Laurent Munnich est directeur de publication d’Akadem, un outil culturel en ligne, qui en quelques années s’est imposé dans la vie culturelle juive en France. Akadem apparait comme un outil de savoir, de culture, mais aussi comme un lieu de dialogue entre les différentes cultures juives.

Laurent munnich, une première question : vous avez accompagné le projet depuis sa création, en fait, depuis sa conception, pourriezvous en faire l’historique ?

Je dois dire que ce projet me tient particulièrement à cœur, car il est lié à ma propre évolution.

Je suis né au début des années 50, en France, et très vite je me suis aperçu que ce qui m’intéressait dans la vie c’était le journalisme, que j’ai pratiqué de nombreuses années dans de nombreuses rédactions. Quand je regarde dans le rétroviseur, je m’aperçois d’ailleurs que presque tous les titres pour lesquels j’ai travaillé ont disparu. J’ai commencé à France-Soir à l’époque où c’était encore un grand journal, puis j’ai travaillé pour Le Matin de Paris, puis pour Les Nouvelles littéraires, une belle publication, les plus âgés s’en souviendront. J’ai longtemps été correspondant du service français de la BBC, le seul de ces médias qui existe encore.

Voilà. Ma vie, ce sont les médias, la communication, la presse. Et puis, parce que c’est en quelque sorte mon logiciel, en marge de la presse nationale, l’Agence télégraphique juive, que j’ai recréé sous le nom de Jour J. J’ai participé à l’aventure des radios libres quand la bande FM s’est libérée en 1981. J’ai toujours gardé un lien avec les médias communautaires et tout particulièrement avec les médias du Fond Social Juif Unifié (FSJU). Il se trouve que j’ai toujours eu un goût très fort pour les ordinateurs et la chose électronique. Et cela dès le début des années 90 alors que le terme « internet » n’existait pas encore. Je travaillais à l’époque dans l’une des filières de Libération qui faisait beaucoup de partenariat international. Je me suis alors rendu compte qu’il y avait là un outil de mise en réseau de rédactions qui était probablement amené à se développer et j’ai commencé à investir ce domaine. Très vite, il a été possible de faire de l’image et de l’image animée sur internet. J’ai exploré cette piste-là, par exemple, en établissant un partenariat avec le grand couturier Yves Saint Laurent. Nous filmions les grands défilés de mode, c’était un spectacle absolument magnifique et c’était très agréable à faire.

À partir de là, comment s’est opéré le passage vers le culturel et vers les activités culturelles juives ?

Les hasards de la vie ont fait que j’ai été conseiller de grandes enseignes comme Carrefour, comme Les Éditions Hachette ou encore le groupe La Croix. Et puis un jour, je me suis dit UnE cARTOGRAPhIE DE LA vIE cULTURELLE jUIvE En FRAncE ?

Entretien entre Anny Dayan Rosenman et Laurent Munnich, directeur de publication d’Akadem

Il me faut ici évoquer un homme avec lequel j’ai toujours eu une relation très solide, très profonde, et qui était à l’époque le directeur du Fonds Social Juif Unifié, David Saada. Nous étions à la fin des années 90. Je lui ai parlé de l’importance que prendrait internet et il m’a répondu : « Écoutez Laurent, si vous pensez que c’est important, allons-y. » C’est une phrase que l’on n’entend pas souvent dans sa vie et c’est pourquoi je lui en suis si reconnaissant. Nous avons alors commencé à mobiliser les moyens et à explorer l’idée. Il était pour sa part persuadé que le média le plus important serait la vidéo et nous avons intégré la vidéo dans le projet. C’était bien avant YouTube.

Je me rendais bien compte que nous vivions une période de l’histoire juive en France tout à fait remarquable. Nous assistions à une floraison d’activités, de centres culturels, d’éditions, de lieux d’enseignements, de lieux de culte… Par le passé, la vie juive a rarement été aussi florissante.

Nous étions alors en 2002 - 2003.

C’est-à-dire au moment où la grande floraison culturelle juive est déjà notable et gagne de l’ampleur. Et c’est ce qui vous donne le désir de pérenniser, de diffuser cette richesse culturelle plutôt que de créer un organe de plus ?

Oui. Je me suis dit qu’il fallait faire « des économies d’énergie ». Il y avait de plus en plus de lieux d’enseignement. Par ailleurs c’était aussi le moment où se vulgarisaient les caméscopes que nous utilisions pour filmer les anniversaires de nos enfants. Et je me suis dit que ce qu’il fallait, c’était enregistrer, c’est-à-dire consigner cet enseignement sur un support qui se trouve être numérique. Après tout, c’était un peu comme pasla Torah s inscrit dans la durée. Et c est ainsi que nous avons commencé à enregistrer et à filmer.

À partir de ce constat, comment avez-vous conçu la construction de ce site culturel ? Car quelqu’un qui suit attentivement Akadem, peut se rendre compte que cette culture, vous la saisissez à partir de quelques grands pôles, mais de façon de plus en plus large, nuancée, ramifiée. Au départ quels étaient les pôles auxquels vous pensiez ?

À l’origine Akadem est très académique, très universitaire, en fait assez conventionnel. Nous avions cinq domaines de prédilection : l’Histoire, la philosophie, le Limoud, la sociologie politique et ce que l’on appelle la vie juive.

Concernant le Limoud est-ce que vous pouvez être plus précis ? Qu’est-ce que le Limoud ?

Le mot veut dire Étude, je pense, et est-ce qu’il ne comporte pas aussi différents degrés de conventionalité ?

En effet. Mais pour définir le Limoud, il existait déjà un clivage qui était pratique. À partir du moment où il s’agit de textes, où l’on fait appel aux textes, où on les cite, où on retourne à la source, que ce soit la Bible ou les commentateurs, on est dans le monde du Limoud. Mais si l’on travaille sur Spinoza par exemple, on est sur autre chose. Vous le savez mieux que personne, toute typologie est forcément réductrice. Mais faire cette distinction nous permettait d’aller plus loin dans l’exploration de la philosophie par exemple.

Il est vrai que l’on peut classer Levinas dans la philo, mais l’on pourrait aussi bien le classer dans la catégorie du Limoud.

aussi bien le rapport à la modernité, la production culturelle actuelle et le rapport aux textes traditionnels. C’est peut-être un peu plus tard que se rajouteront d’autres domaines comme la musique ?

Oui, tout à fait et on peut dater le moment de cette évolution. Aux cinq catégories que j’ai citées, nous avons ajouté une catégorie de culture avec des éléments plus contemporains : la littérature, le cinéma, le théâtre, la musique et, plus récemment encore, les recettes de cuisine. Et il est vrai que tout cela participe à l’élargissement du spectre.

Peut-on, à présent, parler de votre public ?

Akadem est très suivi. Est-ce que vous pouvez savoir quelles sont les émissions les plus attractives pour le plus grand nombre ?

Avant de vous répondre, je vais ouvrir une parenthèse. Si l’on regarde l’Histoire, les Juifs ont toujours eu une sorte de prédilection pour les moyens et les médias de communication. En 1455, invention de l’imprimerie. Dans les années qui suivent, on voit des communautés juives qui commencent à imprimer des Talmuds absolument magnifiques, à Livourne par exemple. Ils ont vraiment été très rapides pour s’emparer de cette invention et apprendre à l’utiliser. C’est la même chose avec internet. Dès que l’outil internet commence à se banaliser, on assiste à une floraison de sites internet juifs (plus ou moins heureux d’ailleurs).

Mais du même coup, et à cause de la facilité de l’outil, on retrouve les mêmes clivages que dans la communauté, et c’est bien toute cette stratification où chacun ignore son voisin que l’on retrouve sur internet. C’est exactement ce que j’ai voulu éviter.

À présent, je vais vous répondre. Dès le début, il y avait une charte éditoriale qui accompagnait i les obédiences, à toutes les tendances au sein de la communauté. Nous avons dit, évidemment, et dès le début, que les Libéraux* et les Massorti* avaient leur place sur Akadem et qu’ils pourraient s’y exprimer librement. Car à mon avis, là où Akadem innove, c’est que cet outil culturel n’est lié à aucune obédience, à aucune affiliation et ce choix nous a d’ailleurs valu, dès le début, quelques volées de bois vert.

Ce pari d’ouverture était donc de votre part un choix délibéré, réfléchi et présent dès l’origine ?

Nous allions même plus loin. Dans la charte éditoriale, il est dit qu’Akadem veut être une fenêtre ouverte sur le monde juif à l’intention des non-juifs. C’est ainsi que nous nous sommes clairement positionnés. Il faut dire qu’au début, cela a été assez difficile. Il y avait quelques orthodoxes radicaux, pas très sympathiques, qui nous disaient des choses horribles. Par exemple, que nos choix étaient une offense aux morts de la Shoah (car nous sommes en partie financés par l’argent de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah). Ou que les Juifs libéraux étaient pires que les Nazis car les Nazis au moins affichaient leur programme.

D’autres encore nous disaient qu’il était insupportable de voir des femmes qui commentent la Torah, et donc qu’ils ne viendraient jamais sur notre site. Mais nous avons tenu bon. Assez vite les choses se sont calmées et ceux qui étaient les plus critiques viennent aujourd’hui volontiers sur Akadem et demandent à s’y exprimer. Donc je confirme. Cette ouverture sur toutes les tendances, à tous les courants, est vraiment quelque chose d’important et de fondateur pour nous.

des commentaires de textes traditionnels par des femmes.

Je vais vous expliquer ce choix qui est lié à ma trajectoire. J’ai passé les vingt-cinq premières années de ma vie en France, dans un judaïsme que j’ai trouvé très ennuyeux. Puis j’ai eu la chance de partir sur la côte Est des États-Unis, où j’ai découvert un judaïsme qui était pour moi révolutionnaire, parce qu’il avait intégré toutes les grandes conquêtes de 68, entre autres le désir d’une profonde égalité entre hommes et femmes. Je me suis retrouvé dans le mouvement des « havrouta ». C’était des femmes qui lisaient la Torah, magnifiquement, à parité avec les hommes, mais souvent beaucoup mieux que bien des hommes et qui faisaient des commentaires parfaitement étayés sur les textes. Je dois dire que cette expérience m’a vraiment construit.

D’ailleurs ce judaïsme-là intégrait aussi, déjà, donc avec beaucoup d’avance, une préoccupation écologique très forte, que nous essayons aussi de retrouver aujourd’hui sur Akadem.

C’est pourquoi, pour moi, il était évident que le jour où j’arriverais à exprimer mon point de vue, ce serait avec ces partis pris fondamentaux d’égalité et de modernisme dans le strict respect de la tradition. Tout cela, c’étaient des principes de départ. Ils n’étaient pas négociables. Mais les appliquer a parfois été difficile et douloureux.

À partir de ces choix éditoriaux d’Akadem, pouvez-vous discerner dans ce que vous proposez des domaines qui rencontrent l’adhésion de votre public ? Avez-vous beaucoup de retours de ce public, à part les volées de bois vert que vous avez évoquées ici ou là ?

Oui. Il faut dire qu’avec internet, il y a quelque Nous savons que sur les 8 000 à 10 000 visi teurs qui viennent chaque jour sur le site, il y en a 60 % qui vivent en France, et 8 ou 10 % qui vivent dans des pays francophones limitrophes. Il y en a plus de 10 % en Israël. Je trouve très intéressant que nous soyons très suivis en Israël, où le fran- çais constitue la troisième communauté linguistique avec un mouvement d’Alya important. Et l’on sent bien que pour beaucoup de gens là-bas, Akadem est un lien avec la culture francophone qu’ils ont connue pendant une grande partie de leur vie et avec laquelle ils sont heureux de garder un contact. D’autant que lorsqu’on ne maîtrise pas parfaitement l’hébreu, il n’est pas évident de s’inscrire dans la culture israélienne.

Pour aller dans votre sens, on a l’impression qu’Akadem joue un rôle important dans un autre domaine encore. Il témoigne de cette vie culturelle juive d’une très grande richesse que nous évoquions. Ce phénomène, nous le connaissons vous et moi, mais beaucoup de Juifs, et surtout beaucoup d’Israéliens n’en sont pas conscients. Ne pensez-vous pas que la diffusion de ces cours et de ces conférences vient contredire un certain nombre d’idées reçues ou de préjugés : celui du juif en déperdition de sa judéité quand il vit en exil, en « galout * » ou celui de Juifs de France qui seraient terrifiés et vivraient terrés chez eux ?

Absolument, je suis tout à fait d’accord. Il y a parfois une sorte de condescendance de nos amis israéliens pour les pauvres Juifs de « galout » qui n’ont pas compris que leur avenir était complètement fermé en France et que, évidemment, hors de l’émigration, de l’Alya*, point de salut.

Or il suffit de vivre dans ce pays pour se rendre

Vous disiez qu internet est un outil diabolique. Qu’est-ce qu’il nous révèle ?

Nous avons fêté en février 2016 le dixième anniversaire d’Akadem. Et nous avons eu l’idée de faire une enquête en ligne où nous demandions aux gens de répondre à quelques questions pour savoir un peu qui ils étaient, ce qu’ils faisaient sur le site, ce qu’ils appréciaient.

Alors, première bonne surprise, en l’espace d’une semaine, nous avons reçu plus d’un millier de réponses. Ce qui représente un échantillon, même s’il n’est pas tout à fait représentatif, car on peut penser que les mille visiteurs du site qui ont répondu les premiers sont les mille qui sont les plus attachés à l’outil. Cette enquête a été pleine de surprises et de découvertes, et je dois dire qu’elle m’a influencé pour la réorientation du projet.

Première surprise : il y a beaucoup de nonjuifs qui regardent Akadem. Il y a plus de 22 % de gens qui disent regarder Akadem au moins une heure par jour ! J’étais le premier surpris. Et autre surprise qui répond à l’une de vos précédentes questions, il y a un engouement pour les commentaires de la Paracha*, et ceux qui les regardent le plus, apparemment, ce sont les non-juifs. Donc là, le besoin de spiritualité et la quête de sens, on les sent vraiment. Il faut cependant préciser que ce sont surtout des chrétiens. Il y en a à peine une dizaine parmi eux qui se disent musulmans.

Et puis, et cela aussi a été déterminant pour affiner nos choix, il y a 20 à 25 % de gens qui disent : « Je suis juif, mais je n’ai aucune pratique. » Et comme la question juste après leur demandait s’ils étaient des Juifs de Kippour, on sait d’après leurs réponses que ce sont des Juifs qui ne vont même pas à la synagogue le jour de Kippour. C’est-à-dire que ce sont des gens qui ou de pensée juive ou de folklore juif. Quand des films israéliens sortent sur les écrans, ils ne vont pas les rater, pas plus qu’un concert klezmer.

C’est une forme de sensibilité et cela m’a beaucoup interpellé. Je dois vous dire que je suis très content que des chrétiens soient intéressés par la Paracha et écoutent les cours, j’en suis fier. Mais face à ces 22 ou 25 % d’auditeurs qui n’ont de lien avec leur judaïsme qu’à travers Akadem, je me sens une véritable obligation morale, l’obligation de les nourrir.

Il s’agit de les nourrir et peut-être aussi de s’en nourrir ?

Oui, vous avez raison. Mais en tout cas, pardonnez-moi l’expression, il s’agit de ne pas les laisser « filer », de leur proposer quelque chose. Je vais dire du mal du judaïsme institutionnel, mais on est forcé de constater que quand on n’a pas eu une initiation même embryonnaire au judaïsme, il n’est pas facile de franchir le seuil d’une synagogue. Et on ne fait rien pour vous y engager, au contraire. Le nouveau venu se sent vite mal à l’aise, il ne sait pas comment se positionner, estce qu’on a le droit, est-ce qu’on n’a pas le droit de faire ceci ou cela ? Et il n’y a pas grand-chose de fait non plus (je suis sévère) pour attirer ces gens dans les centres communautaires. Il y a de magnifiques centres communautaires en France, mais ceux qui y viennent ont déjà une vraie culture, une vraie identité, une vraie demande, ils sont capables de formuler leur curiosité.

Vous évoquez là une dimension d’Akadem, riche et paradoxale. Il s’agit d’un outil dont s’est dotée la communauté juive, en partie financé par la Fondation pour la Mémoire

les Juifs dans la cité et les non-juifs dans la cité. Et c’est peut-être sa plus grande réussite, en un sens.

Si l’on continue à balayer rapidement le calendaire des pourcentages, on a une ventilation qui, là aussi, suscite chez moi une certaine fierté. Il y a une répartition à peu près égale de Juifs libéraux, de Juifs traditionalistes, de Chomer Chabbat*, et de Chomer Mitzvot* (il faut bien comprendre que ces derniers ne respectent pas seulement le Chabbat comme les précédents, mais que ce sont des gens qui tous les matins mettent des téfilim*).

Et l’idée que sur un seul et même site, on puisse avoir des chrétiens curieux du judaïsme et de la lecture de l’Ancien Testament et des juifs dont dix pour cent disent « je suis chomer mitzvot », plus tous les autres, eh bien ! C’est réconfortant. Il y a un lieu où tous peuvent cohabiter. Ce qui serait idéal, ce serait qu’on aille plus loin dans cette direction. Car il y a aussi un forum où les gens s’expriment beaucoup et où de temps en temps les gens se mettent à dialoguer. Il faudrait les y encourager.

Nous pourrions maintenant parler de l’avenir. Au départ, Akadem était une sorte de témoin transmetteur de ce qui se jouait au niveau de la culture, de toutes les cultures juives, mais se contentait en quelque sorte de filmer et de retransmettre. C’était déjà beaucoup. Et je sais par exemple que pour l’événement annuel que nous organisions au Lutétia :

Livres des mondes juifs et diasporas en dialogue, nous étions en partenariat avec vous et vous nous avez très fidèlement accompagnés. mais il semble qu’il y a eu un pas de plus. À partir du moment où vous avez filmé non seuque nous assistons à la mise en place d une troisième étape où Akadem serait non seulement diffuseur, mais aussi producteur culturel ?

Oui. Nous sommes devenus depuis un certain temps des producteurs de contenus. Cela recoupe un peu ce que nous disions auparavant. Il y a beaucoup de conférences de très bon niveau, mais qui parfois laissent sur le bord de la route les gens qui ne possèdent pas les fondamentaux, les outils indispensables pour les suivre. Et très vite nous avons été confrontés à ce problème. Cela nous a conduit à la création de toute une ligne de petits clips vidéo très illustrés, très animés, très pédagogiques, d’une durée de sept ou huit minutes, une série que l’on appelle Alef-Bet (comme B.A- BA) et qui sont, en fait, les outils nécessaires pour pouvoir avancer. Il existe des clips sur les grands corpus de textes (qu’est-ce que la Torah* ? que le Tanah* ? que le Zohar* ?). Il en existe sur les fêtes juives, sur les grands concepts du judaïsme.

Ces fondamentaux – il y en a pour le moment une centaine – commencent tous par la même phrase.

Un enseignant qui dit : « Vous avez entendu parler de… Je vais vous aider à mettre un peu d’ordre dans tout cela. » Prenons par exemple les téfilim, ce que c’est, ce qu’il y a à l’intérieur, ce qu’on fait avec, ou encore la question de la cashrout * : on peut dire précisément ce que c’est que la cashrout, en 8 minutes. Nous nous sommes rendu compte que cela avait un vrai succès d’audience et que c’était le début de la démarche pédagogique, une sorte de marchepied pour pouvoir accéder à d’autres contenus.

Sur un autre plan, en filmant des cours plus structurés, nous nous sommes heurtés à un autre problème. Les cours durent en moyenne une

un peu la contrepartie du monde audiovisuel.

Nous avons donc pensé à réinventer un format.

Et aujourd’hui nous travaillons sur un format de cours de trente minutes.

Est–ce que ce sont des cours que vous produisez ?

Oui, ce sont des cours que nous produisons.

Nous choisissons tel enseignant ou tel penseur.

Nous discutons avec lui à bâtons rompus d’un thème fort, et nous lui donnons caméra ouverte.

Par exemple, Henri Cohen-Solal, un fidèle d’Akadem. Nous avons discuté avec lui du thème de la violence dans la Bible et nous lui avons donné « caméra ouverte ». Je crois que nous en sommes à dix ou douze items. Et cela va sans doute donner un livre qui va sortir dans quelque temps.

Par rapport à ce que nous filmons à l’extérieur, nous essayons aussi de « combler les lacunes », d’aborder des thèmes qui sont moins traités. Le dernier échelon de cette construction consiste en un partenariat qui marche très bien avec Shmuel Trigano et L’Université populaire du judaïsme. Il a longtemps animé le Collège des études juives de l’Alliance, puis après sa fermeture, il a recréé quelque chose qui s’appelle l’Université populaire du judaïsme. Et nous filmons aujourd’hui systématiquement, depuis cinq ans, tous les cours de cette université.

Pouvons-nous parler d’Akademscope ?

Akademscope est né d’un souci très précis : avoir une relation équitable avec les organisateurs d’événements. L’Institut Elie Wiesel, le centre Medem ou Livres des mondes juifs par exemple, se donnent beaucoup de mal pour mettre en place un événement, réfléchir sur la pertinence de caméra, de tourner et de bénéficier de tout ce tra vail qui a été fait en amont. Évidemment, je rends service puisque je conserve la trace de ce travail et que je le diffuse, mais il peut arriver que mes amis organisateurs se disent qu’ils pourraient capter eux-mêmes l’événement. Et surtout, dès le début, je me suis demandé ce que je pourrais, moi aussi, leur offrir en contrepartie qui pourrait les intéresser, les aider, et c’est ainsi qu’est née l’idée d’Akademscope. Puisque j’ai la chance d’avoir mis en place une mailing liste de plus de 90 000 adresses mail, je peux les en faire profiter.

Puisqu’ils organisent des cours, des séminaires, des conférences, des symposiums, je vais les annoncer avec cette newsletter qui est une espèce de guide.

En effet, on pourrait dire qu’Akademscope est un guide, une sorte d’Officiel des spectacles ou de Pariscope juif. mais c’est aussi une véritable cartographie de l’état d’un groupe à un moment donné de son histoire et de sa culture, comme Akadem, d’ailleurs. On pourrait se dire que dans quelques décennies ou plus, parcourir Akademscope, regarder Akadem permettra aux futurs historiens de percevoir quelques-uns des traits marquants de ce que fut la vie des Juifs, ici, en France, au début du XXIe siècle.

Oui, avec ce magazine l’on peut se rendre compte de la richesse absolument phénoménale de la production culturelle juive en France. Nous tournons un peu partout en France, et nous avons deux équipes de tournage sur Tel-Aviv et Jérusalem. Il nous arrive aussi d’envoyer nos vidéastes dans d’autres pays où il se passe des événements importants. Nous avons eu un partenariat avec le

ce métier, c est que l on passe son temps à courir après l’évolution technologique. Quand on a eu l’imprimerie, au moins pendant quelques années on a été tranquille… Même si on l’a amélioré, pendant des années, c’était le même principe, une touche d’encre sur du papier. Mais avec ce média qui est diabolique et extraordinaire, les révolutions technologiques s’enchaînent à un rythme qui est vraiment infernal. Prenons par exemple la technologie que l’on utilise pour encoder les vidéos. On doit les numériser, et en dix ans on a changé trois fois de standard. Nous avons dû ré-encoder trois fois tout le fonds vidéo. Je crois bien que le prochain standard ne va pas tarder à arriver et il faudra recommencer à nouveau. C’est pourquoi nous avons intérêt à être toujours dans l’anticipation.

Ce que j’observe sur les plus jeunes générations, sur mes enfants et sur les jeunes collaborateurs d’Akadem, c’est que la communication, l’information est devenue une activité totalement asynchrone. Nous avons été élevés avec l’habitude d’avoir des rendez-vous fixes : le journal de 20 heures ou la matinale à la radio quand on se préparait à prendre le petit déjeuner avant d’aller travailler, ou la sortie du journal Le Monde qu’on allait acheter à 14 heures quand on était parisien.

Cela rythmait nos journées, et puis il fallait être là au moment où le message était délivré, il fallait être en synchronie. Il fallait que le récepteur et l’émetteur soient en phase. Ce n’est plus du tout ainsi aujourd’hui. Si je veux avoir une tranche d’information, je me connecte, je vais sur mon téléphone, sur mon Facebook et je vais consommer de l’information pendant dix minutes pour savoir ce qu’il y a dans le monde. Cela révolutionne la production et aujourd’hui les magazines Pour nous, tout cela veut dire que sans rien abandonner de ce qui a fait le fond de notre activité, c’est-à-dire filmer des conférences données par les autres et produire nous-mêmes des contenus pédagogiques, il faudra qu’Akadem devienne aussi un fournisseur d’informations avec un suivi de l’actualité sous la forme d’un magazine.

Nous avons commencé par être un magazine de l’actualité culturelle juive, puis progressivement nous avons ouvert un magazine juif de l’actualité.

Je m’explique. Je suis persuadé que sur les grands sujets qui nous intéressent aujourd’hui, et qui intéressent la nation entière : la question de la laïcité, le rapport au corps et la pratique vestimentaire, l’économie et les lois du travail, ou ce qu’est un chef en démocratie, le judaïsme a des choses intéressantes à dire. Sur la notion de laïcité, sur le rapport au corps de la femme, sa visibilité ou sa pudeur. Nous sommes au cœur de notre mission en essayant de faire passer des messages à valeur universelle sur la place de l’étranger, l’accueil du migrant, le rapport à l’Autre. La Torah est riche de réflexion sur le respect de l’environnement. Quand on fait venir un Claude Riveline, un Henri Atlan, un rabbin, un penseur pour interroger l’image du chef dans la Torah, je me dis que vu l’ennui terrible qui émane du débat politique aujourd’hui, c’est une manière de lui donner un peu de tonus, parce que franchement nous avons connu des périodes politiques qui étaient plus stimulantes.

Nous voici presque arrivés à la fin de cet entretien. Un souhait que vous voudriez émettre ? … Un souhait personnel d’ouverture.

Chaque fois que je m’arrête et que je réflé-

particulier. Un grand bourgeois polono français, appartenant à ce judaïsme institutionnel bien installé, qui s’est retrouvé au fin fond de l’Afrique du Nord où il a rencontré ma mère, une juive algérienne qui n’avait jamais quitté son Constantinois. C’est d’eux que j’ai appris à avoir du respect pour toutes les formes de judaïsme. Mon père avait découvert le judaïsme sépharade, c’était le plus « sépharadophile » de tous les ashkénazes que j’ai jamais rencontrés. Il avait une pratique assez traditionaliste, mais cela ne l’a pas empêché d’envoyer ses enfants au Talmud Torah de la rue Copernic, parce qu’il trouvait qu’il y avait là les meilleurs pédagogues à l’époque, et c’était cela qui l’intéressait.

Ma mère a réussi l’extraordinaire révolution culturelle de s’intégrer dans le judaïsme renaissant de l’après-guerre français, un monde totalement inconnu pour elle. Je me rends compte aujourd’hui rétrospectivement que j’ai été extrêmement façonné par cette ouverture et je pense que c’est ce qu’il y a de plus précieux à préserver dans notre judaïsme. Préserver son éclectisme et surtout son respect des autres. Parfois, je suis inquiet quand je vois le communautarisme, le sectarisme qui s’installe à l’intérieur de la communauté ou des mini-communautés qui ne se parlent pas. Et c’est aussi contre tout cela qu’Akadem s’est développé.

Petit Glossaire Chomer Chabbat : fidèle qui respecte les prescriptions et le repos du Chabbat.

Chomer Mitzvot : fidèle qui respecte l’ensemble des règles et prescriptions de la loi juive (mitzvot) y compris le repos du Chabbat.

Cashrout : La Cashrout consiste à se nourrir selon les préceptes de la loi juive, en respectant un certain nombre de règles et d’interdits alimentaires.

Galout : Terme qui veut dire « exil » et désigne la dispersion du peuple juif à travers le monde.

Juifs libéraux : Le judaïsme libéral pense que la tradition juive s’est forgée au cours des siècles, que le judaïsme d’aujourd’hui est le résultat d’une évolution et il prône une adaptation aux temps modernes.

Judaïsme Massorti : Le mouvement Massorti se situe entre le judaïsme libéral et le judaïsme consistorial. Il revendique une Loi évolutive et adaptée aux contraintes de la vie moderne tout en conservant un cadre traditionnel notamment dans les domaines du culte.

Paracha : L’une des 52 sections hebdomadaires de la Bible hébraïque qui sont lues et commentées tout au long de l’année.

Tanakh : Bible hébraïque.

Tefilim : Phylactères . Ils sont constitués de deux petits boîtiers cubiques comprenant quatre passages de la Bible. Au moment de la prière, ils sont attachés au bras et à la tête par des lanières de cuir.

Torah : Selon la tradition du judaïsme, c’est l’enseignement divin transmis par Moïse au travers de ses cinq livres ainsi que l’ensemble des enseignements qui en découlent. C’est le Pentateuque, la Bible dans toutes ses parties.

Zohar : Le Livre de la Splendeur, ouvrage majeur de la Kabbale et commentaire ésotérique du Pentateuque.

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