réalisé par Monique Halpern, Jean-Charles Szurek Le synopsis du film “M” le résume ainsi : Menahem Lang nous emmène dans son quartier natal de Bnei Brak, un des bastions du monde juif ultra-orthodoxe, où il a grandi et où, enfant, il a été sexuellement abusé. Quinze ans après, en 2018, il revient, pour se confronter aux coupables. Ce retour, il le fait avec la réalisatrice Yolande Zauberman et sa caméra qui fouillent les lieux et les hommes. – Nous sommes sortis du cinéma très ébranlés, marqués, presque brûlés par ce film, sans savoir vraiment pourquoi. Nous l’avons revu, nous avons demandé à des amis d’aller le voir pour qu’on en parle ensemble, mais nous n’étions pas d’accord : certains nous disaient que c’était un film sur la pédophilie, nous répondions que non, qu’il y avait quelque chose de plus. C’est parce que nous essayons de comprendre ce quelque chose de plus que nous avons voulu vous rencontrer. – YZ : Ce quelque chose de plus, c’est quoi ? – Pourquoi cette question ? Pour vous, ce n’est un film que sur la pédophilie ? – YZ : Non, mais ce quelque chose de plus, c’est quoi ? – Quand vous dites, dans de précédents entretiens, que vous avez eu la chance de vous approcher de plus près du monde de vos ancêtres, d’y entrer, à travers une blessure, que voulez-vous dire ? – YZ : Ce n’est pas un film sur une communauté, c’est un film dans une communauté. Je n’ai pas fait un film sur les hassidim1. Mais il est vrai que je me disais tout le temps : quelle chance j’ai de pouvoir être à cet endroit.
Et eux le sentaient que je le vivais comme une chance. C est aussi la raison pour laquelle ils m’ont laissé les approcher. Je n’aurais pu éprouver cela aussi complètement, dans d’autres circonstances. Le fait d’entrer à travers une blessure faisait que la blessure prenait en charge tout ce qui me faisait peur dans ce monde. Du coup, je pouvais laisser parler mon cœur et ma gratitude aussi d’être là, d’être invitée à naviguer dans ce monde. – Mais cette blessure ? – YZ : La pédophilie bien sûr, et je pense que la vérité n’a pas été dite sur la sexualité, y compris des victimes. On n’a pas dit ce que le viol et la maltraitance ont fait en général dans le monde, et aux Juifs en particulier.
Ce sujet n’a jamais été abordé en fait. – On en parle beaucoup en ce moment pourtant. – YZ : Oui, mais pas chez les Juifs. On parle du viol et on ne se demande pas d’où ça vient, et ça vient bien de quelque part. Au fond chez les Juifs, à part M rien n’existe. Vous me direz que chez les catholiques, il n’y a rien eu pendant très longtemps. Mais cela se développe beaucoup : la société française vient d’instaurer une commission sur l’inceste. De ce point de vue, le monde va mieux. – À la fin du film, vous citez Kafka : « Je suis parmi les miens avec un couteau pour les agresser, je suis parmi les miens avec un couteau pour les protéger », et vous ajoutez « Ce film est mon couteau, pour les protéger ». Pour protéger qui ? – YZ. Les miens. – Les miens, c’est qui ? – YZ. C’est beaucoup de gens. Pas seulement les Juifs, les gens que j’aime, l’humanité, les enfants. Pourquoi j’ai fait ce film ? Parce que c’est un problème vieux comme le monde. Il y a toute une éducation, un soin à apporter à ce qui est une maladie qui se perpétue dans le silence. Je pense que le plus grand crime aujourd’hui c’est le silence. En fait le silence je le comprends mieux depuis qu’ils m’ont expliqué ce qu’est le “galgal” : vous êtes violé,
raconter. Quand vous êtes agressé, vous le dites, mais pas quand vous êtes violé. C’est comme ce savoir populaire qui traite du vampire : vous avez été mordu, vous allez mordre à votre tour. Alors que le seul moyen de ne pas être un violeur, c’est de parler. Le viol tue des générations entières, et cela ne se passe pas seulement sur une génération, ça touche tout le monde. En fait, le viol explique beaucoup de la brutalité du monde. – À Bnei Brak, là où vous avez tourné, vivent des Satmars1. Y avez-vous ressenti une particularité ? – YZ. C’est pareil dans tous les mondes clos. Là, on m’a pris la main pour entrer dans ce monde et ce qu’il avait de particulier d’une certaine manière, c’était le rapport à la vérité. J’étais étonnée de voir à quel point ils se mettaient à nu.
Soit ils parlaient, soit ils ne parlaient pas, mais il n’y avait pas d’entre-deux.
En Israël on sait que c’est chez les ultra-orthodoxes qu’il y a le plus de viols, surtout chez les hommes. Ce sont les hommes qui violent les hommes et qui sont violés par les hommes. C’est pareil dans l’église catholique. Les Satmars sont des communautés encore plus fermées que les autres. Plus une communauté est fermée, plus il est difficile de résister. C’est comme une maladie.
Dans le film de Fritz Lang “M le maudit”, celui-ci dit bien que c’est plus fort que lui. C’est pour cela qu’il faut soigner. D’ailleurs Israël est à la pointe de la thérapie, même chez les religieux. Ils ont un programme qui repose sur la parole, comme pour les alcooliques anonymes, il y a les victimes d’un côté, les agresseurs de l’autre et, en plusieurs étapes, ils parlent entre eux. – Dans votre film, les protagonistes parlent simplement, avec une naïveté quasi enfantine, comme si de l’enfance s’était figée en eux. Comment l’expliquez-vous ? – YZ. Ils ne sont pas formatés comme nous. Ils ne lisent pas de journaux, ne regardent pas la télévision, ne vont pas au théâtre. Ils sont formatés autrement, par les yeshivot2, par l’étude de la Bible qui est pleine de violence. Le “galgal” que j’évoquais, c’est une manière d’entrer dans un circuit d’hommes, de père en fils, de fils en père.
– Les femmes sont complètement absentes de votre film. – YZ. Elles sont hors champ, je me suis intéressée aux hommes, c’est dans leur monde que mon personnage allait et que je pouvais aller. Je pense réellement que même si cela arrive malheureusement aux filles, c’est plus fréquent chez les garçons. – Est ce qu’on peut se dire : Ils n’ont pas les femmes de leur choix, ils se marient jeunes, ils ont de très nombreux enfants, ne vivent pas une sexualité heureuse, donc ils se rabattent sur une sexualité d’hommes entre eux. - YZ. Oui, ç’est comme en Inde, mais les choses sont en train de changer là-bas. Beaucoup de filles absolument magnifiques prennent de plus en plus de place et de pouvoir.
Bnei Brak est plus ouvert que Mea Shearim1, même si c’est très relatif, c’est un lieu intéressant, et je suis contente d’avoir connu ça dans ma vie. – Dans le film, on montre une yeshiva où chacun est le rabbin de l’autre. Cela procède d’une ouverture formidable. – YZ. Oui, Il s’agit d’un jeune qui a créé un lieu plus ouvert parce qu’il sait que sinon un bon nombre de jeunes vont partir. Il a créé ce lieu pour que les gens puissent respirer.
Il m’a dit quelque chose de magnifique : je prie pour ne voir que ce qu’il y a de beau chez les gens que j’aime. – Il y a quand même quelque chose d’inouï qui nous est révélé sur ces sociétés ultra-orthodoxes : les parents sont au courant et ils laissent faire2. 1 Quartier ultra-religieux à Jérusalem.
– YZ. Mais il en est ainsi de toutes les sociétés. Je connais des Libanais qui ont été violés dans des écoles de Jésuites et qui mettent leurs fils dans les mêmes écoles. Chez les bouddhistes, il y a énormément de viols. Le viol ne choisit ni sa religion ni sa couleur. Et il y a des formes de répétition : 85 % des viols sont commis par des gens qui ont été violés. Moi je crois qu’être un être humain, c’est être capable de sortir d’une forme de sidération, dans laquelle on crée des répétitions. – Votre personnage, Menahem, est quelqu’un d’exceptionnel. Où est-il aujourd’hui ? – YZ. Il habite Paris, il s’est marié, il chante, c’est un cantor, un personnage très complexe, dans l’excès. Pour le film, il a été un guide formidable, mais il y a été avec un esprit de vengeance, ce qui n’était pas du tout mon cas. Nous nous sommes rejoints à la fin du film, quand je lui ai dit : “Menahem, tu ne te rends pas compte combien tu es heureux ici. Je ne te vois pas ailleurs”. À Bnei Brak, il comprenait tout, il était reçu partout, il se mettait à chanter et tout le monde s’approchait. Cela le rendait profondément heureux. Mais il n’arrêtait pas de dire qu’il les détestait. Pourtant, juste à la fin, il m’a dit : “Je crois que tu as raison : je les aime”. Il est vrai que le film lui a permis de se réconcilier avec sa famille – La série israélienne « Shtisel » renvoie une image très positive de ce monde orthodoxe. Il y a un hiatus entre cette série et votre film, c’est un même monde et pourtant on en donne deux visions opposées. – YZ. Je ne suis pas d’accord. Mes collaborateurs disaient qu’une allergie existe a priori contre ce monde religieux, mais ils sont tous ressortis avec une forme d’admiration. C’est un monde où il y a beaucoup de chaleur comme on voit dans le film, avec ces rues où des familles déambulent à deux heures du matin, avec des petites filles en robe de princesse, ces collectifs d’hommes très chaleureux. Les gens sont très chaleureux, ils s’étreignent, ils parlent, ils disent la vérité, et la vérité éblouit. Je pense que les gens savent voir. – « Qu’une lumière aussi intense puisse sourdre d’un tel film n’est pas le moindre miracle », a écrit Jacques Mandelbaum, le critique du Monde. Il y a dans le
film une sorte de luminosité, une espèce de soleil noir. Comment expliquez-vous cela ? Cela vient de lui, de vous, de la situation ? – YZ. Le film exprime un microclimat, Menahem en est la flèche, mais malgré tout c’est moi qui tirais le film, même par rapport aux lieux d’une certaine manière. Je filmais des choses qui m’importaient et que lui ne voyait pas nécessairement. C’était quasi magique. Par exemple, le jour où, à Jaffa, j’ai vu cet homme, qui était un violé et un violeur, sortir de la mer et venir vers nous. Menahem était stupéfait, il m’a dit : « C’est Dieu qui veut qu’on fasse ce film ». Les gens venaient vers nous, comme l’homme qu’on voit à un moment dans le cimetière. II y a eu des moments de véritable grâce. Mais ce film a été possible, car je n’étais pas fascinée par ce monde, je voyais la difficulté que Menahem avait à vivre en restant enfermé dans cette histoire.
Je suis ravie que Menahem se soit réconcilié avec son père. – La mère est très en retrait. – YZ. Oui, c’est terrible, mais Menahem adore ses parents. – Menahem semble avoir été un enfant mal aimé. II dit à un moment : « je manquais de caresse dans ma famille et mon père a mis un masque quand je lui ai parlé ». Et il dit aussi que le troisième violeur, celui dont il était « le petit mari », lui avait donné beaucoup d’amour, qu’il le nourrissait, l’habillait. – YZ. Oui. Quand on est cinéaste on doit montrer les gens au meilleur de ce qu’ils sont, mais sans les idéaliser. Il y a un rapport à la vérité qu’on demande aux personnages et qu’on doit avoir encore plus quand on tient une caméra.
Les gens le sentent, c’est incroyable comme ils se mettent à nu. On m’a raconté des choses invraisemblables, même quand ma caméra n’était pas là. – En Israël le film a-t-il été montré ? – YZ. Oui à Jérusalem, dans les cinémathèques, – Ce film n’a pas suscité de débats là-bas ? –YZ. Franchement, en Israël, on n’a pas besoin de ce film pour savoir qu’il y a un problème. Mais je n’ai jamais utilisé ce film pour donner des leçons
– Et aujourd hui, cest déjà loin cette discussion pour vous ? – YZ. Non. Il est vrai que j’ai beaucoup accompagné ce film, car on avait peur de la réaction de la communauté juive ; il fallait l’accompagner pour calmer la peur qu’il pouvait susciter ; les gens avaient peur d’y aller, mais après ils en parlaient beaucoup autour d’eux. – Pour nous, ce film va bien plus loin qu’une dénonciation de la pédophilie, il nous amène vers d’autres rives, d’autres réflexions. Vous l’articulez avec cette chance d’avoir eu un contact avec le monde de vos aïeux, de vos ancêtres. La blessure conduit au monde des ancêtres. – YZ. Oui, je n’y serais jamais entrée sans la force de cette blessure. Je ne suis pas là pour juger ce qui existe, je suis là pour essayer de comprendre comment fonctionne le monde. En fait je ne suis pas sentimentale, je suis partie avec des questions et on m’a répondu. On réagit par l’intime, il n’y a que l’intime qui est politique, mais politique pas au sens dogmatique.
- ↩ Membres d’un courant mystique du judaïsme fondé au XVIIIe siècle par le rabbin Israël ben Eliezer, connu sous le nom de Baal Shelm Tov ou Besht (le maître du bon
- ↩ Hassidim de Satmar : obédience hassidique fondée en Transylvanie. Cette secte est très é bl USA
- ↩ La mère de Menahem, face à son récit, oppose un visage fermé. Elle ne commente pas, donnant l’impression qu’elle a toujours su, mais qu’il n’aurait pas été en son pouvoir de faire quoi que ce soit pour modifier le cours des choses. On retrouve un silence et une fatalité semblables dans le Shtetl où les tout petits enfants étaient dès l’âge de 3 ans amenés au heder pour apprendre à déchiffrer la Torah. Là, le maître, le melamed, les battait, les laissait parfois attendre des heures entières dans le froid et l’obscurité, tout le shtetl savait comment ça se passait, les mères le savaient et en avaient le coeur brisé, mais