Avec deux guerres mondiales et la Shoah, il nous a appris à ne pas trop naï- vement associer l’idée de modernité à celle de progrès, il a mis un bémol à - l’engouement des Juifs qui s’étaient élancés avec passion vers cette modernité, les obligeant à évaluer le prix qu’il leur a fallu payer pour cette entrée.

Il est difficile d’en donner une définition univoque. Car c’est un processus au long cours peut-être même un processus continu dès l’instant où une société sort de la tradition et de la répétition.

On pourrait globalement la définir en Europe comme un changement de perspective : émancipation de la tradition, processus d’autonomisation qui a permis à l’individu de gagner sa liberté par rapport au groupe et à la religion qui régissait tant de dimensions de sa vie privée et publique, développement de la science, sécularisation.

Il est certain qu’elle a exercé une immense attraction sur les Juifs car, pour eux, elle représentait plus encore : une promesse de liberté, d‘égalité, le respect de la différence, la possibilité d’exister hors du ghetto et de participer à la vie citoyenne.

Et l’une des premières conséquences de la modernité en Europe a été l’apparition des Lumières, et, dans leur sillage, celle de la Haskala, le mou- vement des Lumières juives, dont Spinoza, fut le précurseur et dont Moses Mendelssohn l’un des principaux artisans, par son approche rationnelle de la religion et sa foi en la raison et la tolérance.

Mais on peut se demander si, au-delà du nom de Mendelssohn et de la Haskala, il n’y a pas eu pour la population juive des entrées successives en Comme le souligne Alessandro Guetta, la communauté juive italienne, par sa riche production culturelle, par son appréhension rationnelle des questions d’Histoire et de culture, a été parmi les premières à suivre « la voie juive vers la modernité », et à créer des modèles intellectuels qui - seront ensuite développés en Allemagne et à l’est de l’Europe. Si les Juifs italiens (50 000 tout au plus) n’ont jamais été assez nombreux pour exercer une influence décisive sur les autres communautés européennes, des noms comme ceux de Samuel David Luzzatto (1800-65), originaire de Trieste et professeur au collège rabbinique de Padoue, et Elia Benamozegh (1823-1900), originaire de Livourne et de famille marocaine, sont ceux de grands précurseurs en dialogue avec la modernité De son côté Ariane Bendavid montre comment les Juifs, au cours de leur histoire plurimillénaire, ont toujours su s’adapter à des réalités culturelles t liti h t t à i i it à h f i

et adapter » semble avoir été le credo d’une part non négligeable d’entre eux ; ce qui expliquerait le phénomène unique de la pérennité d’Israël à travers les siècles et ce malgré son exil, sa dispersion et un environnement si souvent hostile.

Autre question : dans ce processus d’intégration comment préserver - l’essentiel ? On peut se demander quelles ont été les conséquences de la modernité dans la population juive d’Europe.

Nous entrons ainsi dans la période moderne des sociétés occidentales.

Simon Wuhl, se référant à quelques penseurs juifs du XXe siècle, notamment Simon Doubnov, Horace Kallen et Michael Walzer, interroge la place à donner à l’appartenance collective des Juifs de diaspora et à leur identité culturelle (que celle-ci soit de nature religieuse, intellectuelle, artistique ou éthique). Un tel questionnement a pu susciter chez Doubnov une réflexion sur la nécessité de préserver des droits culturels seuls capables selon lui de lutter contre la dilution de la personnalité collective juive. De même, chez Walzer, ce questionnement suscite une « pensée juive des différences culturelles » qui le pousse à son tour à interroger de façon critique la laïcité à la française.

Une autre question concerne, la réussite et le développement du phé- nomène de sécularisation dans la modernité juive.

Ilan Greilsammer rappelle que le sionisme dont est né l’État d’Israël a été dès l’origine lié à la question de la modernité et que le rêve des pères fondateurs d’Israël était de créer un état libéral, moderne et démocratique, régi par la séparation des pouvoirs. Mais il souligne que, pour une partie de la population, accepter les instruments de la modernité ne signifiait pas accepter l’idéologie de la modernité. D’où les compromis que Ben Gourion dut passer avec les forces religieuses – et le paradoxe d’un État moderne, d’une start-up nation où le statut civil des citoyens continue à dépendre du rabbinat.

Concernant le domaine de la culture, Léa Veinstein, évoque le cas de Kafka se heurtant à une contradiction insoluble qu’il s’agisse de son rapport au monde moderne ou de son identité juive problématique. Elle cite Stéphane Moses qui, rassemblant des textes de Kafka, de Benjamin, mais aussi de Scholem, Freud et Rosenzweig, dessine les traits communs à une génération de fils qui ont subi « le dérèglement des processus de transmission dans le judaïsme », effet de « l’entrée des juifs occidentaux dans la modernité ».

Tandis que, s’interrogeant sur la modernité juive des peintres de l’École de Paris, Itzhak Goldberg remarque qu’il reste étonnant de grouper sous le nom École de Paris des artistes qui viennent tous d’ailleurs. II rappelle que, si l’on peut constater la présence de nombreux artistes juifs au sein de la

23 : Les Juifs dans la modernité l’identité, l’anxiété de la perte d’identité, est centrale dans l’œuvre de Chagall – et peut-être commune à la vie juive et à l’art moderne ?».1 Deux films de la cinéaste Yolande Zauberman sont par ailleurs évoqués.

L’un est tout récent, il s’agit de M., traitant des violences sexuelles dans le milieu, ultra-orthodoxe en Israël : c’est le sujet d’un entretien de la cinéaste avec Monique Halpern et Jean-Charles Szurek. L’autre film est plus ancien ; il s’agit de Moi Ivan, toi Abraham, analysé par Anny Dayan Rosenman.

Dans les deux cas, l’attrait de la modernité ne va pas sans luttes internes, opposant le désir de liberté de l’individu et la force coercitive du groupe et de la tradition Le dossier se poursuit avec un entretien de Brigitte Stora avec Izio Rosenman, sur son parcours et de ses engagements de Juif de gauche et laïque, informé par une tradition de gauche familiale et par les violences de l’Histoire. Un entretien où il évoque des valeurs issues de la tradition éthique des prophètes, des valeurs pour lui essentielles en ce qu’elles maintiennent l’espoir en l’homme, même si elles se doublent d’une vigilance inquiète.

Enfin le dossier se clôt par une réflexion de l’historien David Biale, - extraite de son livre : Not in the Heavens –e Tradition of Jewish Secular ought et traduite par Martine Lebovici, sur le thème de l’Héritage, entendu ici comme l’héritage culturel. David Biale y décrit de nouveaux développements aussi bien en Israël qu’aux USA, évoquant la remise en question des anciennes catégories liées à la modernité et le fait que désormais la religion est imprégnée de séculier et le séculier imprégné de religion. Il rappelle que certains des mouvements religieux en Israël sont des créations de la modernité autant que des réponses à celle-ci tandis qu’aux USA une génération dite « post-moderne » considère son identité comme modifiable, fluide, en quelque sorte « à la carte », sortant de l’opposition historique entre séculier et religieux.

Hors dossier, nous reproduisons les interventions d’une table ronde consacrée à l’immense poète yiddish Avrom Sutzkever, à laquelle ont 1 Jean-Michel Foray, « Chagall et les modernes », Chagall connu et inconnu, Galeries - participé Rachel Ertel, Carole Ksiazenicer-Matheron, Claude Mouchard, Guillaume Métayer et Martin, Rueff, qui, tous, évoquent la modernité, le souffle, l’incandescence d’une poésie qui déploya sa puissance dans sa confrontation à l’Histoire.

Norbert Czarny présente l’œuvre d’Eduardo Halfon, écrivain juif et guatémaltèque, trop peu connu en Europe, dont chaque roman, de - Monastère au Boxeur polonais ou encore à Deuil, constitue une des pièces d’un puzzle familial complexe et cocasse, toujours en cours d’élaboration. Il représente cette troisième génération après la Shoah qui dispose de la distance suffi-

disparu en décembre 2020, dont nous publions une des nouvelles : Le contre sens. Et aujourd’hui ? Nous assistons à une remise en cause des acquis de la modernité et des Lumières, se traduisant par des approches irrationnelles et par un détournement de la liberté de penser acquise aux temps des Lumières au profit d’approches mettant en cause l’universalité de la vérité et de la raison au profit de prétendues vérités alternatives. Avec le développement du complotisme, de la haine de l’autre, du populisme, c’est la démocratie qui est mise en danger. Les scores de Marine Le Pen le prouvent.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine, avec ses destructions, ses massacres et sa barbarie, nous montre combien notre situation est fragile et menacée par les totalitarismes.

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