Comment s’adresser à des nazis ? Une courte nouvelle, écrite à la fin des années 1950 par l’écrivain polonais Kazimierz Brandys, imagine la rencontre d’un jeune journaliste américain avec un général SS condamné à Nuremberg1. Ayant purgé sa peine, ce « Monsieur Ballmeyer » vit reclus dans une grange au fond d’une cour de ferme bavaroise. Les journalistes défilent pour l’interviewer. Celui-là, R. Daves, sait ce qu’il veut. Il cherche à comprendre l’homme et la nature de son crime. Il se demande s’il souffre des meurtres qu’il a commis, s’il regrette, ce qu’il pense « réellement ». Il espère une demande de rachat.
On est immédiatement frappé par la naïveté de cet Américain. Il n’a pas fait la guerre, précise l’auteur, alors qu’on apprend, au détour d’une confidence au SS, qu’une partie de sa famille a été assassinée par les nazis parce que juive. Il s’adresse au général sur un ton « bonhomme et quelque peu familier », c’est le ton le plus « approprié », lui semble-t-il. Or il se trouve en porte-à-faux. Il se sent « comme un goujon qui fixe un brochet. Le regard de Ballmeyer est ironique et intéressé. » Le vieux nazi s’amuse, le manipule, lui fait avaler ses arguments auto-justificatifs, et finalement le déstabilise. Daves « est ravagé par cette conversation. » À vouloir comprendre le bourreau, le jeune homme reçoit en pleine figure le cynisme du criminel. Il n’apprend rien, sinon l’impasse de sa démarche.
En écrivant cette nouvelle, Brandys se demande si le dialogue avec ce type de criminel est possible. Et le trouve vain. Un juge ou un policier interrogent. Ils ne dialoguent pas. Ils cherchent à établir des faits, à comprendre les motivations du crime, et parfois à mieux connaître le contexte dont fait partie la psychologie du criminel. Le but, c’est le jugement et l’établissement d’une peine. Ni la compassion, ni le pardon. On peut tout au plus espérer un remords, des excuses du criminel. En engageant un dialogue, une conversation, on n’aboutit à rien. Ce journaliste voulait toucher l’homme : « Je ne peux pas croire que vous n’ayez jamais souffert, confie Daves à Ballmeyer, ne serait-ce qu’une fois, à la pensée des gens [que vous avez assassinés]. Vous vous trompez lourdement si vous croyez que l’on peut revenir à l’humain sans l’aide des hommes. » Inébranlable, l’autre assume ce qu’il a fait, et pour la morale, se réfugie derrière l’histoire : « Il ne faut pas chercher de responsables. À Nuremberg il vous semblait que vous accusiez des hommes. C’est l’histoire que vous accusiez. Et c’est elle qui, en fin de compte, aura le dernier mot. » Cette réponse arrive après de multiples tentatives ou ruses du journaliste pour atteindre l’homme. Elle montre que c’est vain. Le journaliste finit par dire au général : « Votre principal crime est que vous ne vous jugez pas coupable. Vous avez condamné l’être humain à l’insomnie, et vous vous endormez tranquillement. » Le militaire esquive. Il refuse, conclut-il, de donner un sens à sa vie. Et si cette rencontre révèle un aspect du crime, cela ne vient ni d’aveux ni de remords, mais du cynisme de ce général nazi pour qui la notion de nature humaine « ne signifie rien. »
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Un autre général SS se comporte de cette manière face à un résistant polonais, dans une cellule de prison qu’ils partagent à Varsovie, en 1949. Les deux hommes sont condamnés à mort. Le premier est le général SS Jürgen Stroop, celui qui a dirigé les opérations militaires de liquidation du ghetto de Varsovie en avril-mai 1943. Arrêté par les Américains, condamné à mort puis livré aux autorités polonaises, il sera à nouveau condamné, puis pendu le 6 mars 1952. Le second est un patriote polonais, Kazimierz Moczarski, l’auteur du livre-document qui rapporte cet entretien2. C’est un officier de l’Armée de l’intérieur (AK), la résistance armée sous l’autorité du gouvernement polonais en exil à Londres reconnu par les Alliés. Accusé de trahison par les communistes, maintes fois torturé, il attend sa condamnation que prononcera le même tribunal, en novembre 1952. Après la mort de Staline, la peine sera commuée en prison à vie, puis annulée. Moczarski a passé onze années dans les geôles du régime communiste, dont deux et demie à attendre son exécution, et neuf mois avec Stroop.
La force de son texte, publié en revue au début des années 1970, tient moins aux révélations historiques (rares), qu’au face à face. Les deux hommes, ennemis irréductibles, doivent se parler et finissent, du fait de la promiscuité, par tout partager. Ils ne sont séparés que lors des séances d’interrogatoires dont ils reviennent en mauvais état. Moczarski choisit d’écouter son codétenu, de poser des questions en espérant comprendre son fonctionnement. Il se demande « quels mécanismes historique, psychologique, sociologique ont pu conduire une partie des Allemands » à de tels crimes. Lui aussi s’intéresse à l’homme plus qu’au nazi. Mais chacun conserve ses distances : « Je m’efforçais (encore qu’au début cela présentât pour moi certaines difficultés) de ne voir que l’homme en Stroop. Il pressentait cette attitude, bien que j’aie nettement marqué mon désaccord ou mon hostilité envers les idées qu’il avait servies et les actes qu’il avait commis. Stroop ne tentait pas non plus de se faire passer pour un ami des Polonais ou de laisser croire qu’il réprouvait sévèrement ses propres actes. »
La présence d’un troisième homme, policier allemand servant, tel Sancho Pança, d’ordonnance au général, limite les affabulations du nazi qui aime à se vanter. L’autoportrait qu’il distille au résistant polonais nous renseigne surtout sur ses convictions et sa mentalité. On découvre des valeurs et une vision du monde profondément ancrées. Elles ne se réduisent pas à l’adoration du Führer, elles prennent racine au plus profond de son éducation. Elles sont exprimées nettement (il n’a plus rien à perdre), non sans contradictions. L’amoralisme et la cruauté deviennent des comportements naturels. Stroop se sent même offensé lorsque Moczarski lui demande s’il n’a pas été pris de pitié devant tant de victimes. Au contraire, il jubile, il se sent heureux lorsqu’il décrit ses exploits, debout et raide, dans un coin de sa cellule. « En politique, il n’y a pas de principes moraux », ne cesse d’asséner ce banal nazi. Le résistant ne cède rien. On sent une frontière infranchissable entre deux mondes, même si les deux hommes sont persécutés par les mêmes policiers.
Dès lors, on peut lire ces entretiens avec le bourreau du ghetto comme un drame aux accents shakespeariens. Moins que les propos du général SS, ce sont les circonstances qui comptent et les comportements des protagonistes. C’est ce que dit son préfacier, le romancier Andrzej Szczypiorski. C’est ce qu’a pressenti le metteur en scène Andrzej Wajda, qui a monté le texte au théâtre dès l’automne 1977, au moment de la publication du livre (après la mort de son auteur). Une version française a même été montrée en France dans les années quatre-vingt.
Nous n’assistons pas à un documentaire historique sur la liquidation du ghetto de Varsovie et d’autres atrocités nazies. Plutôt à une geste héroïque, celle d’un résistant pris au piège de la police politique qui, pour le détruire moralement, l’a placé neuf mois en tête à tête avec son pire ennemi. L’entretien-confrontation devient une métaphore patriotique – la Pologne face à Hitler, Moczarski face à Stroop – qui se transforme en « une histoire d’honneur et de dépravation », pour citer le titre donné par Adam Michnik à sa postface rédigée dans les années 2000. Szczypiorski va dans le même sens, insistant dans son portrait de l’auteur sur « la sainteté » et le « tragique » de sa destinée. « Ce livre est né dans l’ombre. Et pourtant, de la première et dernière page, il est tout illuminé de l’éclat de cette personnalité exceptionnelle. » Il érige cette situation en « un exemple d’humanisme ».
Moins enthousiaste est la réaction de Michal Borwicz, un des premiers historiens du ghetto de Varsovie, ancien officier de l’AK et fondateur du Comité historique juif de Cracovie. Il publie en 1980 une recension « polémique » du livre de Kazimierz Moczarski3. Tout en reconnaissant le courage du résistant, un homme qu’il respecte, il pose d’emblée la question : « Est-ce un témoignage historique ? » Et il en doute. Il remarque de nombreuses invraisemblances dans les propos de Stroop rapportés par Moczarski – des expressions polonaises employées, son estimation de l’armement des combattants, la participation de résistants polonais au combat des Juifs – et il caractérise plutôt ce livre d’essai littéraire. Il a ces remarques conclusives : « L’auteur transforme certains phénomènes, change les proportions et des détails, met en avant une conception idéologique qui lui est proche. » Aussi, les Entretiens avec le bourreau ne peuvent-ils pas être une source historique fiable. C’est surtout « une œuvre bien écrite, de grande valeur littéraire ». L’écriture de Moczarski est « retenue, très travaillée, non décorative. L’enchaînement des faits, les tensions et l’atmosphère, tout cela découle organiquement de la substance du texte. Tout aussi organique et profondément humaniste est sa hiérarchie des valeurs et des jugements moraux. » Rien de plus.
Aujourd’hui, cette discussion revient en Pologne. Plusieurs biographies de Moczarski ont paru, des historiens et critiques littéraires reprennent et développent les critiques de Borwicz. Notamment quand l’historien du ghetto montre qu’aucune source ne confirme l’existence de combattants polonais aux côtés des insurgés juifs. Ils voient dans le compte-rendu de Moczarski, non pas une série d’erreurs ou d’intoxications du général SS, mais « un sens du patriotisme, qui participait de la culture majoritaire dominante, une conception idéologique identique à la version du passé avancée par le pouvoir communiste depuis 1963 et encore intensifiée après 1968.4 » Une vision qui polonise la mémoire de l’insurrection du ghetto et occulte la mémoire juive. Adam Michnik répond par avance à cette analyse dans un post-scriptum à sa postface. Il souligne l’attitude irréprochable de Moczarski en 1968, qui a été chassé de son travail pour avoir « réprouvé l’antisémitisme au sein du pouvoir ». Il voit au contraire dans ce livre « la réaction de l’auteur face à l’infamie de l’antisémitisme en Pologne en 1968 ». Ainsi, en passant d’une conversation contrainte avec un bourreau, à l’honneur d’un héros et d’une résistance, la discussion bifurque en Pologne sur le héros lui-même et ses supposées compromissions. Comme si la charge s’était inversée.
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Toute différente est l’entreprise de Gitta Sereny. Journaliste britannique, d’origine juive hongroise, elle a eu l’occasion, dans les années soixante et soixante-dix, d’assister comme journaliste à des procès de criminels nazis, et de s’entretenir avec plusieurs d’entre eux, et non des moindres. Elle a rencontré Franz Stangl, qui avait commandé les camps de Sobibor puis de Treblinka, ou Albert Speer, l’architecte et ministre de l’armement nazi, intime d’Hitler. Elle a tiré de ces entretiens des livres extraordinaires, véritables modèles du genre parmi les grands récits de la Shoah5.
Elle a grandi à Vienne au temps de l’Anschluss, puis a vécu en France toute la guerre. Infirmière dans une institution catholique, elle s’occupait d’enfants abandonnés, puis en 1945 elle a rejoint l’UNRRA et a travaillé dans les camps de personnes déplacées (DP) en Allemagne. Elle s’est notamment investie dans le rapatriement des enfants volés par les nazis et germanisés. Elle tient à ces précisions, à ces « impressions et sentiments accumulés pendant ses années de formation6 ». Dans son dernier ouvrage, composé peu de temps avant sa mort en 2012, elle revient longuement sur ses motivations. Elle se demande comment elle a « pu solliciter ces individus » et pour quelles raisons. Elle y voit un trait de génération, « une génération qui a connu les deux dictatures les plus dévastatrices de l’histoire du monde », et qui a été incapable de « deviner ce que l’avenir réservait ». Comme Moczarski, elle veut comprendre ce qui facilite une telle transformation des hommes. « Ce qui m’a toujours motivée (…), c’est la recherche de ce qui entraîne si souvent et si aisément les êtres humains sur la voie de la violence et de l’amoralité. » Contrairement au petit journaliste inventé par Brandys, elle n’a aucune illusion. Elle cherche. « Pour moi, la réponse à cette question fondamentale se situe moins dans un registre théorique et intellectuel que sur un plan intime, humain. Plus que tout autre aspect, ce sont les multiples relations personnelles (…) qui m’ont peu à peu permis de comprendre aussi bien la dimension d’idéalisme de la tyrannie que sa capacité à dévoyer les instincts des gens, du bien vers le mal. La combinaison fatale de ces deux facteurs a conduit, j’espère réussir à le montrer, au traumatisme allemand7. »
Elle expose sa méthode et ses hésitations. Il lui faut plusieurs mois de réflexion avant de rencontrer Stangl. Elle lui énonce d’emblée les règles : elle ne veut pas réentendre ce qu’il a dit à son procès, ni argumenter avec lui sur « le bien ou le mal fondé » de ces déclarations. Elle demande qu’il lui parle de lui, de son enfance, de sa famille, de ses amis, « pour apprendre non ce qu’il avait fait ou n’avait pas fait, mais ce qu’il avait aimé et ce qu’il avait détesté, et ce qu’il éprouvait à propos des épisodes de sa vie qui l’avaient conduit dans la pièce où il se trouvait actuellement [elle l’interrogeait en prison après sa condamnation, en 1971] ». S’il continue à réciter ses justifications, elle partira. S’il accepte, « nous pourrions peut-être découvrir une vérité neuve (…) dans un domaine jusqu’alors incompréhensible.8 » Il accepte. Elle l’interroge soixante-dix heures, en allemand. Puis il meurt.
Son livre ne se limite pas au compte-rendu de ces entretiens. Elle a tout vérifié, étudié les archives disponibles, retrouvé aux quatre coins du monde des hommes et des femmes qui avaient été mêlés à ce qu’il avait raconté. D’autres nazis, sa famille, des victimes rescapées de Treblinka, des témoins. Elle publie une grande fresque de l’extermination nazie, bien supérieure à certaines évocations littéraires d’aujourd’hui. Son style et sa méthode allient la clarté et la puissance d’évocation du meilleur journalisme littéraire, à la rigueur de l’investigation historique. Elle croise les témoignages et les documents. Le résultat est saisissant, nous apprenons beaucoup sur Sobibor et Treblinka, et le fonctionnement des bourreaux.
Avec Albert Speer, qui l’a approchée suite à la publication de cette enquête, elle reprend la même méthode. Elle lui dit d’entrée de jeu ce qu’elle éprouve à son endroit. « Je ne prétends pas venir en amie, l’aider ou le consoler. S’il a tué, je veux découvrir ce qui l’y a poussé ; s’il a triché, je veux comprendre pourquoi. » Elle lui explique clairement ce que lui inspirent les nazis9. Et elle nous donne un portrait nuancé, mais sans concession, d’un intellectuel proche de Hitler, qui au soir de sa vie semblait « rongé de culpabilité ». Dans le récit, rédigé en 1978, de leurs deux semaines et demie de rencontres à Heidelberg, elle décrypte ses dérobades et sa manière de nier sa connaissance des projets du Führer dont il était l’intime. Sereny commence par refuser d’aborder avec lui de front ce mécanisme de défense qui lui avait valu de sauver sa peau à Nuremberg. Puis elle l’accule, et après trente ans de négation, il admet. Il lui montre une lettre qu’il a rédigée à une organisation juive où il regrette son « acceptation tacite de la persécution et du meurtre de millions de Juifs ». Elle en conclut qu’il cherche à « reprendre possession de sa moralité perdue ». Conclusion purement psychologique, après une analyse fine de son allégeance à Hitler, de ses ruses auto-justificatives et donc de son double langage. Si une part de mystère demeure, elle décrit bien les mécanismes qui ont conduit cet homme intelligent dans une telle folie.
Or c’est justement ce que lui reproche Claude Lanzmann. Pour lui, qui sollicite les mêmes témoins dix ans plus tard pour son film, Gitta Sereny sombre dans le psychologisme. « Le sujet de Sereny était bien la mort, écrit-il dans ses mémoires, mais son approche restait à mes yeux purement psychologique, elle voulait penser sur le mal, savoir comment des pères de famille peuvent tranquillement assassiner en masse, tarte à la crème de toute une postérité historico-littéraire. Dès le début de ma recherche, au contraire, l’étonnement nu fut si grand que je me suis arcbouté de toutes mes forces au refus de comprendre10. » Laissons de côté le ton quelque peu hautain, et injuste, du cinéaste pour envisager sa critique de fond. Il n’y a rien à comprendre, on ne dialogue pas avec ces gens-là, dit-il en substance. Pourtant, sa propre démarche n’est pas si éloignée de celle de Sereny. Refuser de comprendre la Shoah (ce qui n’a rien à voir avec la justifier) est un des thèmes récurrents du commentaire de Shoah par son auteur, que je n’aborderai pas ici. Je voudrais me limiter à mon sujet, en comparant les manières dont Sereny et Lanzmann abordent le même SS, Franz Suchomel, et utilisent son témoignage.
Dans les deux œuvres, ce personnage est capital. Sereny le rencontre plusieurs heures chez lui, puis poursuit par correspondance. Lanzmann lui rend visite dix ans plus tard, mais il ne parvient pas à le convaincre de se laisser filmer. Il utilise une caméra cachée pour l’enregistrer, et devra lui donner de l’argent pour obtenir son témoignage. Lanzmann est très attaché à ce que le processus de mise à mort à Treblinka soit décrit par un assassin. Il pense que c’est plus convaincant. Il le dit à Suchomel. Déniant tout « intérêt psychologique », n’étant « ni un juge, ni un procureur, ni un chasseur de nazis », il lui demande son « aide » pour convaincre « les jeunes générations juives qui ne comprennent pas cette catastrophe ». Propos étrange qui relèvent sans doute de la ruse du metteur en scène, puisqu’il veut obtenir un exposé pédagogique : « Je demandais donc à Suchomel d’occuper la place et la posture du pédagogue, je me mettais en face de lui en position d’élève et je lui faisais valoir l’importance du rôle historique qui serait le sien s’il acceptait de me décrire les divers moments du processus de mise à mort de masse à Treblinka. » Le résultat est extrêmement fort, en ouverture de la deuxième partie du film. On voit la leçon en noir et blanc, tantôt en direct, tantôt sur le moniteur de télévision que suivent les techniciens dans une camionnette à l’extérieur. Montage magnifique, qui donne le témoignage nu dans un contexte dramatique, mais ne le discute pas.
Gitta Sereny, au contraire, décortique ses dires. Elle fait parler beaucoup plus longuement Suchomel (l’écrit lui donne plus de possibilités que le film). Il intervient à de nombreuses reprises, toujours en contrepoint d’autres témoignages. Celui de Stangl qu’il conteste souvent, ou celui de Richard Glazar, un Juif survivant de Treblinka, qui le contredit. Ses affirmations sont également contestées par d’autres. Sereny avance dans son récit en procédant par recoupements. Elle fait parler Suchomel sur les détails (pour elle, comme pour Lanzmann, les détails sont révélateurs), elle écoute ses justifications et ses délires antisémites. Et elle compose un tableau saisissant. L’atmosphère et la réalité de Treblinka nous prennent à la gorge. La méthode est différente de celle de Lanzmann, mais pas opposée. On comprend et suit le processus de la mise à mort, du point de vue des victimes, raconté par ceux qui exécutent.
Sereny et Lanzmann ont su comment rencontrer des criminels nazis, et en ont tiré une meilleure intelligence du nazisme dans son œuvre finale : la mort. Chacun avec ses moyens, conduit ses « entretiens » en observant la distance nécessaire, et établit des faits. La force du récit de Sereny, sa manière d’agencer les propos brutaux de Suchomel, correspond tout à fait à l’émotion des images « volées » de Lanzmann. Dans les deux cas, le dialogue avec le criminel nazi ne produit que ce qu’il doit produire, une meilleure connaissance historique.
Mais que nous dit-il sur ces hommes ?
Nous voyons comment ces SS fonctionnent, profondément imprégnés de l’idéologie nazie. Lorsqu’ils servaient le Führer dans les camps, ils étaient convaincus d’éliminer des êtres nuisibles, et lorsqu’ils croisaient le regard d’une victime ils l’assimilaient à celui d’animaux (Stangl parle de jeunes veaux !). Pourtant, vingt ou trente ans plus tard, ils ne se disent plus insensibles à la violence du souvenir. Suchomel demande à Sereny de communiquer par lettres « car il avait le cœur malade et disait que c’était trop éprouvant de parler de ça11 ». Ce qui ne l’a pas empêché de converser longuement avec Lanzmann, dix ans plus tard, moyennant une rémunération. En fait, que ce soit en se transformant en pédagogue de la mise à mort (Suchomel face à Lanzmann) ou en décrivant sa vie quotidienne à Treblinka (Stangl à Sereny), ces criminels disaient la vérité tout en jouant un rôle. Lanzmann note pour le premier : « Le rôle de grand témoin que je lui offrais l’alléchait12. » Et Sereny remarque pour le second : « Il disait plus que la vérité : il révélait l’homme double qu’il était devenu pour survivre13. » Ils vont même à un moment exprimer une pointe de remords (pas Suchomel !). Albert Speer la met en scène dès sa première rencontre avec Sereny, qui se dit « désarçonnée » par « son empressement presque désinvolte à admettre sa culpabilité » et à discuter sur tout14.
C’est toutefois Stangl qui révèle le mieux les limites de cette remise en cause. À Sereny qui lui demande s’il se sent coupable, il répond étrangement : « Ma culpabilité, c’est que je suis encore là. C’est cela ma culpabilité. » Il aurait dû mourir. Et il ajoute : « Je n’ai jamais causé intentionnellement de mal à personne15. » Il est mort le lendemain de cette déclaration. Un peu comme le Ballmeyer imaginé par Brandys, il se vivait comme une victime de l’histoire.
Notes
« L’interview de Ballmeyer », traduit du polonais par Gabriel Mérétik, in Kazimierz Brandys L’art d’être aimé, Éditions Gallimard, 1993, p.54 et sq.↩︎
Kazimierz Moczarski, Entretiens avec le bourreau, trad. du polonais par Jean-Yves Erhel, Folio Gallimard, 2011.↩︎
Zeszyty Historyczne n° 50 [320], p. 177-185, Paris, 1980.↩︎
Conversation avec Elzbieta Janicka que je remercie pour ces références : Anna Machcewicz, Kazimierz Moczarski. Biografia, Znak, 2009 ; Grzegorz Niziolek, Archiwum brakującego obrazu, [in :] Grzegorz Niziolek, Polski Teatr Zaglady, Varsovie, 2014 (pour sa critique de la mise en scène de Wajda, p. 433-459 et sq.) ;↩︎
Au fond des ténèbres : Franz Stangl, commandant de Treblinka, Denoël 1975, 2007 (nouvelle édition : Taillandier « Texto », 2013) ; Albert Speer. Son combat avec la vérité, Le Seuil, 1997.↩︎
Dans l’ombre du Reich, enquêtes sur le traumatisme allemand (1938-2001), édition Plein Jour, 2016, p.7↩︎
Dans l’ombre du Reich…, p. 9.↩︎
Au fond des ténèbres…, p. 27.↩︎
Dans l’ombre du Reich…, p. 369.↩︎
Le lièvre de Patagonie, Gallimard, 2009, p. 438.↩︎
Au fond des ténèbres, op.cit., p.168.↩︎
Le lièvre…, op.cit., p. 465.↩︎
Au fond…, op.cit., p. 178.↩︎
Dans l’ombre du Reich…, p. 375.↩︎
Ibid., p. 192.↩︎