les armes de la parole et en dépit de nos flots de paroles, on ne nous entend pas. Je vous le dis franchement, je suis inquiète. En tant que citoyenne française, où Le Pen a pu proclamer l’inégalité des races sans vraie révolte de la société française, et je suis inquiète en tant que juive, qui assiste, impuissante, à la violence entre Juifs. Comme je ne veux pas terminer sur cette note angoissée, je tiens à vous dire combien je me réjouis qu’il y ait eu tant de gens qui se soient déplacés depuis deux jours, pour ce colloque, puisqu’on me dit que plus de cinq cent personnes sont venues. Et je tiens à vous dire pour finir que je veux croire qu’en nous mobilisant, nous parviendrons quand même à renverser les montagnes de plus en plus hautes de l’injustice. Merci.