Les psychanalystes ne se contentent pas d’écouter en silence, ils peuvent aussi dialoguer, en particulier avec les enfants et les adolescents.

Je présente ici des conseils donnés à un adolescent, troublé par le terrorisme et les terroristes, afin de l’aider à dialoguer avec d’autres adolescents dont certains sont tentés de les approuver.

Des parents, des enseignants, des éducateurs, pourraient eux aussi s’engager dans de tels dialogues avec les adolescents auxquels ils sont confrontés. Ces conseils, énoncés ici sous forme de monologue pour des raisons pratiques, s’appuient sur des discussions, individuelles et collectives, que j’ai eues avec des adolescents. Ces quelques pages rassemblent des passages de mon livre Lettre à un adolescent sur le terrorisme1.

Tu souhaites discuter avec d’autres adolescents des attentats terroristes qui ont eu lieu en France et dans le monde, et plus généralement, du terrorisme. Tu te sens concerné, à juste titre, par eux. Comment pourrais-tu ne pas l’être ? Tu entends tous les jours aux informations l’annonce de nouveaux attentats et massacres, et tu as peur d’en être toi aussi victime, ici. Tu te demandes comment des hommes, des jeunes comme toi souvent, peuvent accomplir de tels crimes, de telles horreurs, et tu as le sentiment de ne rien comprendre à leurs motivations. Tu as commencé à en parler avec quelques amis, mais superficiellement et les mêmes arguments revenaient sans cesse, de manière stérile. Tu voudrais aller plus loin, comprendre la situation, le terrorisme et les terroristes, et surtout les raisons de vos positions aux uns et aux autres. Voici quelques conseils pour que vos discussions soient fructueuses.

Il est préférable qu’aucun des participants ne s’y montre donneur de leçons, « expert » du terrorisme, actuel et passé et fasse un cours sur lui ou sur la réalité si complexe du monde actuel.

Chacun y vient avec ses savoirs et ses méconnaissances, ses idées et ses doutes, ses affirmations et ses questions. La discussion n’est pas un affrontement où l’enjeu est de vaincre l’autre, de le convaincre de la justesse de ses positions, mais un espace où tous se respectent, même et surtout quand il y a désaccord, et cherchent à comprendre leurs propres idées et celles des autres, à évoluer pour que personne ne reste figé dans ses certitudes. Ainsi vous préservez vos chances de pouvoir continuer à vivre ensemble, en évitant les malentendus, les divisions et les conflits, sans pour autant renoncer à ce qui vous semble juste.

C’est l’intérêt de tous.

Ta volonté et celles de tes copains de respecter l’autre, de contrôler votre agressivité, votre violence, votre envie d’imposer vos idées, de pouvoir ainsi discuter des questions majeures auxquelles vous êtes confrontés, seront, en fin de compte, une de vos contributions à la lutte contre le développement du terrorisme : apprendre à vivre Daniel Oppenheim

dangers existent, ne l oublie pas, qui sont causes de malheurs, de souffrances, de morts. Avoir peur de tout n’est pas une solution, ignorer la peur et les dangers non plus. Trouve le juste équilibre entre ces extrêmes.

Tes paroles doivent être simples, facilement compréhensibles par tous et laisser le moins de prise possible au malentendu, car dans une situation complexe, troublée, dangereuse, nous sommes tous hypersensibles et surréactifs. Ainsi, condamner les actes terroristes n’implique pas d’être d’accord avec les victimes ciblées ; exprimer son désaccord avec celles-ci ne signifie pas les rendre responsables de l’agression, ni approuver les assassins, il est parfois nécessaire de le préciser.

Dans tous les cas, demande-toi à qui tu t’adresses, et comment tu seras compris, quel usage sera fait de tes paroles, mais aussi de tes comportements et de tes actes. Tes interlocuteurs, connus et inconnus, peuvent être nombreux et différenciés, souvent bien au-delà de ceux auxquels tu pensais t’adresser, au-delà aussi de ce que tu aurais voulu. Il vaut mieux parfois renoncer à mener certains débats, certains combats par crainte légitime qu’ils soient mal compris ou récupérés par d’autres, et qu’ils produisent, en fin de compte, l’effet inverse de celui voulu au départ.

Tu n’existes pas hors du temps et hors du monde, et le monde aujourd’hui est particulièrement violent et complexe. Aussi loin de toi qu’il peut t’apparaître, il t’entoure, et la différence entre le proche et le lointain s’est annulée. Tu dis, par exemple : « Je me bats pour que ma place soit Tous, ou presque tous, ici, le comprennent, et nombreux sont ceux qui l’approuvent. Mais ceux qui soutiennent Daesh ou Al-Qaïda, par exemple, le récupèrent et l’intègrent dans leur combat dont un des aspects est de détruire ce pays et de le remplacer par un État aux caractéristiques que laissent présager leurs pratiques actuelles. C’est là une différence fondamentale entre eux et toi.

Mais est-ce que tous le comprennent si tu ne le précises pas ? De même, il importe que ceux qui sont en désaccord avec toi, qui critiquent tes positions et parfois les condamnent, tiennent certes compte de ce contexte actuel, mais aussi ce que tu es, au-delà de l’apparence que tu donnes de toi, parfois de façon provocatrice. Nous devons tenir compte de nos peurs, de nos ignorances réciproques, de nos malentendus, mais aussi de ce que nous avons en commun, aujourd’hui, et de la vie que nous voulons mener ensemble, maintenant et dans l’avenir.

Dans tous les cas, il est utile de savoir lire les déclarations et leurs subtilités, leur discrétion et leurs allusions, et décrypter les vrais messages derrière les apparences, qu’il s’agisse des paroles de tes proches ou de celles des médias et des personnages publics.

Essaie d’être précis sur les mots, les définitions, les questions. Le flou risque d’augmenter les malentendus et les conflits, empêche les dialogues constructifs et la bonne résolution des problèmes. Ainsi, les « attentats » sont-ils des actes d’individus isolés, ou qui appartiennent à un groupe, restreint ou vaste ; des actes de délinquance, de protestation, de chantage, de guerre ?

Visent-ils à obtenir des avantages partiels (la reconnaissance de certains droits, la libération de

tution, à prendre le pouvoir, à soumettre le pays à une puissance étrangère, ou à le détruire ? Le message des attentats n’est pas toujours clair. Un attentat contre une supérette casher veut-il dire qu’il faut tuer les Juifs parce que Juifs, ou parce qu’ils sont supposés soutenir l’État d’Israël et sa politique actuelle contre les Palestiniens, ou parce que cet État n’a pas sa place au Moyen-Orient et doit être détruit, ou est-ce une façon de soutenir l’Iran, ou le Hezbollah, ou Al-Qaïda, ou… ?

Dans vos discussions, n’hésitez pas à développer beaucoup vos idées, et surtout si les actes et les motivations des terroristes vous semblent incompréhensibles. Vous verrez ainsi la fragilité de vos idées et de vos arguments, parfois leur absurdité ou leur danger, ou au contraire leur force et leur solidité. N’hésitez pas non plus à imaginer un grand nombre d’hypothèses, d’explications ou de prédictions pour, dans un deuxième temps, rejeter celles qui vous semblent les plus improbables ou les plus irréalistes. Elles auront eu leur utilité : stimuler votre réflexion, renforcer la solidité de celles que vous gardez. Cet effort de comprendre les terroristes n’a pas pour but de les excuser, totalement ou en partie, mais d’éviter d’être passif (« je n’y comprends rien, c’est trop compliqué, ça ne me regarde pas »), ou de déléguer à d’autres (partis politiques, militaires et policiers, « experts », législateurs, intellectuels et journalistes, groupes militants, etc.) la responsabilité de les expliquer, de les soutenir ou de les combattre par la parole, par la Loi, par les armes diverses. Nous ne luttons efficacement que contre ceux que nous avons appris à connaître et comprendre – y compris par notre intuition et notre imagination contrôlées. Mais ce de leur engagement et de leurs actes et soient capables, ou veuillent, s’expliquer.

Il est nécessaire que cette liberté foisonnante de penser soit équilibrée par un minimum de connaissances, sur la situation internationale et les enjeux des conflits actuels dans le monde, ainsi que sur l’histoire des XXe et XXIe siècles.

S’autoriser à dire n’importe quoi ne fait qu’ajouter à la confusion et au désarroi. Ne reste pas enfermé dans le présent et ses difficultés, même s’il a toute son importance, essaie de circuler librement aussi dans l’avenir, d’imaginer, et dans le passé, familial et collectif, proche et lointain, de retrouver, de connaître, de t’approprier. De même, informe-toi sur les terrorismes qui ont précédé ceux qui se déchaînent actuellement, ce n’est pas du temps perdu. La situation actuelle, en France et dans le monde, est compliquée. Écoute la radio ou lis des articles et des livres, de plusieurs opinions différentes, ne te contente pas de faire défiler à toute vitesse les informations ponctuelles et les messages sur internet et les réseaux sociaux. Forge ta propre opinion, ne prends pas pour vérité absolue tout ce qui est dit, même par des gens que tu aimes bien ou que tu admires. Tu ne le fais pas sur d’autres questions, ni pour ce que te disent tes parents ou tes professeurs. Même si beaucoup de gens pensent telle ou telle chose, ça ne veut pas dire qu’ils ont raison, ni d’ailleurs qu’ils ont tort.

Ne cherche pas pour l’instant d’explications globalisantes, uniques, qui expliqueraient l’origine des terroristes et leur parcours, ou celles des groupes terroristes qui existent dans d’autres pays.

Elles débouchent toujours sur des solutions simplistes catastrophiques : « y’a qu’à... » La nature

d un ou plusieurs États pour des objectifs écono miques, politiques, diplomatiques, militaires ou pour s’emparer d’un territoire, de ses richesses ou de ses commodités géographiques pour y fonder leur pouvoir, etc. Mais dis-toi néanmoins qu’à l’origine des terroristes et des groupes, il y a de nombreux facteurs, économiques et sociaux, culturels et politiques, militaires et diplomatiques, la question religieuse n’en étant qu’un parmi bien d’autres. Sur ces causes possibles, les géographes, les économistes, les politiques, les sociologues, les juristes, les historiens, les diplomates, les anthropologues, les littéraires, les psychiatres et psychanalystes, etc., ont et auraient beaucoup de choses à dire et à discuter entre eux. Essaie de les lire ou de les écouter. Les discussions ne sont pas des matches de tennis où les joueurs (plutôt que les adversaires) se renverraient sans fin la balle : d’un côté « c’est de votre faute, vous êtes responsables, coupables », de l’autre « ils sont des victimes, nous n’avons pas su faire, tout est de notre faute ». La culpabilité, la pitié compassionnelle, les excuses ou les attaques a priori sont de mauvais guides. Nombreux sont, hélas, ceux qui ont connu le malheur, la misère, l’oppression, l’humiliation, l’exploitation, le risque de mourir, que ce soit par la faute des hommes, de la maladie, de la nature ou du hasard. Ils n’ont pas pour autant commis d’actes de barbarie, ni d’actes terroristes.

La réalité est complexe, les causes sont innombrables et chacun doit les prendre à bras le corps pour les résoudre là où il se trouve.

Avant ceux de janvier 2015, des attentats avaient déjà eu lieu à Paris. Celui aux Champs- Élysées en 1986 (2 morts), commis par le Hezbollah libanais pour punir la France de son soutien à l’Irak en guerre alors contre l’Iran. Celui contre la (8 morts, 117 blessés), revendiqué par le Groupe Islamique Armé (GIA) algérien. Celui dans le RER à Port-Royal en 1996 (4 morts, 170 blessés), même revendication. Celui devant le grand magasin Tati en 1986 (7 morts, 55 blessés), le dernier d’une série inaugurée en 1985, de treize attentats (au total, 13 morts et près de 300 blessés) attribués au Hezbollah libanais ; etc. Il y eut aussi pendant ces années de nombreux attentats en Irlande, en Italie (responsabilité de la mafia, de l’extrêmegauche, de l’extrême droite), en Espagne (dus à l’E.T.A. basque : presque un millier de morts et d’innombrables blessés) ; en France et en Algérie, commis par le FLN ou l’OAS pendant la guerre d’Algérie ; et bien d’autres encore. Quels en ont été les résultats ? Des morts pour rien ? Connaître l’Histoire du XXe siècle t’aide-t-il à discuter avec tes parents et tes grands-parents qui ont connu et subi ses moments tragiques, à mieux comprendre éventuellement l’origine de leur méfiance, de leur fatigue désabusée, de leur tristesse ou de leur colère, de leurs réactions ou de leurs paroles, parfois excessives et irrationnelles, qui t’ont étonné, quand tu étais plus jeune. Dans ces moments de crise, de guerre, de dictatures, que tant de gens ont connus de quel côté étaient-ils, de celui des victimes, des exécuteurs, des témoins ? Qu’en reste-t-il dans la mémoire familiale, que t’en ontils transmis, que voudrais-tu maintenant savoir ?

Des connaissances sur les grandes religions monothéistes ainsi que sur le fonctionnement de lÉtat, les lois et les principales institutions du pays dans lequel tu vis sont aussi utiles. Apprends aussi les repères moraux universels, qui structurent toute communauté humaine. Connais aussi les instances du pays et le fonctionnement habituel de

que tu as peut être d eux. Les manifestations mas sives après les attentats de janvier 2015 à Paris ont montré qu’ils pouvaient réagir et protester, mais aussi éviter et refuser les amalgames entre terroristes et musulmans. Tu peux participer à des discussions, des groupes, des associations ou des partis, même à un niveau local, soutenir ou créer un journal, t’exprimer sur internet. Pour lutter contre ceux qui utilisent les armes et les bombes, il n’y a pas que les armes et les bombes. L’important est de ne pas rester passif et de laisser les terroristes et leurs soutiens seuls s’exprimer, par les armes et par tous les moyens de communication qu’ils savent si bien utiliser.

La discussion t’aidera ainsi à ne pas rester seul avec tes idées, tes réflexions et tes émotions, à trouver le bon équilibre entre elles, à trouver la position qui te semble la plus juste, provisoirement ou durablement. Parmi tes amis, les uns diront qu’ils n’y comprennent rien, que cela leur fait peur, ou leur semble très loin de leur vie ; d’autres exprimeront leur opposition totale, même s’ils peuvent se sentir proches ou en accord avec certaines des justifications des actes terroristes ; d’autres diront « je ne suis pas d’accord, mais je comprends, ou il faut les comprendre », ce qui est bien proche d’une excuse ou d’un soutien ; d’autres exprimeront, de façon claire ou allusive, leur fascination ou leur tentation de les rejoindre, ce qui ne veut pas dire qu’ils le feront. Quelle que soit ta position, ne considère pas les autres comme des adversaires, mais essaie plutôt de comprendre leurs raisons, rationnelles et aussi en partie irrationnelles et inconscientes – en rapport peut-être à leur personnalité, à leur situation sociale ou familiale, à leur histoire –, mais aussi les tiennes. Vous avez peut- Essaie de comprendre les motivations de tes interlocuteurs, de leur faire comprendre les tiennes, trouve et accepte des compromis pour pouvoir continuer à discuter et à vivre ensemble.

Discute ainsi avec tes copains, tes frères et tes sœurs, tes parents et tes grands-parents, tes professeurs aussi, sans rompre avec eux en cas de désaccord, sans les suivre aveuglément. Je suppose que quand tu discutes avec les adultes, en particulier avec tes professeurs, tes premières paroles sont “raisonnables”, vont dans le sens de ce qu’ils veulent entendre. Tu les observes, et s’ils sont naïfs et dupes de tes bonnes paroles, tu n’auras alors plus grande confiance en eux. Tu es soulagé et en confiance, même si c’est plus difficile, quand ils laissent la discussion se poursuivre, attendant que tes pensées plus authentiques apparaissent, même dans le désordre, la confusion ou la provocation, avec en arrière-fond tes fantasmes, tes peurs, ton désarroi. Quand tu cherches à évaluer tes interlocuteurs, pour avancer des bons arguments, fais bien la différence entre ceux qui font déjà partie d’un groupe militant, ceux qui individuellement approuvent les actions des terroristes, ceux qui expriment leur solidarité avec eux et les défendent quand ils sont attaqués, poursuivis ou jugés, ou simplement leur sympathie.

Ne reste pas seul, enfermé dans ton petit groupe, où tous partagent les mêmes idées, les mêmes goûts. Encore moins en toi-même. Et apprends à faire bon usage de la vaste, presque sans limites, communauté des réseaux sociaux qui te donne le sentiment, en partie juste, en partie illusoire, d’une formidable force, mais aussi d’une totale irresponsabilité et impunité. Mêle-toi et confronte-toi aux autres, différents, pas toujours

ton identité et tes valeurs, mais sans te sentir for cément attaqué par ceux qui sont en désaccord avec elles. Le débat peut être tonique, mais respectueux, sans violence ni mépris.

Si tu considères que tu n’as absolument rien à voir avec les terroristes, qu’ils sont des extra-terrestres qui vivent dans un monde à mille lieues du tien, tu n’arriveras pas à bien réfléchir à la situation, et tu risqueras de rester dans la position du spectateur, fasciné, effrayé, voyeur, irresponsable, alors que tu te demandes comment tu pourrais, à ton niveau, freiner le développement du terrorisme. Pour les comprendre – autant que possible – et surtout ceux, autour de toi, qui sont ou pourraient être tentés de les soutenir ou de suivre leur chemin, essaie de voir quels sont vos points communs. C’est désagréable et troublant, mais nécessaire. Ces “passerelles” t’aideront à t’approcher un peu d’eux par la pensée, à les voir un peu moins comme des inconnus effrayants, et surtout à comprendre ceux autour de toi qui sont sensibles à leurs discours et à leurs actes.

Les terroristes mènent leur combat avec toutes les armes dont ils disposent, y compris celles de la parole et de l’image. Avec elles ils s’adressent, de façon très consciente et maîtrisée dans leur propagande, aux points de fragilité, de doute, de désarroi, de souffrance, d’enthousiasme et de révolte des adolescents et des jeunes adultes, et particulièrement de ceux qui partagent la même culture, mais aussi qui ont traversé, eux ou leurs parents et grands-parents, des épreuves majeures.

Ce furent des guerres, des génocides, des dictatures, des écartèlements entre un pays d’origine et un pays d’accueil, des deuils trop nombreux, des situations sociales et économiques difficiles, retrouves entre eux et toi des points communs, que tu pourrais devenir l’un d’eux, ni que la différence radicale qui vous sépare disparaîtra. Cherche en toi-même, au présent autant qu’au passé, des pensées, surtout les plus enfouies, des tentations, des émotions, des fantasmes, des peurs, que tu crois retrouver en eux, même poussées à l’extrême ou déformées, cela t’aidera à mieux comprendre les situations actuelles et à y réfléchir.

Pense de même aux points communs qui existent entre l’exceptionnel du terrorisme, en extériorité totale aux règles de la vie en société, et ce qui existe dans le fonctionnement habituel de celle-ci, ou encore à tous les éléments intermédiaires entre ces deux situations. Mais ne bascule pas pour autant dans un relativisme désabusé, déprimé, tolérant à l’excès, indifférent en vérité, qui prétendrait qu’en fin de compte tout se vaut, à quelques détails près, comme si tu vivais sur la Lune, que tu ne faisais plus aucune différence entre l’inacceptable, l’intolérable et le reste, que tu ne voyais plus quand les limites de la morale et de la dignité humaine sont franchies. Cette position finirait par te faire tout accepter, par te conduire à l’irresponsabilité et à l’impuissance.

Tu es effrayé, à juste titre, par les actions des terroristes. Ils cherchent à faire place nette autour d’eux et à imposer leurs idées et leurs objectifs par l’usage d’une très grande violence.

Elle te semble faire partie d’un autre univers que le tien. Mais dis-toi que nous avons tous en nous de la violence et il nous arrive d’en faire usage, mais, à la différence des terroristes, cet usage n’est ni systématique ni exclusif, et ne tue pas. Nous avons aussi appris à la limiter, nous veillons à ce qu’elle

Certains de tes camarades diront peut-être qu’il vaut mieux oublier les attentats, ne pas en parler, pour ne pas leur faire de la publicité, que tout a déjà été dit sur eux et sur les terroristes. Mais le terrorisme appartient-il au passé, ses causes multiples ont-elles disparu par miracle, n’a-t-il pas encore, hélas, beaucoup d’avenir ? Ils craignent d’en parler, ou ne le veulent plus, ils disent qu’ils en savent assez, que ça leur fait peur, qu’ils en ont assez parlé. Ils devraient savoir que la politique de l’autruche est la pire façon de se protéger. Nous parlons pour continuer à réfléchir aux causes possibles, aux conséquences, à court et plus long terme, aux moyens d’éviter qu’ils se répètent. Les idées, les réflexions, viennent petit à petit, une idée en fait venir une autre. Celles des autres, que tu sois d’accord ou pas avec elles, te permettent de voir la solidité des tiennes, de les faire évoluer, d’être mieux préparé à ce qui peut arriver. Mais il y a aussi bien d’autres sujets de discussion que les attentats et le terrorisme, la religion ou le racisme.

D autres soutiendront qu il n y a pas d’autres façons de se faire entendre, que lorsqu’on réclame gentiment, poliment, on n’obtient rien. C’est d’ailleurs ce que disent parfois leurs parents. C’est parfois vrai, mais pas toujours.

Surtout, ils ne tiennent pas compte des conséquences à plus long terme. Celui qui commence à utiliser la violence ne restera pas longtemps seul, d’autres s’y mettront, et la société deviendra vite invivable. Plus personne n’aura confiance dans son fonctionnement habituel, ne comptera plus sur les élections, les partis politiques, les associations, les syndicats, pour faire entendre sa voix, et pas plus sur la Police et la Justice, ni sur ses voisins et ses concitoyens pour être protégé. Chacun se sentira victime ou en danger et considérera que c’est son droit de se défendre par tous les moyens, y compris en attaquant avant d’être attaqué, ou encore de se faire justice soi-même. Imagines-tu vivre dans une telle société ?

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