Ce n’est pas sans scrupule, et sans émotion, que j’évoque la personne de Romuald Jakub Weksler-Waszkinel. Il vient en effet de publier lui-même en polonais sa propre histoire et il suffirait de renvoyer les lecteurs à une future traduction française, pour laquelle je milite ardemment, afin de ne pas me substituer à son propos1. Mais on n’en est pas là et je souhaite par conséquent conter les aspects de sa vie qui s’inscrivent dans la problématique de l’invisibilité/visibilité. Au demeurant, il m’a autorisé, dans un échange de courriels, à évoquer son histoire, se revendiquant « Juif visible ». Il n’en a pas toujours été ainsi.

Encore une histoire d’Holocauste, dira-t-on, en Pologne de surcroît. Oui, on n’en sortira jamais de cette histoire comme le dit Berthe Burko-Falcman…

Déjà ce double nom bizarre précédé de deux prénoms. La raison, on la devine. Jakub Weksler est né en février 1943 dans la bourgade de Swieciany, en Lituanie occupée par l’Allemagne nazie. Ses parents habitaient le ghetto de cette bourgade, mais, avant sa liquidation le 4 avril 1943, sa mère le déposa chez des paysans polonais de sa connaissance, Piotr et Émilie Waszkinel. Elle dit à Émilie : « Je vous supplie de sauver mon bébé…Vous êtes une personne croyante, chrétienne ; vous avez dit plusieurs fois que vous croyez en Jésus. Mais Jésus était Juif. Sauvez mon nourrisson juif au nom du Juif auquel vous croyez. Quand il aura grandi, vous verrez il deviendra prêtre et enseignera aux hommes ».

L’enfant est adopté, les parents polonais parviennent à le baptiser, à lui donner leur nom, Waszkinel, prénom Romuald. Ils l’aimeront comme leur propre fils, et ce sera un amour réciproque. Pour les Waszkinel, la protection d’un enfant juif n’allait pas de soi. C’est ce que découvre Jakub le jour où sa mère polonaise s’est décidée, un jour déjà tardif dans la vie de Jakub,à confier le « secret de famille ».

« Nous louions une petite chambre avec cuisine, lui dit-elle. Je n’ai jamais été enceinte et tout à coup survient un nourrisson, un garçon. D’où ? Qui est-ce ? La seule réponse possible à l’époque, c’était que c’est un nourrisson juif. Il y avait menace de mort, y compris de toute la famille, pour garder un Juif, même un nourrisson. Le dénonciateur recevait de la farine, du sucre et d’autres denrées alimentaires manquantes. Il y avait plein de dénonciations. /… / Avec ton père, nous n’avions pas seulement peur des Allemands. Nous avions peur de tous : des Polonais, des Lituaniens, des Russes, des voisins. Et le plus important dans tout ça, c’était de sauver ta vie et la nôtre. Plusieurs fois, ta mère m’a dit son nom mais je ne voulais pas m’en souvenir, je ne m’en suis pas souvenue et je ne m’en souviens pas. Je voulais te sauver, pas ton nom. C’était plus facile sans connaître ton nom. Car si j’avais été dénoncée et si on m’avait arrêtée, battue, j’aurais pu ne pas tenir et dire ton nom si je l’avais connu. Je n’étais pas une héroïne. J’avais peur, très peur. La non-connaissance de ton nom me rendait un peu plus courageuse. Ils pouvaient me tuer et moi j’aurais répété, en ne mentant pas : c’est mon enfant, je l’aime ».

A la fin de la guerre, les Waszkinel sont amenés, dans le cadre des processus de transferts de populations, à quitter la Lituanie et à s’installer dans les faubourgs de Paslek, localité située au nord de la Pologne, à une trentaine de kilomètres du littoral baltique. La famille de Romuald Waszkinel est très pieuse et l’élève dans la foi catholique, il ne saura son vrai nom qu’à 35 ans. Durant ces 35 ans, il mène la vie d’un jeune Polonais catholique, éloigné de la politique, ignorant de son origine. Celle-ci se rappelle cependant à lui de temps en temps comme une piqûre dont il ne comprend pas le sens. Dès l’âge de 5 ans, alors qu’il ramène la vache de sa famille chez lui, deux voisins ivres s’exclament : « Zyd ! Zydziuk, Zydowski bajstruk » (Juif, petit Juif, bâtard juif). La langue polonaise est très prolixe dans ce type de vocabulaire. Le cœur serré, l’enfant demande à sa mère : « Qu’est-ce qu’un Juif ? ». Elle l’assure de son amour mais ne lui répond pas. D’autres s’étonneront qu’il ne ressemble pas à ses parents.

Leur religiosité devient la sienne. « La réalité de la foi, écrit-il, était comme l’air qu’on respire ». Il fréquente assidûment l’église, servant notamment les prêtres à l’autel, activité qu’il mènera jusqu’au baccalauréat et même après. C’est aussi dans l’univers catholique que le mot « juif » l’accroche : lors d’un cours de catéchisme à l’école primaire, il entend l’institutrice dire que « les Juifs sont mauvais car ils ont crucifié Jésus ».

Un jour, il se regarde dans un miroir et observe un trait de ressemblance avec son père. « Maman, regarde, je ressemble à papa, n’est-ce pas ? ». Sa mère se tait, un silence lourd fut la seule réponse. Il explose : « Si je suis Juif, vous verrez ce que je me ferai ! ». « Je ne voulais pas être Juif ! J’avais peur d’être Juif ».

En 1956, les autorités polonaises permettent aux anciens habitants des territoires de l’Est, devenus soviétiques, de visiter les membres de leurs familles restés de l’autre côté de la frontière. Jakub accompagne ainsi son père, désireux de retrouver son frère, dans son village natal, près de Vitebsk. Les deux frères ne s’étaient pas revus depuis la guerre. L’instant est émouvant, ils pleurent d’émotion, Jakub aussi. Puis le père organise une excursion dans une ville où il a effectué son service militaire. Un passant lui demande : « Mais où avez-vous ramassé ce petit Juif ? ». Furieux, le père le traite d’hitlérien. Jakub tremble de peur. « Je ne suis pas un petit Juif ! ». Mais alors, pourquoi, pourquoi, se demande-t-il ? Du coup, son père décide de ne pas se rendre dans le bourg natal de Jakub, de peur, écrira Jakub bien plus tard, qu’une telle question ne soit à nouveau posée.

Tout au long de son enfance, d’autres signaux lui sont adressés ici et là que Jakub garde pour lui. Les années de lycée se passent sans encombre et, après le baccalauréat, se pose pour lui la question de ses études. « Que veux-tu faire » ? lui demande le prêtre catéchiste. « Je veux faire prêtre », répond instantanément Jakub, « sans y réfléchir vraiment », écrira-t-il. Il court annoncer cette nouvelle à ses parents et son père, après un moment de silence, lui dit : « Tu en as trouvé une bêtise ! Quelle idée ! Tu n’es pas fait pour être prêtre ! ». Interloqué, Jakub passe outre et, le 15 septembre 1960, il entreprend des études de théologie. Son père lui écrit une lettre indiquant qu’il veut lui parler au plus vite, rencontre qui a lieu le 16 octobre. Après avoir déjeuné, Jakub emmène son père dans une chapelle et ce dernier s’agenouille en pleurs. Jakub lui demande s’il fait quelque chose de mal en devenant prêtre, à quoi son père lui répond qu’il ne fait rien de mal ni rien de bien non plus. « Ta vie sera très dure ».

Quelques jours après, le père meurt d’une crise cardiaque à 52 ans, laissant Jakub coupable, désemparé, perplexe.

Au séminaire, il découvre Jésus et les douze apôtres, tous Juifs, observe-t-il. Il note que ce ne sont pas les Juifs qui ont crucifié Jésus.

Jakub pensait que le passage à la prêtrise, soumis à quelques vérifications d’usage, ne poserait pas de problème. « Je me trompais », écrit-il. Est-il baptisé ? Le recteur le convoque et lui dit que des doutes sérieux existent sur son baptême. « Instantanément, ‘la sonnerie juive’ a vibré en moi ». Les autorités ecclésiastiques savaient, après enquête sur place, qu’il ne ressemblait pas à ses parents. Mais c’est l’absence de certificat de baptême original qui constituait le seul élément tangible. Sa marraine, une amie de ses parents polonais, témoin de son baptême en 1943, rendit visite au recteur pour lui affirmer que Jakub avait bien été baptisé.

Le 19 juin 1966, Jakub devient prêtre en la basilique de Frombork, se promettant d’accomplir une prêtrise exemplaire (« Je le dois à mon père »). Il aime les grandes figures de la Bible, surtout Jésus, ce Juif dont il se sent particulièrement proche. « Quel dommage, pense-t-il, que je ne sois pas Juif, je serais encore plus près de Jésus ».

Il entreprend son activité dans une paroisse en compagnie de quatre autres prêtres, dispensant l’enseignement de la religion dans deux écoles, rendant visite aux malades. Il en garde un souvenir excellent. Un jour, prenant un taxi pour la tournée des fidèles, le chauffeur lui dit : « Savez-vous comment on vous appelle ici ? ». Jakub ne savait pas et, curieux, il demande : comment ? « Petit Juif (Zydek), vous ne le saviez pas ? ». Blessé, Jakub répond : « C’est intéressant, mais savez-vous que Jésus aussi était un Zydek ? ».

Il ne sait pas trop pourquoi l’évêque lui propose, au bout de quelques mois, d’entreprendre des études de philosophie. Le curé principal de sa paroisse avait émis un avis dans ce sens. A la rentrée 1967/1968, Jakub est ainsi inscrit au département de Philosophie Chrétienne de l’Université Catholique de Lublin. C’est l’époque de la guerre des Six-Jours et de la campagne antisémite initiée par le parti au pouvoir. « Tous ces événements m’intéressaient peu, écrit Jakub. On disait que les Juifs se disputent dans le Parti. Qu’ai-je à voir avec ça ? ».

Mais à l’université – il faut dire ici que cette université catholique de Lublin avait accueilli alors nombre d’étudiants exclus des départements de sciences sociales de Varsovie pour avoir participé aux manifestations en faveur de la démocratisation du régime – il lit des ouvrages d’histoire et rencontre pour la première fois des expressions telles que « destruction des Juifs européens », « extermination des Juifs ». L’effleure l’idée que, peut-être, ses parents ont été des Juifs assassinés. « Mais comment, demande-t-il, des gens complètement étrangers pourraient-ils aimer un enfant étranger autant que j’ai été aimé ? ».

A partir de 1971, il devient assistant à la Chaire de Métaphysique après avoir été embauché pendant six mois à la rédaction de l’Encyclopédie Catholique. La perspective d’une thèse de doctorat se présente, consacrée à la métaphysique de Henri Bergson et, à partir du 1er janvier 1974, il part à Paris collecter des sources.

A Paris, il s’inscrit à l’Institut catholique, habite gratuitement une maison de récollection près du Sacré-Cœur, où il officie en tant qu’aumônier, et étudie Bergson sous la houlette du philosophe catholique Jean Milet. Ce fut un temps heureux pour lui. Une deuxième année de bourse lui est accordée quand il reçoit le télégramme suivant : « Rentre immédiatement. Le recteur ».

Rentré en Pologne, Jakub n’était en fait pas attendu et aucune explication ne lui fut donnée, même de la part de l’évêque qui l’avait fait revenir et à qui il demanda les raisons de son geste. Une discussion avec un prêtre ami le met sur une piste : « Tout le monde disait ici que tu allais te marier ». Abasourdi, il se demanda d’où pouvait venir une telle rumeur. Il se souvient alors de sa rencontre avec une prostituée au métro Abbesses.

Viens faire l’amour, lui dit-elle un jour.

Tu fais l’amour sans aimer, moi je t’aime sans faire l’amour.

Est-ce que tu n’es pas un peu idiot ? lui dit-elle.

Je suis un prêtre catholique.

Ah, tu es un prêtre, c’est drôle, tu as une cigarette ? Offre-moi une cigarette.

Chaque fois qu’il passait devant elle, elle lui lançait « Salut, monsieur l’abbé ». Un jour, un collègue prêtre polonais de l’Université catholique de Lublin est venu lui rendre visite et, en le conduisant au métro, il entendit un sonore « Salut, monsieur l’abbé ». Sans tourner la tête, il lui répondit « Salut ». Intrigué, le collègue lui dit : « Oh, oh, je vois que tu as aussi de telles connaissances ». « Jésus aussi en avait », répondit Jakub.

Il en déduisit que son rappel à Lublin venait de là.

Il poursuit ses activités à l’université de Lublin, soutient sa thèse et publie plusieurs ouvrages.

A partir du 23 juillet 1978, quand sa mère lui annonce que ses parents biologiques étaient Juifs, il a le sentiment de plonger dans un désert. Dans une re-naissance, à 35 ans. Il part à la rencontre de son identité juive, de son vrai nom d’abord. Grâce à une religieuse amie qui se rend souvent en Israël et à qui Jakub communique les seules informations précises le concernant, ses lieu et date de naissance (Swieciany, 1943), la profession de son père (tailleur, sa mère polonaise l’en avait informé), il parvient à obtenir une information capitale. Cette religieuse met en effet la main sur le Livre du souvenir de cette ville et, par recoupements avec des survivants de Swieciany, le nom de son père biologique est révélé : Jankele Weksler. Il n’y avait plus beaucoup de tailleurs dans cette bourgade en 1943.

En 1992, il apprend que les prénoms de ses parents étaient Batia et Jakub. La sœur lui apporte une photo de sa mère. « La première personne à laquelle je ressemblais enfin, écrit Jakub, était ma mère biologique ». Il se rend pour la première fois alors en Israël, à 49 ans. A l’aéroport, Zvi Weksler, le frère de son père l’attend et, à Netanya, Rachela Sargowicz, la sœur de son père.

Le 1er septembre 1996, il obtient que ses parents polonais deviennent « Justes parmi les nations ». Il dut changer d’état-civil, inscrire le nom de ses parents biologiques. « J’avoue, écrit-il, qu’il m’était pénible de cesser d’être le fils de Piotr et Emilie. Au plus profond de moi-même, je n’ai jamais cessé de l’être, mais je voulais honorer mes parents polonais conformément à leur mérite. Finalement, je m’appelle Romuald Jakub Weksler-Waszkinel ».

Il s’installe définitivement en Israël en 2008, trouve un emploi à Yad Vashem, réside dans une maison de retraite.

Le 19 juin 2016, il célèbre, « dans une solitude absolue », le 50ème anniversaire de son entrée dans la prêtrise, chez les bénédictins d’Abu Gosh. Il n’avait plus sa place dans l’Église. « Ce jour-là, une partie de ma vie s’est achevée ». Puisque l’Église ne voulait pas de lui, et que lui aussi ne voulait plus d’elle, il rentre « dans sa maison juive » et, le 6 février 2019, il effectue sa bar-mitzvah, à 76 ans.

« Et quid de la promesse de ma mère biologique que je deviendrai prêtre ? », demande-t-il. « Je l’ai remplie, ne sachant rien d’elle. Pendant 50 ans, j’ai été un prêtre ardent et honnête. Et, oserai-je dire, si je n’avais pas été un prêtre catholique, je n’aurais probablement pas cherché mes ‘racines’ juives. J’aurais une femme, des enfants et des problèmes très différents. C’est justement la prêtrise qui a sauvé en moi ma judéité ».

La personnalité de Romuald Jakub Weksler-Waszkinel est complexe, autant que sa vie. Au cours de nombreux voyages à Paris, il rencontra le cardinal Lustiger et une sorte de reconnaissance mutuelle lia les deux hommes. Il lui écrivit post-mortem sept lettres consacrées largement aux relations judéo-chrétiennes, ouvrage préfacé par Richard Prasquier, ancien président du CRIF.

Evoquant la problématique de l’invisibilité/visibilité dans laquelle j’entendais l’impliquer, il me répondit : « Il semble que je sois un Juif visible. Que votre revue soit laïque ne me gêne en rien. J’adorais Tadeusz Kotarbinski et Leszek Kolakowski. Personnellement, je suis un Juif religieux mais, formellement, je n’appartiens à aucune des synagogues existantes. Mon oncle, Zvi Weksler, le frère de mon père, me raccompagnant un jour à l’aéroport – je rentrais en Pologne, j’étais alors un prêtre catholique ardent - me conseilla de n’écouter dans la vie ni les curés ni les rabbins, mais ma seule conscience. C’est ce que j’essaie de faire, ma seule conscience me guide ».

La problématique invisibilité/visibilité peut se décliner de multiples façons. Dans le cas de Jakub, l’invisibilité fut presque totale pendant 35 ans. Presque, car les pointes antisémites qui l’assaillaient de temps en temps réveillaient en lui des interrogations plus ou moins obscures. Puis, à mi-vie, la clarté fut entière, mais avec son lot de difficultés. Contrairement à d’autres Juifs, qui choisissent consciemment des moments d’invisibilité, voire une invisibilité totale – c’est le cas de Juifs convertis, en Pologne occupée, qui ont adopté une identité aryenne et qui la maintiennent après la guerre – l’invisibilité fut imposée à Jakub. Aujourd’hui, il se dit et se veut visible – et il l’est. Comment cette visibilité fonctionne-t-elle quand il se rend en Pologne ? Quelles réminiscences l’assaillent ?

Il y répondra peut-être lui-même dans son prochain livre.


  1. Romuald Jakub Weksler-Waszkinel, Powrot do domu (Le retour à la maison), Annual Memorial Lecture, The Judaica Foundation – Center for Jewish Culture, Cracovie 2021. Toutes les citations qui suivent proviennent de ce texte. J’ai enlevé les renvois de pages des citations pour ne pas alourdir la lecture mais je les tiens à disposition de tout lecteur désireux de les examiner.
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